L’attaque allemande de mai 1940

 

L'attaque allemande de mai 1940 dans GUERRE 1939 - 1945 1940-150x99

Tout le monde savait (ou presque)

D’après l’encyclopédie « La France contemporaine » – 1971

 

Le 16 décembre 1939, Jules Romains est reçu à Vincennes par le général Gamelin qui, en pleine « drôle de guerre », lui dit : J’imagine que la période d’immobilité actuelle sera rompue par une action dans laquelle on jouera le tout pour le tout… La décision se produira alors bien plus vite qu’on ne le croit… Oui, ce sera rapide et terrible !

Jules Romains demande alors au général pour quand il prévoit ces terribles événements. La réponse est : La fin de janvier n’est pas hors de question. Puis après avoir réfléchi un instant : Mai. Oui, mai. C’est plus probable.

A l’approche du fatidique mois de mai, de nombreux avertissements parviennent en effet des capitales étrangères.

Le capitaine Dunand, du 2e bureau, alors adjoint à notre attaché militaire en Suisse déclare : Dès le 30 avril, nous recevons à Berne, d’une source parfaitement autorisée et de première main, le renseignement suivant : « L’Allemagne attaquera entre le 8 et le 10 mai Stop. Axe principal d’effort Sedan Stop. Occupation prévue de la Hollande, de la Belgique et du nord de la France en 10 jours Stop. Occupation totale de la France en un mois ».

Ce renseignement est aussitôt acheminé sur le 2e bureau de l’état-major de l’armée.

Le 1er mai, à la légation de Suède à Belgrade, au cours d’une réception, l’attaché militaire allemand, dans un épanchement après boire, parle de l’offensive prochaine et déclare qu’elle sera foudroyante et que Paris sera occupé le 15 juin. Il ne se trompait que de vingt-quatre heures !

Le 5 mai, c’est du Vatican qu’arrive le renseignement. Mgr Maglione adresse ce jour-là aux nonces de Bruxelles et de La Haye un télégramme chiffré qui annonce une prochaine offensive allemande sur ce pays, ce dont les souverains sont avertis.

Du Vatican également, l’ambassadeur de Belgique rend compte par téléphone au ministre des affaires étrangères de Bruxelles de l’imminence de l’attaque.

Le 7 mai, à l’ambassade d’Italie à Berlin, Leonardo Simoni reçoit de l’ambassadeur de Belgique un billet écrit au crayon, l’avisant que des motifs sérieux l’obligent à croire inévitable et imminente une attaque contre son pays.

Au cours de l’après-midi, note Simoni, l’inquiétude croit encore. Une réception a lieu à l’ambassade de Suisse. Ce ne sont que nouvelles désastreuse circulant de l’un à l’autre, visages défaits et bouleversés… Dans le bureau de l’ambassade d’Italie, c’est une véritable procession d’officiers et de fonctionnaires agités qui apportent tous la même nouvelle : c’est la guerre totale qui s’annonce !

Ce même jour 7 mai à Paris, dans la salle de conférence du Luxembourg, Pierre Laval lui-même, très entouré, parle de l’imminence de l’attaque allemande.

Dans la nuit suivante, du 7 au 8 mai, le colonel d’aviation François, revenant avec ses bombardiers d’une mission de jet de tract sur la Ruhr, aperçoit au sol une longue trainée lumineuse. Il quitte son escadre, descend à faible hauteur, s’aperçoit que ce sont des blindés, dont la chenille lumineuse couvre plus de cent kilomètres de route, se dirigeant vers la frontière française ! Il rentre en hâte à sa base et téléphone d’urgence à son général d’armée aérienne.  A trois heures, il a au bout du fil l’officier de service, à qui il donne le résultat de sa reconnaissance.

Le 8 mai, à Rome, notre ambassadeur au Vatican, Charles Roux, recueille le renseignement suivant : Avant la fin de la semaine, les forces du Reich envahiront la Belgique, la Hollande et peut-être la Suisse. L’invasion de la Suisse n’est qu’hypothétique, mais les autres sont annoncées de source sûre.

L’ambassadeur télégraphie aussitôt cette nouvelle à Paris. Mon télégramme, écrit-il, dut être à Paris dans la journée du 8. Je ne doute pas qu’il n’ait pas été communiqué au G.Q.G. de Vincennes, qui devait, du reste, être en possession d’indices concordants.

A Berlin, depuis plusieurs jours déjà, les autorités du Reich s’inquiétaient des « fuites » qui semblaient se multiplier. Le docteur Gisevius, de l’Abwehr (Service de Renseignements allemand), avait acquis la conviction que le coupable était l’adjoint même de l’amiral Canaris, chef de l’Abwehr, le colonel Oster, dont les sentiments anti-hitlériens étaient connus.

Le docteur Schacht révèle, dans ses Mémoires, que Oster, ami personne du colonel Sas, attaché militaire hollandais à Berlin, renseignait régulièrement celui-ci sur les projets allemands, qui étaient aussitôt communiqués par téléphone à La Haye, en langage convenu.

Le 9 mai, Givesius en eut la preuve par un procès-verbal d’écoutes téléphoniques. Ce jour-là, le chef du S.R de La Haye avait appelé le docteur Sas au téléphone à Berlin pour lui demander s’il était bien vrai que… Mme Sas allait subir une opération dans une clinique à quatre heures du matin.

C’est avec une émotion dramatique, écrit Gisevius dans ses Mémoires, que je lus, sur le froid compte-rendu d’écoutes, que l’attaché militaire hollandais avec répondu avec brusquerie que les médecins étaient tous d’accord et que l’opération serait faite de très bonne heure dans la matinée.

Le lendemain à quatre heures, en effet, l’« opération » commençait !

Nous étions renseignés par les autres, mais nous avions également un service de renseignements, remarquablement dirigé par le colonel Rivet. Le général Gamelin pouvait peut-être fermer l’oreille aux avertissements diplomatiques, il devait au moins tenir compte des indications fournies par son service de renseignements.

D’après le général Bourret, commandant la Ve armée, ce serait vers le 20 avril que le G.Q.G. aurait réellement eu connaissance des intentions offensives allemandes contre notre front de la Meuse.

Dans les derniers jours d’avril, des photographies aériennes prises au-dessus de la frontière germano-luxembourgeoise révélaient en effet que les Allemands avaient construits sur la Moselle et sur la Sure, rivières frontières, d’étranges pontons qui, partant de la rive allemande, s’arrêtaient au milieu de la rivière, c’est-à-dire sur la ligne frontière idéale. L’état-major de notre IIIe armée s’en était inquièté.

Puis, entre le 1er et le 9 mai, les renseignements affluent à notre 2e bureau. Son chef, le général Gauché, les reproduit ainsi dans son ouvrage :
- 1er mai. L’armée allemande attaquera entre le 8 et le 10 mai, sur tout le front… La région de Sedan, la Belgique, la Hollande et le nord de la France seront occupés en dix jours, la France entière en un mois.
- 2 mai. Fermeture imminente des frontières belge et hollandaise.
- Nuit du 5 au 6 mai. Prochaine offensive générale, qui englobera la Hollande.
- 6 mai. L’antenne du service de renseignements allemand de Stuttgart, stationnée à Luxembourg, se replie. L’attaque est prête. L’armée française, dit-on dans les milieux de commandement allemands, serait incapable d’arrêter les formations blindées en rase campagne.
- 8 mai. Par le détour de l’Italie, attaque pour ce jour même… Le dénouement est proche, en tout cas, et chaque jour, on doit s’attendre à voir l’événement se produire à l’aube du lendemain.
- 9 mai. Attaque demain, 10 mai, au point du jour.

Il était difficile d’être mieux renseigné !

En somme, partout, à Bruxelles, à La Haye, à Rome, à Berne, à Berlin, et même à notre 2e bureau et au P.C. du général Gamelin à Vincennes, on s’attendait à la ruée imminente des Panzer et des stukas qui avaient fait leurs preuves dans la campagne éclair de Pologne – partout, sauf dans nos armées du front qui n’avaient reçu aucun avertissement, aucun ordre d’alerte !

En trois lignes, Me Ribet a brossé, au procès de Riom, le tableau de la quiétude qui régnait sur notre front endormi dans la drôle de guerre : Le front est calme. L’optimisme règne. Cette journée va ressembler à tant d’autres. les permissions viennent d’être rétablies par le commandement.

Suspendues le 14 avril, les permissions ont été, en effet, rétablies le 26. Cependant le 9 mai, à l’état-major de l’armée à Paris, le commandant Baril, du 2e bureau, ému de tous les renseignements concordants qui affluaient, a suggéré au général Colson, chef d’état-major, de rappeler les permissionnaires. Mais le général lui a répondu : Rappeler les permissionnaires ? Pour quoi faire ? Ce n’est pas demain qu’ils auront à se battre ! L’Allemagne se désagrège !

Le 10 mai à l’aube, dans nos armées, la surprise est totale. Si la marine et l’armée de l’air ont été alertées, l’armée de terre ne l’a pas été, et aucune des mesures préparatoires à l’exécution du plan d’opérations n’a pu être prise.

12% des officiers et hommes de troupe sont au sein de leur famille, dont plusieurs généraux de corps d’armée et de division. Certains d’entre eux ne pourront rejoindre leur P.C. que le 12, le 13 ou même le 14 mai, comme le général Hassler, commandant la 22e division qui devait se porter sur la Meuse belge au sud de Dinant ; il ne pourra rejoindre sa division que lorsqu’elle aura été battue et refoulée, plus ou moins en débandade, pour avoir été mal commandée en son absence.

Alors que les permissionnaires hollandais avaient été rappelés deux jours plus tôt, les nôtres ne sont rappelés que dans la matinée du 10 mai !

Ces retards ont de graves conséquences sur le développement de notre riposte. Au nord, la Ière armée devait, d’après notre plan d’opérations, le « plan Dyle », se porter en Belgique au secours de l’armée belge, précédée et couverte par notre corps de cavalerie. Or, le 9 mai, n’ayant reçu aucun ordre d’alerte ou avertissement quelconque, ce corps est en manœuvre au camp de Sissonne, à une centaine de kilomètres par route de la frontière belge qu’il devra franchir au premier appel du pays ami.

Le corps de cavalerie, prévenu trop tard, ne pourra franchir la frontière avec ses gros que vers midi, alors que les Allemands avançaient en territoire belge depuis l’aube. Il arrivera quand même sur la position de couverture le lendemain, mais s’y trouvera en position instable, la Ière armée n’ayant pas suivi.

A la droite (sud) de la Ière armée, la IXe armée (général Corap) devait, elle aussi, entrer immédiatement en Belgique pour s’établir sur la Meuse de Dinant. Son sous-chef d’état-major, le général Vallet, déclarera à la commission parlementaire d’enquête : L’attaque allemande nous a complètement surpris.

Alertée trop tard, la cavalerie de cette armée ne pourra franchir la frontière belge qu’à onze heures.

Quant au 11e corps, qui devait se porter sur la Meuse au nord de Dinant, certains de ses bataillons devront accomplir à pied, une marche de vingt kilomètres. Ils seront naturellement devancés par les Allemands.

A la droite de la IXe armée, la IIe armée du général Huntziger tenait la Meuse de Sedan et la Chiers, avec les 10e et 11e corps. Son chef d’état-major, le colonel Lacaille, déclarera également à la commission d’enquête parlementaire : L’affaire fut une surprise à peu près complète.

En effet, le 9 mai encore, le calme était aussi « plat » qu’à la Ière et à la IXe armée, si plat même que, ce jour-là, on avait organisé au Q.G. Huntziger de Senuc un transport du personnel à Vouziers pour assister à une représentation du « Théâtre aux armées ». Et le général Huntziger lui-même avait quitté son P.C. pour aller inaugurer le « foyer du soldat » de Mouzay.

Au soir, à son retour de Mouzay, le général s’arrête au P.C. du 18e corps à Dun-sur-Meuse, et il entre au 3e bureau que dirigeait le commandant Rollot. Ce soir-là, Rollot note sur son carnet de route : Vers 20 heures, le général Huntziger passe à mon bureau. Je lui dis que nos aviateurs ont pris des photos sur la Sure. De multiples passerelles y apparaissent, tout récemment construites. Le général me répond qu’il ne peut s’agir que d’exercices, et il ajoute un peu vivement : « Les Allemands ne sont pas fous ! Ils ne vont pas risquer de se mettre en ce moment les vingt-six divisions belges sur le cul, en violant la Belgique ! ».

Quelques heures plus tard, la surprise sera donc complète aussi à la IIe armée !

Il était prévu que son 10e corps, à Sedan, serait renforcé, en cas d’attaque, par l’introduction d’une division réservée entre les deux divisions déjà en ligne, ce qui devait, naturellement, entraîner un remaniement général du dispositif à réaliser avant l’arrivée de l’ennemi sur la Meuse.

Or, aucun ordre d’alerte n’étant parvenu, cette division réservée, la 71e D.I., se trouvait le 10 mai au matin, près de Vouziers à soixante kilomètres de la position qu’elle devait occuper. Elle n’arrivera donc pas à temps pour opérer sa relève en bon ordre, et l’attaque allemande tombera le 13, sur un dispositif en pleine réorganisation, qui sera facilement rompu. Les deux divisions intéressées, 71e et 55e, reflueront vers l’arrière, plus ou moins en débandade.

Dans ses Mémoires « Servir », le général Gamelin confirme lui-même en ces termes les conséquences de la mise en route tardive de la 71e division : J’ai eu connaissance du rapport du général commandant la 55e D.I. Il résulte de ce rapport que la 71e D.I. n’a été mise en ligne, sur la partie du front de la 55e D.I. qu’elle devait occuper, que dans la nuit du 12 au 13 mai. Ce n’était pas une condition favorable pour recevoir l’attaque du 13 mai.

A la droite de la IIe armée, en Lorraine, la IIIe armée (général Condé) tenait la ligne Maginot. Le 10 mai, à la première heure, le général Boris, inspecteur de l’artillerie, passe une inspection.
Tout à coup, il entend des détonations : 
Qu’est-ce que cela ? demande t-il. Une manœuvre ?
Mon général, c’est l’offensive allemande !

Sur le front, en somme, l’ordre d’alerte a été donné par les Stukas qui, dès l’aube survolent et sillonnent les lignes !

Pour justifier cette absence catastrophique d’alerte, le général Gamelin déclarera à la commission d’enquête, qu’il ne voulait pas multiplier les fausses alertes et qu’il n’avait pas cru devoir alerter les armées avant d’avoir la certitude du mouvement en avant de l’ennemi.

Pour avoir cette certitude, il fallait donc attendre que la nuée des Panzer et des Stukas soit bien déclenchée sur nos armées, laissées jusqu’à ce moment dans la plus complète quiétude !

Quant aux alertes de l’armée française, elles n’avaient nullement été multipliées. Alors que Hitler, entre le 5 novembre 1939 et le 8 mai 1940, a alerté ses armées 20 fois, fixant chaque fois le jour J différent (7 fois en novembre, 4 fois en décembre, 3 fois en janvier et 6 fois en mai) et donnant donc 19 contre-ordres, nos armées n’ont été alertées que 3 fois avant le 10 mai : en octobre 1939, lors du retour à l’ouest des armées allemandes qui avaient conquis la Pologne, le 14 janvier 1940 à la suite de l’incident de Mechelen, et enfin le 22 avril lors de l’invasion de la Norvège.

Ne pas alerter nos armées au moins le 8 ou le 9 mai, alors que l’attaque allemande était annoncée de tous côtés – et par notre service de renseignements – c’était les mettre dans l’impossibilité de regrouper leurs forces en temps voulu et de prendre leurs dernières dispositions pour la bataille, c’est-à-dire les vouer à la surprise opérationnelle, en même temps qu’à la surprise morale, génératrice d’affolement et de panique.

 

 


Archives pour la catégorie GUERRE 1939 – 1945

Le 20 janvier 1945

 Le 20 janvier 1945 dans EPHEMERIDE MILITAIRE Insigne-Rhin-Danube-123x150

 

 

La liquidation de la poche de Colmar

 

La poche de Colmar (Alsace) a été l’emplacement d’une bataille qui a duré trois semaines pendant la seconde guerre mondiale. Elle a opposé la 1ère Armée française et le XXIe corps U.S. à la XIXe Armée allemande durant la bataille d’Alsace.

Les combats ont eu lieu du 20 janvier au 9 février 1945 dans des conditions extrêmement difficiles.

 

Pour une chronologie détaillée des événements, nous vous donnons rendez-vous ici et sur le site Rhin et Danube 

 

 

Le 17 janvier 1941

 Le 17 janvier 1941 dans EPHEMERIDE MILITAIRE Soldats-français-150x112

 

La bataille de Koh Chang, une bataille oubliée

 

Au début de la guerre, le Japon, qui supporte mal la présence française en Indochine et qui souhaite profiter de la défaite française de 1940, pense pouvoir réaliser ses rêves expansionnistes avec l’appui de son allié siamois.

Le Siam (aujourd’hui la Thaïlande) qui négociait avec la France un pacte de non-agression depuis plusieurs mois, déclare brutalement en juin 1940 que la signature d’un tel traité n’a plus raison d’être.

Dès la fin de 1940, le Siam, qui revendique la souveraineté sur tous les territoires situés à l’est du Mékong, masse ses troupes aux frontières du Cambodge, et commence une série de provocations et d’incursions sur le territoire du Protectorat. Nos forces réagissent avec vigueur et ainsi s’établit un véritable état de guerre.

Pourtant, jusqu’à ce mois de janvier 1941, les opérations françaises contre le Siam s’étaient bornées à des opérations défensives …

Mais pour l’amiral Decoux, Gouverneur général de l’Indochine, il était temps de prendre les devants. Le 15 janvier, il donne son feu vert à l’amiral Terraux, commandant la Marine en Indochine, pour exécuter une opération contre la Marine siamoise qui devait aboutir au combat de Koh Chang.

L’ordre est donné aux navires de guerre disponibles d’attaquer dans le golfe de Thaïlande.


Pour une description complète de la bataille, rendez-vous ici ou ici.

 

 

Le 27 novembre 1942

Position des navires français dans la rade de Toulon le 27 novembre 1942Amiral LabordeLe Strasbourg- navire amiral 1942

Le sabordage de la flotte française à Toulon

D’après l’encyclopédie « La France contemporaine – Années 1942-1943 »

Toulon, 26 novembre 1942. Il est quatre heures de l’après-midi, une conférence s’achève – une conférence de routine – qui réunit l’amiral de Laborde, commandant les forces de haute mer, l’amiral Marquis, le préfet maritime, et l’amiral de Feo, présidents de la délégation italienne. Les Allemands sont sont excusés… On n’a guère échangé que des banalités et abordé des problèmes mineurs.

L’heure n’étant pas trop tardive, l’amiral de Laborde en profite pour passer la soirée dans sa belle villa de Tamaris d’où l’on découvre toute la rade.

Il ne peut s’empêcher d’évoquer la cascade d’événements de ces deux dernières semaines :

  • le coup de tonnerre de l’opération Torch et le réflexe d’appareiller pour prêter main-forte aux forces navales d’Afrique du Nord,
  • la dramatique journée du 11 novembre avec la ruée des blindés allemands vers la méditerranée
  • et le coup de théâtre in extremis, l’acceptation par le Führer d’un camp retranché où les forces de haute mer conserveront leur liberté d’action, à condition de participer à le défense des côtes de Provence.

Le camp retranché ? Sursis, piège, nasse ? Le comte Jean balaie les objections, les critiques des éternels pessimistes.

Pourquoi s’inquiéter ? N’y a-t-il pas la parole d’honneur du Führer ? Les relations avec les représentants allemands, l’amiral Wewer, le commandant Ruault-Frappart sont excellentes.

Certes, il y a cette fâcheuse décision du haut commandement de la Wehrmacht, le 18 novembre, exigeant le retrait immédiat des forces de l’armée de l’armistice du camp retranché et interdisant son survol par des appareils français, décision qui a obligé le commandant des forces de haute mer à mettre à terre des compagnies de débarquement et diminuer la puissance combative de ses navires.

Il y a encore tous ces mouvements de blindés allemands signalés dans le midi de la France. Plusieurs milliers de marins de la Kriegsmarine seraient dirigés sur Marseille…

Mais tout ce remue-ménage n’est-il pas provoqué tout simplement par la menace d’un débarquement allié ? N’a-t-on pas signalé une importante escadre anglaise au large des Baléares ? Au lieu d’un coup de force allemand, ne vaudrait-il pas mieux s’attendre à un nouveau Mers-el-Kébir ?

En fait, ce 26 novembre, à Toulon, l’heure est plutôt à la détente. Aucune menace ne semble peser sur les forces navales. On a d’ailleurs renoncé au service à trois heures d’appareillage. Des permissions d’une demi-journée sont accordées avec une générosité croissante.

Finalement, comme tous les soirs, l’amiral de Laborde regagne son navire amiral, le Strasbourg, vers dix heures et ce jour-là, il ne manifeste pas plus d’inquiétude que d’habitude.

Pourtant, les dés sont jetés. Le sort de la flotte est scellé. A quelques dizaines de kilomètres, plusieurs colonnes de blindés sont sur le point de s’ébranler et de faire rugir leurs moteurs. L’opération Lila, la prise à l’abordage de la flotte française, est sur le point de se déclencher.

C’est le 16 novembre que Hitler a décidé de lever l’hypothèse de la flotte française… moins de cinq jours après avoir autorisé la création du camp retranché.

Quels sont les mobiles du Führer ? D’abord sa méfiance à l’égard des amiraux français et surtout la nécessité de préserver ses arrières, de se délivrer de toute menace au moment où débute le drame de Stalingrad.

Le 18, il fixe les grandes lignes de l’opération « Lila » : désarmer l’armée de l’armistice, s’emparer de la flotte française par surprise. Par la même occasion, il s’offre le luxe de faire un geste vis-à-vis du Duce qui, suivant les bonnes habitudes, sera prévenu au dernier moment.

« En ce qui concerne la marine de guerre française, je crains qu’elle ne tombe pas intacte entre nos mains. Si cela se produisait néanmoins, il va de soi que l’Italie serait seule à faire valoir des prétentions sur elle ».

L’Allemagne ne se réservera que quelques navires de commerce ou unités légères.

Le 14 novembre, à Marseille, à l’hôtel Noailles, l’obergruppenführer S.S Hausser, le général Sperrle et l’amiral Wewer mettent la dernière main au plan d’opérations. L’attaque sera déclenchée le 27 à l’aube. Du côté terrestre, pas de problème. On peut compter sur la 7ePanzer et la Das Reich.

Quatre groupes de combat participeront à l’affaire. Le groupe A s’emparera de la presqu’île de Saint-Mandrier, le groupe C neutralisera les forts du Faron et du Grand-Saint-Antoine.

La mission principale incombera aux groupes B et D. Le premier débouchera par la N. 8 et, après s’être scindé, pénétrera dans l’arsenal par la porte ouest et la porte Castigneau. Quant au groupe D, composé des éléments de la Das Reich, il s’emparera du fort Lamalgue, où l’amiral Marquis a transféré ses services, et fera ensuite irruption dans l’arsenal du Mourillon.

Un rôle particulièrement important est réservé à la 3eLuftflotte. Avant l’aube, une escadrille de bombardiers porteurs de mines magnétiques survolera la rade, prête à interdire la passe. Un groupe de repérage lancera des fusées éclairantes et balisera la passe avec des phoscars. Une escadrille de Stuka se tiendra prête, en même temps, à attaquer les bâtiments en cas de résistance ou de tentative d’appareillage.

Mais la mission la plus délicate incombe à la Kriegsmarine. Deux cents marins doivent arriver de Lorient. Ils se répartiront par petits groupes dans les bataillons et devront guider les soldats dans le labyrinthe des navires de guerre, et éviter ou entraver les opérations de sabordage. On en comptera vingt-cing pour le Strasbourg, une dizaine pour un croiseur et trois ou quatre par torpilleur.

Cependant, l’amiral Wewer ne cache pas son amertume et son scepticisme : « La journée du 27 ne sera certainement pas de celles dont le Panzer Korps pourra s’enorgueillir ! ».

Il est convaincu que les Français ne dorment pas sur leurs deux oreilles et que le coup de force n’aboutira qu’à un nouveau Scapa Flow.

Pour finir, une dernière hypothèse. Si les bâtiments français balaient les quais de leur artillerie secondaire, de leurs pièces légères, que faire ?

Une seule solution : le repli immédiat et l’intervention des Stuka. Pas question, même pour les chars, d’affronter le feu d’un simple contre-torpilleur.

27 novembre, 1h30. Les habitants du village de Cugnes-les-Pins sont réveillés par le fracas des chenilles et des motocyclistes. Le poste de gendarmerie est neutralisé, fils coupés. A 3h30, Oullioules, même scène. Le groupe B poursuit sa marche vers Toulon dans le grondement de ses moteurs.

Mais la marche est plus lente que prévu. Le retard s’accumule. On ne sera pas à 4h25 devant les portes de l’arsenal. Le bataillon Heilbronn, qui doit atteindre la porte ouest et les appontements Milhaud, est bloqué par un passage à niveau fermé. Un train de marchandises passe, interminable.

Seuls, les S.S. seront à l’heure ! Traversant La Valette en trombe, ils ont obligé un gendarme sous la menace d’un révolver à monter dans un char et à leur indiquer le plus court chemin pour le fort Lamalgue.

A 4h30, ils débouchent sur le terre-plein, se font ouvrir la porte, font irruption dans la cour. L’amiral Marquis est fait prisonnier, mais l’amiral Robin, en pyjama, a le réflexe de s’enfermer dans son bureau. Il saute sur son téléphone et appelle le major général, l’amiral Dornon. Pour le moment, les Allemands négligent le réseau marine, et la communication est obtenue instantanément.

« Les Allemands ont occupé le fort Lamalgue, c’est la prise de Toulon par la force !… Préviens Guérin ».

Sur le Strasbourg, Laborde est aussitôt réveillé. Stupéfaction, tout est calme. Pas le moindre avion, pas la moindre rumeur. L’amiral entend obtenir confirmation de Robin. Mais, au bout du fil, une voix étouffée : « Il y a quelqu’un dans mon bureau… je ne peux plus parler. Raccrochez, ne téléphonez plus ».

Ainsi, c’est donc vrai, le coup de force…

Première réaction du commandant des forces de haute-mer : « Branle-bas général de l’escadre ! Allumez les feux ».

Décision justifiée. Sans énergie, un navire n’est qu’une masse de ferraille inerte. Il est 4h57.

En moins d’un quart d’heure, tous les bâtiments sous les ordres de Laborde sont prévenus par téléphone, par messager ou par vedette, qu’il s’agisse de la 1èreescadre de croiseurs de l’amiral Lacroix ou des contre-torpilleurs et torpilleurs de la 3èmeescadre légère sous les ordres du contre-amiral Négadelle.

Cependant, l’alerte ne concerne que les bâtiments des forces de haute mer, ou à la rigueur tous les navires se trouvant aux appontements Milhaud, au quai Noël, ou dans la darse de Missiessy, à l’ouest de la passe de Castigneau. L’ordre de branle-bas ne peut toucher les bâtiments en cale sèche ou amarrés dans la partie orientale du port, qu’il s’agisse des navires en « gardiennage d’amistice », de la division des Écoles ou des sous-marins basés au Mourillon.

En fait, là encore, le nécessaire sera fait. Alors que les S.S. se perdent dans le dédale des couloirs du fort Lamalgue, le commandant Le Nabec réussit à s’enfermer dans le local des transmissions du Comar. Avant que les Allemands n’enfoncent la porte à coups de botte, il avertit le commandant du front de mer, le P.C. de la D.C.A., la 2ème flottille de patrouille, la défense littorale, la division métropolitaine de police.

De son côté, l’amiral Dornon donne l’alerte aux bâtiments en gardiennage. Mais, ceux-ci ne disposent que d’équipages réduits, sans écoute permanente et sans liaison filaire établie. C’est par simples plantons que le centre des sous-marins Vauban et que le navire de ligne Dunkerque, seront avertis de l’irruption des Allemands au fort Lamalgue.

Il sera alors 5h35. En principe, tout aurait pu être perdu et une partie de la flotte tomber aux mains de l’ennemi si « Lila » se déroulait conformément aux prévisions. Mais les détachements B ont déjà près d’une heure de retard et les S.S., avec leur terrible exactitude et leur précision, vont contribuer à faire échouer l’opération et donner l’alerte à l’ensemble des bâtiments.

En effet, sans avoir terminé l’investissement du fort Lamalgue, deux détachements se lancent sur le Mourillon dès 4h30. Sous la menace des canons de leurs chars, ils se font ouvrir la porte, tandis que des pionniers tentent l’escalade avec des échelles. Mais l’alerte est aussitôt donnée au centre des sous-marins. Quelques rafales de mitrailleuse anti-aériennes et de fusils mitrailleurs bloquent la marche des assaillants.

Ce fragile répit permettra aux sous-mariniers de rejoindre, à peine vêtus, leurs bâtiments au pas de course. Cinq sous-marins tenteront alors l’évasion : le Casabianca de l’Herminier, la Vénus, l’Iris, le Glorieux et le Marsoin.

Au moment où s’effectue l’évasion des sous-marins, une véritable atmosphère de guerre règne sur Toulon. Si les Allemands ne sont pas encore aux portes de l’arsenal, ils tiennent la base dans une véritable tenaille à partir du Mourillon et de la presqu’île de Saint-Mandrier. Des projecteurs balaient la surface de l’eau. Des 77 mènent un tir d’interdiction sur la grande rade. La Luftwaffe continue à silloner le ciel, larguant fusées éclairantes et bombes magnétique. Au grondement des avions, se mêlent le crépitement d’armes automatiques, le fracas d’explosions sporadiques.

Dès lors, tout le monde a compris. Le réflexe anti-allemand joue à nouveau. A la division des Écoles, à bord du Commandant-Teste ou de la vénérable Provence, on a salué avec enthousiasme l’épopée des sous-marins. Sur les bâtiments des F.H.M., le sabordage est commencé.

C’est à 5h20 que Laborde se résigne à donner l’ordre « dispositions finales », dernière étape avant la destruction des bâtiments. Tout l’y conduit : le carrousel de la Luftwaffe, le feu des 77, les indications données par Dornon sur l’attaque du Mourillon.

Le mécanisme, étudié et répété depuis le 14 novembre, entre en action. Des conférences, des exercices de démonstration ont familiarisé les équipes de sabordage avec les manœuvres à accomplir. D’après les instructions, le sabordage comprend trois phases : dispositions préliminaires, dispositions finales, exécution.

La première phase est exécutée depuis longtemps. la seconde peut exiger d’une demi-heure à trois quarts d’heure suivant l’importance du bâtiment. Le sabordage ne consiste pas seulement à ouvrir des vannes et à laisser l’eau envahir des compartiments, mais à saboter, à détruire réducteurs, machines, appareils de visée, etc.

« Dispositions finales » amène à écarter les navires des quais, à évacuer une partie de l’équipage, à ne conserver à bord que les équipes de sabordage, à rassembler pétards, grenades, cordons, bidons d’essence, chalumeau.

En moins de vingt minutes, tous les bâtiments des forces de haute mer sont touchés par l’ordre de l’amiral de Laborde. Mais, à peine connu, cet ordre est déjà périmé. A 5h20, l’amiral Dornon adresse un dernier message au Strasbourg. Avec une heure de retard sur la Das Reich, les Allemands pénètrent enfin dans l’arsenal par la porte Castigneau et la porte ouest. Dans quelques minutes, ils seront aux appontements Milhaud.

Sur la plage arrière de son navire, Laborde aperçoit les ombres qui s’avancent sur le quai… Le détachement Heilbronn. Aussitôt, l’amiral donne l’ordre déchirant, ultime, par radio, par signaux. Des lumières clignotent en tête de mât du navire amiral : « Sabordez-vous immédiatement. Jean de Laborde ».

Au même instant, quelques minutes avant d’être arrêté, le major général envoie le même ordre à tous les bâtiments en gardiennage. Dès lors, le processus de destruction est engagé, irréversible.

Cependant, à Vichy, Laval se flatte encore de pouvoir suspendre le cours des évènements. C’est à 4h15 que le chef du gouvernement a été réveillé à Chateldon par Krug von Nidda chargé de lui remettre une lettre du Führer destinée au maréchal, lettre débordante de fiel.

Une fois de plus, Laval croit pouvoir conjurer le sort. Il bondit à Vichy, convoque les amiraux Abrial, Platon, Le Luc : « Il faut négocier, arriver à un compromis… quelque chose comme Alexandrie ».

A l’heure où Laborde donne son dernier ordre, l’ordre fatidique, il réussit à entrer en communication avec la préfecture maritime, sur la Place d’Armes, que les Allemands négligent encore. « Évitez tout incident, évitez tout incident… Ceci modifie intégralement les ordres antérieurs ».

Ce message va connaître un étrange destin.

Pour commencer, les deux officiers présents à la préfecture maritime jugent bon de demander confirmation à Vichy et vérifient l’identité de leurs interlocuteurs. D’où une série de coups de téléphone pendant près de trois quarts d’heure. C’est ainsi que l’enseigne de vaisseau Pieters tombe sur l’amiral Le Luc qui, pour lever les doutes de son interlocuteur, se présente ainsi : « Ici Le Luc, Maurice-Athanase, né le 14 juillet 1885. J’ai un mètre quatre-vingt-dix, les yeux clairs… ».

Quant au commandant Biseau, il a une longue conversation avec l’amiral Abrial d’où il ressort qu’à Vichy, on souhaite surtout éviter les destructions inutiles et les « coups de fusils ».

Le message aboutit cependant entre les mains de l’amiral Dornon, qui ne met aucun empressement à le diffuser. D’ailleurs, le Strasbourg ne répond plus. Finalement, l’ordre de Laval sera transmis par le 3ebureau de la préfecture maritime au cuirassé Provence, où il provoque un étonnement plus que compréhensible.

Là encore, l’amiral Jarry et le commandant le Merdy jugent nécessaire d’obtenir confirmation. Mais la préfecture maritime et la majorité générale ne répondent plus. En désespoir de cause, l’amiral décide d’envoyer son aide de camp. Mais à peine celui-ci a-t-il franchi la coupée qu’il se trouve entouré de soldats allemands en armes… Rien ne peut plus modifier le cours des choses.

Il est alors plus de six heures et les Allemands, qui se sont égarés à maintes reprises dans le dédale des installations de l’arsenal, débouchent en masse sur les quais.

Trop tard, l’exécution s’achève. Des appontements Milhaud au quai Noël, les navires commencent à s’enfoncer, à prendre de la gîte. Des explosions violentes se font entendre au-delà de la passe de Castigneau à un rythme de plus en plus rapproché.

Sur les quais, les équipages, encadrés par leurs officiers, assistent, la rage au cœur, à l’agonie de leurs navires.

Le commandant allemand Heilbronn s’avance vers le Strasbourg dont l’énorme masse apparaît encore intacte. Un char prend position derrière le bâtiment.

Le commandant en second procède alors aux sommations et une rafale de mitrailleuse part de la plage arrière du navire de ligne. Le char riposte et un obus pénètre dans une tourelle de 130 sans éclater, atteignant cependant quatre hommes et blessant mortellement le lieutenant de vaisseau Faye. C’est le seul incident.

Flanqué d’un interprète, Heilbronn continue à avancer :
- Amiral, mon commandant vous fait dire de rendre le bateau intact.
- Il est coulé! réplique l’amiral de Laborde.
- Amiral, mon commandant vous fait dire qu’il vous estime!

Ainsi, le coup de main a échoué. D’un bout à l’autre du port, le sabotage bat son plein. Un instant, les Allemands caressent l’espoir de s’emparer de croiseurs en apparence intacts, l’Algérie, le Colbert, la Marseillaise.

Mais officiers et équipages n’ont aucune peine à les dissuader de monter à bord de navires transformés en brûlots et qui peuvent sauter d’une minute à l’autre.

A l’aube, tout est consommé, un immense nuage de fumée recouvre la rade. Que ce soit aux appontements Milhaud, au quai Noël ou dans les darses, des dizaines de bâtiments achèvent de s’enfoncer, de se coucher, bientôt secoués par de terribles explosions. Des nappes de mazout coulent à flot des soutes éventrées. Le Dupleix, le Colbert, la Marseillaise sont ravagés par des incendies.

Au total, 90 bâtiments ont appliqué les consignes de sabordage : 3 navires de ligne, 7 croiseurs, 29 torpilleurs et contre-torpilleurs, 12 sous-marins… Ne sont intacts qu’une demi-douzaine de bâtiments privés d’équipage.

L’opération « Lila » se solde donc par un échec. Les raisons ? La parfaite mise au point des consignes de sabordage, la qualité des liaisons marines, la hâte, la précipitation des S.S., enfin le retard du groupe B qui n’a pu coordonner son action avec celle de Das Reich.

Tout est donc consommé, mais au moment où un dais sombre recouvre la rade dévastée par les explosions et les incendies, le dernier acte du drame se joue à bord du Strasbourg. Dans les appartements de l’amiral, se déroule une scène bien conforme au tempérament volcanique du comte de Laborde.

Toutes les tentatives pour l’amener à quitter son navire se heurtent à un refus hautain et méprisant. Aux représentants d’Hausser ou du général Funk, commandant la 7e Panzer, l’amiral, frémissant de rage, ne ménage pas ses mots :
- J’avais la parole d’honneur de votre Führer que Toulon ne serait pas occupé. J’avais donné ma parole que moi et mes bâteaux ne quitterions pas le port de Toulon… J’ai tenu ma parole d’honneur! Pourquoi m’avez-vous attaqué ?

Un instant, les Allemands envisagent de briser la résistance de l’amiral par la force. Mais Hausser et Funck reculent devant une empoignade, dont le grotesque le disputerait à l’odieux. Finalement, ce n’est qu’en fin d’après-midi, sur ordre formel du maréchal, que le commandant en chef accepte de quitter son navire.

A l’annonce du sabordage, l’émotion est considérable dans le monde, le geste universellement admiré. Les marins français ont tenu leur parole, cette parole dont certains doutaient de puis 1940. Partout, on leur en sait gré.

Cependant, pourquoi faut-il que l’acte le plus cruel qu’un marin puisse accomplir – la destruction volontaire – ait laissé un sentiment d’insatisfaction, d’amertume ?

On a toujours pu regretter que la flotte n’ait pas rallié l’Afrique du Nord et participé de manière active à la défaite des forces de l’axe. Son arrivée massive sur les côtes d’Algérie aurait manifesté de manière éclatante la rupture de l’armistice et la rentrée de la France dans la guerre. L’effet psychologique eût été considérable. Jusqu’au 11 novembre, la flotte pouvait appareiller.

Mais cette décision, indépendamment d’un acte d’indiscipline, impensable de la part d’un Laborde, seul le maréchal était en mesure de la donner et il ne l’a pas fait pour des raisons de politique générale.

Après le 11 novembre, toute sortie devenait impossible. Les forces de haute mer étaient surveillées en permanence par la Luftwaffe, en quête de leurs moindres mouvements. Sans couverture aérienne, avec une D.C.A. embryonnaire, un appareillage général n’aurait conduit qu’à un désastre.

Quel eût été le résultat militaire ? Les bâtiments français manquaient de radar, de D.C.A. Leur participation à des opérations effectives eût exigé de longues refontes et une nouvelle période d’entraînement. Depuis 1940, l’outil s’était démodé et avait perdu une part de son efficacité.

Cet état de fait explique la réaction de Hitler après l’échec de l’opération « Lila ». Le Führer ne manifeste aucune désillusion, bien au contraire. Le sabordage le libérait d’une hypothèse. Il était alors sans illusion sur le rôle des grands navires de surface livrés à eux-mêmes, et il savait fort bien que la marine italienne, déjà surclassée par les forces alliées, aurait été incapable de tirer parti des navires français.

Par un paradoxe apparent, la réaction de Churchill, comme devait le signaler le général de Gaulle, fut du même ordre. Lui non plus, tout en rendant hommage aux marins français, ne put dissimuler sa satisfaction.

Cette réaction identique de l’Angleterre et de l’Allemagne s’explique, en somme, fort bien et illustre le rôle paradoxal de la marine française au cours de la guerre. Pendant deux ans, l’Angleterre et l’Allemagne avaient tenté de l’utiliser ou de la neutraliser. En 1940, Hitler n’avait accordé l’armistice que pour obtenir son désarmement. Chruchill s’était cru autorisé de recourir à l’opération « Catapult » pour arriver au même résultat.

La marine avait été un empire politique de première importance et avait constitué un des atouts maîtres du maréchal. Du coup, sa disparition sonnait définitivement le glas de l’indépendance de Vichy.

La bataille de Viombois, septembre 1944

 

 

La bataille de Viombois, une page d’histoire de la Lorraine.

Des personnes prêtes à combattre l’ennemi les armes à la main et à contribuer activement à la libération de l’Est de la France. Animées par des hommes rompus à la clandestinité, les premières centuries armées et entraînées ne rassemblent pas plus de 150 hommes. D’autres centuries existent « sur le papier », composées de volontaires des villages voisins.

Alors que les armées allemandes semblent en plein repli, un parachutage imminent doit apporter des armes et du matériel. L’état-major du Groupe Mobile Alsace-Vosges décide de faire monter au maquis 650 hommes. Ceux-ci sont alors rassemblés dans une ferme inoccupée : Viombois. Ils seront attaqués par des unités allemandes décidées à supprimer toute résistance. Alors, concours de circonstances, trahison, imprudences ?

Depuis 67 ans, aucun document audiovisuel n’avait rendu hommage au combat des 800 hommes rassemblés par le maquis Groupe Mobile Alsace-Vosges à la Ferme de Viombois dans l’attente du « grand » parachutage.

Cet oubli est maintenant réparé grâce à la ténacité de Christophe Lagrange qui a enquêté, rencontré les derniers témoins et des historiens de renom, consulté les archives, afin de nous présenter ce film documentaire historique exclusif.

Une participation exceptionnelle de l’historien Marc Ferro
D
e nombreux témoignages d’anciens de Viombois, certains étant décédés depuis
D
es extraits d’un film d’époque réalisé au maquis
Des cartes, des archives et des animations pour tout comprendre de cette journée tragique.

Ce film-documentaire sera présenté le samedi 19 novembre 2011 à 14h30 – salle communale de Neufmaisons.

Localisation

Le documentaire réalisé est disponible en DVD dans les  mairies de Badonviller et Neufmaisons.

Mers-el-Kébir, 3 juillet 1940

Position des navires dans la radeLe BretagneLe StrasbourgLe DunkerqueLe Provence

Les photos qui agrémentent cet article sont publiées avec l’aimable autorisation de monsieur Nicolas Le Goffic

D’après un article paru dans l’encyclopédie « La France contemporaine » – Tome Année 1940 

Mers-el-Kébir, 3 juillet 1940.
Le jour se lève sur la rade. Une légère brume rend les contours incertains. La journée sera chaude…
A bord de tous les bâtiments de la flotte de l’Atlantique, c’est le branle-bas suivi de l’animation habituelle. Cinq puissants navires de guerre se trouvent embossés perpendiculairement à la grande jetée longue de 1500 mètres, l’étrave tournée vers la terre.
On distingue la lourde silhouette de transport d’aviation Commandant-Teste, les mâts tripodes des deux vieux cuirassés Bretagne et Provence et les tours des deux plus beaux fleurons de la marine française, les croiseurs de bataille de 26 500 tonnes Strasbourg et Dunkerque, armés de huit pièces de 330 mm disposées en deux puissantes tourelles quadruples sur la plage avant.

Indépendamment d’une poussière navale, six grands contre-torpilleurs se trouvent également à Mers-el-Kébir, le Kersaint, le Tigre, le Terrible, le Lynx et surtout la Volta et le Mogador, deux « pur-sang », capables de filer plus de 40 nœuds et qui, par leur tonnage et leur puissance de feu, mériteraient l’appellation de croiseurs légers.

Enfin, à Oran, se trouvent également au mouillage une quinzaine de torpilleurs et d’avisos et six sous-marins.

3 juillet 1940, à Mers-el-Kébir, une journée comme les autres ? Non.

Depuis quarante-huit heures, l’escadre vit à l’heure de l’armistice. Désarmement et démobilisation battent leur plein. La veille, on a mis en soute les munitions des batteries côtières et retiré les culasses des canons. Les appareils de l’aéronavale ont été en partie neutralisés. A bord des navires, une tristesse sans nom ronge le cœur des officiers.
Le 24 juin, l’amiral Jarry n’a pu retenir ses larmes devant sir Dudley North.
Les équipages fomentent. Tout au long de la guerre, ils ont affiché le moral le plus élevé. Mais désormais, les inquiétudes familiales, la démobilisation font l’objet de toutes les conversations. Déjà les hommes originaires d’Afrique du Nord ont été rendus à leurs foyers. Pour les réservistes de la métropole, le programme de la journée comprend excursions à terre, pique-niques, joutes à la voile… Quelques heures de détente, d’oubli en perspective…

Pourtant le premier acte d’un drame est en train de se jouer.
A 6 heures, un bâtiment s’est présenté au large : un destroyer britannique, le Foxhound. Un quart d’heure plus tard, il adresse un message au sémaphore : L’Amirauté britannique envoie le commandant Holland conférer avec vous. Stop. Permission d’entrer s.v.p.

Holland n’est pas un inconnu pour les Français. D’abord attaché naval à Paris, il a été officier de liaison auprès de l’Amirauté française jusqu’au 8 avril. Aujourd’hui, il commande le porte-avions Ark-Royal.

La réponse tarde à venir. L’amiral Gensoul a reçu l’ordre de faire preuve de réserve à l’égard des bâtiments anglais. Il décide d’envoyer à bord du Foxhound son aide de camp, le lieutenant de vaisseau Dufay, qui offre l’avantage de parler couramment l’anglais et d’être un ami intime de Holland.

A 7h15, la vedette du Dunkerque accoste à la coupée du destroyer britannique. Le commandant Holland se présente immédiatement, une serviette à la main. Il remercie Dufay d’être venu le chercher aussi vite. Celui-ci détrompe aussitôt l’officier britannique. L’amiral Gensoul ne le recevra pas personnellement. En cas de communication importante, il dépêchera son chef d’état-major.

Holland ne cache pas sa déception. Il tient à remettre au commandant en chef de l’escadre, un document de la plus haute importance et lui donner des précisions verbales.

A 7h45, Dufay rejoint le Dunkerque. Il retrouve son chef un papier à la main. A 7h05, le Foxhound a fait parvenir un message pour le moins inquiétant : L’Amirauté vous envoie le capitaine de vaisseau Holland pour conférer avec vous. Ses propositions, espère-t-elle, vous permettront ainsi qu’à la vaillante et glorieuse marine française de demeurer à nos côtés. Dans ce cas, vos navires resteraient bien à vous et vous n’auriez aucun souci à vous faire pour l’avenir. Une escadre britannique attend au large pour vous souhaiter la bienvenue.

Et de fait, les veilleurs du Dunkerque signalent à l’instant l’arrivée d’une puissante formation britannique. Il s’agit de la « force H » sous les ordres de l’amiral Somerville qui a appareillé de Gibraltar, la veille à 15 heures. On reconnaît la puissante silhouette du croiseur de bataille Hood, le plus grand navire de ligne à flot, les cuirassés Resolution et Valiant, le porte-avions Ark-Royal, deux croiseurs et une dizaine de destroyers.

Déjà les Swordfish survolent la rade… et le Hood fait parvenir un message par projecteur : Nous espérons que nos propositions seront acceptables et que nous vous trouverons à nos côtés.

Ainsi l’affaire se précise. Gensoul se trouve en présence d’une offre : rallier la flotte britannique, assortie d’une menace à peine voilée. Aussitôt l’amiral enjoint au Foxhound de s’éloigner et il fait prendre des dispositions de combat à tous les bâtiments sous ses ordres.

A bord des navires, l’émotion est à son comble. Les équipages s’imaginent que l’escadre française va rallier la flotte britannique. Des réservistes font leur sac, montent sur les ponts et annoncent leur refus d’appareiller. Les officiers entreprennent de les calmer… Il n’est nullement question de rejoindre les navires anglais…

Quant à Holland, il est atterré… Il ne peut se résoudre à rejoindre la Force H sans avoir rempli sa mission dont il ressent tout l’odieux. Décidé à aboutir à un compromis, il autorise le commandant du Foxhound à appareiller et, avec deux officiers, il se jette dans la vedette du destroyer pour gagner le Dunkerque à tout prix.

A bord de l’embarcation de l’amiral, Dufay l’intercepte entre le barrage de filet et la jetée. Il répète une nouvelle fois à l’officier britannique que l’amiral Gensoul se refuse à le recevoir. Holland se résout alors à remettre à l’aide de camp le pli cacheté dont il est porteur, regrettant profondément de ne pouvoir adoucir par ses paroles, la brutalité des propositions énoncées par l’Amirauté et le cabinet de guerre.

A 8h30, l’amiral Gensoul déchire l’enveloppe et prend connaissance du document :

A M. l’amiral Gensoul, de la part de l’amiral Somerville

1 . Le gouvernement de Sa Majesté m’a ordonné de vous faire connaître ce qui suit…

2 . Il n’a donné son accord à l’engagement de pourparlers entre les gouvernements français et allemands qu’à la condition que, si un armistice était conclu, la flotte française serait envoyée dans des ports britanniques. Le 18 juin, le conseil des ministres a déclaré qu’avant la capitulation sur terre, cette flotte devrait se joindre aux Britanniques ou se coulerait.

3 . Le gouvernement français actuel peut considérer que les termes de l’armistice avec l’Allemagne et l’Italie sont conciliables avec ces engagements, mais le gouvernement de Sa Majesté, fort de ses expériences antérieures, estime impossible de croire que l’Allemagne et l’Italie ne s’empareront pas des navires français, à tout moment qui leur paraîtra opportun, pour les utiliser contre la Grande-Bretagne et ses alliés. L’armistice italien spécifie que les bâtiments français retourneront dans les ports métropolitains ; d’autre part, les conditions obligent la France à fournir des unités pour la défense des côtes et des dragages de mines.

4 . Il nous est impossible, à nous, vos camarades jusqu’à ce jour, de laisser vos beaux navires tomber au pouvoir de l’ennemi allemand ou italien. Nous sommes décidés à combattre jusqu’au bout et, si nous sommes vainqueurs, comme nous le pensons, nous n’oublierons jamais que la France a été notre alliée, que ses intérêts sont semblables aux nôtres, que l’Allemagne constitue notre ennemi commun. Si nous gagnons la guerre, nous le déclarons solennellement, nous rétablirons la France dans sa grandeur et restaurerons tout son territoire. Pour cela, nous devons avoir la certitude que les meilleurs navires de la marine française ne seront pas employés contre nous par l’ennemi commun.

5 . Etant donné ces circonstances, le gouvernement de Sa Majesté m’a prescrit de demander à la flotte actuellement à Mers-el-Kébir et à Oran d’adopter une des attitudes suivantes :

  • a ) Appareiller avec nous afin de combattre jusqu’à la victoire contre les Allemands et les Italiens.
  • b ) Appareiller avec des équipages réduits, sous notre contrôle, pour gagner un port britannique. Les équipages réduits seront rapatriés dès que possible. Si vous acceptez l’une ou l’autre de ces solutions, nous restituerons vos navires à la France à la fin de la guerre ou bien nous l’indemniserons pour les dommages subis dans l’intervalle.
  • c ) Si vous vous croyez obligés de stipuler que vos navires ne peuvent être employés contre les Allemands ou les Italiens parce que cela constituerait une rupture de l’armistice, alors conduisez-les avec des équipages réduits, en notre compagnie, dans quelque port français des Antilles – à la Martinique par exemple – où ils pourront être démilitarisés à notre satisfaction, ou peut-être confiés aux Etats-Unis d’Amérique, et rester en sécurité jusqu’à la fin de la guerre, les équipages étant rapatriés.

6 . Si vous refusiez ces offres équitables, je me verrais obligé, à mon grand regret, de vous demander de couler vos navires dans un délai de six heures. Enfin, faute de ce qui précède, j’ai ordre du gouvernement de Sa Majesté de mettre en œuvre tous les moyens nécessaires pour empêcher vos navires de tomber entre les mains allemandes ou italiennes.

Pour l’amiral Gensoul, l’effet provoqué par la lecture de la note britannique est bien celui que redoutaient Holland et Somerville : désastreux. L’amiral français comprend immédiatement que le deuxième paragraphe ne correspond pas à la réalité.

D’ailleurs, Churchill se gardera bien de le reproduire dans ses Mémoires. Surtout, ce document ne fait que confirmer l’impression éprouvée depuis le début de la matinée.

L’amiral se trouve en face d’une véritable mise en demeure. C’est la réédition du coup de Copenhague en 1807. Les Britanniques n’ont donc pas accordé foi aux assurances qu’il avait lui-même prodiguées à sir Dudley North quelques jours plus tôt.

En tout cas, il n’est pas question d’accepter la première proposition qui reviendrait à violer l’armistice. Il n’est pas davantage question de saborder de magnifiques navires de combat qui, pour le moment se trouvent complètement hors de la mainmise de l’Axe. Quant à appareiller pour les Antilles, l’esprit même de la note britannique s’y oppose.

Six ans plus tard, l’amiral devait dire : « Il est certain que dès le début, j’ai eu l’impression très nette que je ne pouvais pas obéir à cet ultimatum… Si les Anglais avaient présenté la chose sous une forme tout à fait différente – nous étions absolument pro-anglais – qu’aurions-nous fait ? Je ne peux pas le dire, mais il est certain que ce qui nous a complètement mis hors de nous, a été cette menace… réelle d’ailleurs puisque les canons étaient braqués sur nous ! ».

Le télégramme envoyé aussitôt par Gensoul à l’Amirauté française repliée provisoirement à Nérac, est le reflet de son indignation. La solution 3 est passée sous silence : Force anglaise comprenant trois cuirassés, un porte-avions, croiseurs et torpilleurs devant Oran. Ultimatum envoyé : Coulez vos bateaux, délai six heures ou nous vous y contraindrons par force. Réponse : Bâtiments français répondront par la force.

Il donne en même temps l’ordre d’allumer et de pousser les feux. Il convoque ses chefs d’escadre, le commandant de la marine à Oran et le commandant du centre des sous-marins. Les batteries de côte sont mises en état d’alerte.

A 9 heures, l’amiral s’adresse à tous les bâtiments : « Force anglaise étant venue nous poser un ultimatum inacceptable, soyez prêts à répondre à la force par la force ».

De sa vedette qui stationne toujours à proximité des filets, le commandant Holland suit avec anxiété les préparatifs des navires français. Les hommes replient les tentes à la hâte, des fumées commencent à jaillir des cheminées.

A 9 heures, il se trouve en présence de la réponse de Gensoul remise par Dufay :

1 . Les assurances données par l’amiral Gensoul à l’amiral sir Dudley North demeurent entières. En aucun cas, les bâtiments français ne tomberont intacts aux mains des Allemands et des italiens.

2 . Etant donné le fond et la forme du véritable ultimatum qui a été remis à l’amiral Gensoul, les bâtiments français se défendront par la force.

Ce texte ne fait que confirmer les appréhensions de Holland. Le commandant de l’Ark-Royal obtient alors d’entamer une discussion dans la cabine de la vedette du Dunkerque. Il admet, il reconnaît le caractère maladroit de la note britannique dans la forme et dans le fond.

Mais il ne faut pas la considérer comme un ultimatum, plutôt comme « l’expression d’un espoir ». Les autorités anglaises, affirme-t-il, sont sincèrement convaincues que l’amiral Darlan a perdu son indépendance et que les forces françaises doivent suivre les instructions du 20 juin prescrivant de combattre jusqu’au bout, tant qu’un gouvernement régulier et indépendant de l’ennemi n’a pas donné d’ordres contraires.
Personne ne met en doute, ajoute-t-il, la volonté des Français de ne pas céder la flotte à l’ennemi. Mais qui peut garantir que des bateaux désarmés, avec équipage réduit, entourés d’ennemis, seront en mesure de se saborder à temps, le moment venu ?

Rien à craindre, réplique Dufay. Toutes les précautions ont été prises, les équipes de sabordage organisées. Les marins français agiront le cas échéant « Anytime, anywhere, anyway and without further orders from french Admiralty ».

Comment pouvez-vous en être sûr ? reprend Holland, pâle, les traits tirés, le visage ruisselant de sueur. Ce que nous redoutons par-dessus, c’est le désarmement de vos navires dans un port de la France métropolitaine. Une pression peut s’exercer sur les équipages… Votre commandant peut être relevé de son commandement.Ne vaut-il pas mieux saborder vos navires ici à Mers-el-Kébir, où le blâme retombera sur nous ? Pour nous, il y a une différence énorme entre un désarmement à Oran ou à Toulon.

Dufay se contente de répondre : Rien ne menace les bâtiments et rien ne doit s’opposer à ce qu’ils soient démobilisés sur place à Mers-el-Kébir, loins de métropole et près de Gibraltar.

La conversation s’achève. En désespoir de cause, Holland remet à Dufay une note personnelle où il a exposé les arguments qu’il voulait développer devant Gensoul en personne.

Une demi-heure plus tard, le capitaine de vaisseau Danbé apporte la seconde réponse du commandant en chef de la flotte de l’Atlantique :

1 . Amiral Gensoul ne peut que confirmer la réponse déjà apportée par le lieutenant de vaisseau Dufay.

2 . Amiral Gensoul est décidé à se défendre par tous les moyens dont il dispose.

3 . Amiral Gensoul attire l’attention de l’amiral Somerville sur le fait que le premier coup de canon tiré contre nous aurait pour résultat de dresser immédiatement toute la flotte française contre la Grande-Bretagne, résultat diamétralement opposé à celui que recherche le gouvernement britannique.

La rencontre est alors terminée. Au moment de prendre congé, Holland, la mort dans l’âme, déclare au capitaine de vaisseau Danbé : « Permettez-moi de vous dire, d’officier à officier, qu’à votre place ma réponse n’eût pas été différente ».

L’affrontement semble alors inévitable.

A 9h50, le Foxhound fait parvenir un message : Je regrette de vous informer que, conformément à mes ordres, je ne vous permettrai pas de sortir du port, à moins que les termes du gouvernement de Sa Majesté ne soient acceptés.

Cependant, du côté britannique, on hésite encore. Somerville est averti des préparatifs d’appareillage des bâtiments français. Sur instruction de l’Amirauté, il donne l’ordre de miner la passe. Vers midi, des appareils de l’Ark-Royal larguent cinq mines magnétiques. Le plus clair de cette mesure est d’interdire aux navires français les trois premières solutions proposées.

A bord des navires anglais, la tension devient insupportable. Les heures se traînent interminablement. Depuis le matin, les équipages ont été avertis par hauts-parleurs de la mission qui allait probablement leur incomber. Personne ne cache sa répugnance. Dans les fonds, dans les tourelles, les hommes ruissellent de sueur. Pas la moindre brise, un ciel de feu chauffe à blanc les tôles et les plaques de blindage.

Pour le commandant du Hood, l’attente est particulièrement éprouvante. Son bâtiment, l’orgueil de la flotte britannique, va-t-il tirer ses premiers coups de canon depuis le début de la guerre sur son frère d’armes, le Dunkerque, avec lequel il a briqué, à maintes reprises, l’Atlantique pendant l’hiver 1939-1940 ?

Quant à Somerville, qui n’a pas caché son opposition à « Catapult », il arpente nerveusement la passerelle, froissant dans sa poche le message de Winston Churchill, reçu la nuit même : Vous êtes chargé d’une des missions les plus désagréables et les plus difficiles qu’un amiral britannique ait jamais eu à remplir, mais nous avons toute confiance en vous et comptons que vous l’exécuterez rigoureusement.

A 12h30, Somerville annonce à Londres qu’il est prêt à ouvrir le feu. Mais, pris d’une dernière hésitation, il demande à Holland : - «Avez-vous dit quelque chose qui m’empêche d’ouvrir le feu?
- Absolument pas… Je suggère cependant qu’il existe peut-être encore une chance d’éviter un recours à la force, si le Foxhound s’avance jusqu’à portée de signaux visuels, et demande s’il n’y a pas d’autre message que la réponse déjà reçue».

Soulagé, le commandant de la Force H acquiesce. Un message est adressé au Dunkerque dans ces termes : Si vous acceptez les propositions, hissez au grand mât un pavillon carré, sinon je vais ouvrir le feu à 13 heures. Votre port est miné.

Gensoul accepte alors le principe d’un entretien avec Holland. A 13h15, il signale : Je n’ai pas l’intention d’appareiller. J’ai télégraphié à mon gouvernement dont j’attends la réponse. Ne créez pas l’irréparable. Suis prêt à recevoir personnellement votre délégué pour négociation honorable.

Pour quelles raisons Gensoul se décide-t-il alors à changer d’attitude ? Deux préoccupations semblent dominer son esprit : éviter d’ouvrir le feu le premier et de provoquer un conflit ouvert avec la Grande-Bretagne ; gagner du temps pour achever ses préparatifs, tenir jusqu’à la nuit si possible.

En outre, d’après ce qu’on lui a rapporté du comportement de Holland, l’amiral estime que les Anglais hésitent à commettre l’irréparable, et se rallieront peut-être, en désespoir de cause, au principe d’un désarmement sur place. C’est ce qui ressort du dernier paragraphe de son second message envoyé à l’Amirauté à 13 heures : L’ultimatum initial donnait le choix entre rallier la flotte britannique ou couler les bateaux dans un délai de six heures pour les empêcher de tomber aux mains des Allemands ou des Italiens.

Ai répondu : Cette dernière hypothèse n’est pas à envisager. Je me défendrai par la force. Le premier coup de canon aura pour effet de dresser toute la flotte française contre la flotte britannique, résultat diamétralement opposé à celui cherché par le gouvernement britannique.

Réponse britannique : Si vous appareillez sans accepter nos propositions qui sont raisonnables et favorables, je me verrai à mon grand regret contraint d’ouvrir le feu. Le commandant Holland suggère que la réduction des forces de Mers-el-Kébir (désarment, équipages réduits de moitié, débarquement du combustible, des munitions) pourrait constituer une base d’accord, sans préjuger des résultats.

A 15h15, le commandant Holland, accompagné de deux officiers, arrive à bord du Dunkerque. En traversant la rade, il a pu constater que les navires français sont prêts à appareiller et que les tourelles de direction de tir sont pointées vers la Force H.

L’amiral reçoit les représentants britanniques dans un navire en tenue de combat, hublots fermés, tages de bronze vissées. La chaleur est écrasante. C’est bien l’entrevue de la dernière chance. Holland n’arbore qu’une seule décoration, la Légion d’Honneur.

D’un côté comme de l’autre, on reprend les arguments déjà exposés dans la matinée : difficultés d’un sabordage, impuissance de Darlan.
- Vous en concluez alors, déclare Gensoul, que nous pourrions nous trouver un jour devant de nouveaux ordres qui lui auraient été imposés ou émanant d’une autre autorité que la sienne?
- Exactement.
- En ce cas, lisez ceci et lisez le bien. C’est le texte du message de Darlan du 24 juin qui prévoit le cas où les navires français devraient se saborder ou gagner les Etats-Unis.
- Si seulement nous avions connu cela plus tôt, murmure Holland, cela aurait pu faire toute la différence.

Un accord semble alors se dessiner. D’après le commandant Davies, qui accompagnait Holland, Gensoul aurait été sur le point d’accepter la troisième proposition. En tout cas, il est prêt à prendre l’engagement de désarmer tous ses navires à Mers-el-Kébir et, en cas de menace, à gagner les Antilles ou les Etats-Unis. Mais librement, sans équipage britannique à bord et non sous la menace des canons.

C’est ce que Holland s’empresse de signaler à Somerville à 15h15, ajoutant : Ceci n’est pas tout à fait nos propositions, ne puis m’en approcher plus.

Mais à ce moment, le cours des événements ne dépend plus du petit groupe d’hommes qui tente désespérément d’éviter l’affrontement. Le sort de la flotte française se joue à Londres et à Nérac. Deux messages arrivés coup sur coup mettent fin à tout espoir de compromis.

Le premier émane de l’Amirauté française : Faites savoir à intermédiaire britannique que l’amiral de la flotte a donné ordre à toutes les forces en Méditerannée de vous rallier immédiatement.
Le second provient de Somerville : Si aucune des propositions britanniques n’est acceptée à 17h30 (heure d’été britannique) – je répète 17h30 – il me faudra couler vos navires.

Le dernier espoir s’envole …

Que s’est-il donc passé ? Le premier message de Gensoul avait été reçu à 11 heures à Nérac, où ne trouvait plus qu’un dernier échelon de l’Amirauté, avec le chef d’état-major, l’amiral Le Luc. Celui-ci ne put joindre Darlan, alors à Clermont-Ferrand. De sa propre initiative, il donna l’ordre aux bâtiments stationnés à Toulon et à Alger de rallier Oran en tenue de combat et de répondre à la force par la force.

Quant au second message de Gensoul, il parvint à l’Amirauté à 13 heures ; il put être communiqué à Darlan qui confirma les ordres précédents. Un nouveau télégramme fut alors envoyé à Mers-el-Kébir, celui que Gensoul communiqua au représentant britannique…

Cependant ces messages furent interceptés par l’Amirauté britannique et Londres ordonna à 15h45 à Somerville : Réglez rapidement les choses, sinon vous aurez affaire à des renforts…

Ainsi les dés étaient jetés.

A 16h25, la délégation britannique franchit la coupée du Dunkerque … La plupart des marins français déambulent dans les ponts, comme si de rien n’était. Certains nous firent des gestes amicaux, devait dire Davies, ils n’avaient pas, semble-t-il, la moindre idée de ce qui se passait. Je revois encore nettement l’officier de garde du Bretagne qui nous saluait. Dix minutes plus tard, nos gros obus faisaient sauter son navire !

En principe, Somerville aurait dû ouvrir le feu à 16h30, mais un Swordfish signala que la vedette de Holland venait à peine de quitter le Dunkerque. L’amiral atttendit donc l’arrivée de l’embacation près du barrage pour donner l’ordre fatidique.

A 16h53, enfin, le pavillon 5 ordonnant d’ouvrir le feu monte à la drisse du Hood. Sentiment de honte pour les marins britanniques, mais soulagement tout de même après la terrible tension des heures précédentes. Ils s’arc-boutent pour résister à l’ébranlement de la première salve.

Le cuirassé Resolution tire le premier. Un grondement de tonnerre, de lourdes volutes de fumée. Avec un fracas de train express, les gros projectiles passent au-dessus de la vedette de Holland et de Davies, qui d’instinct baissent la tête, et vont s’abattre sur la jetée avec un effet dévastateur.

Au milieu d’un énorme nuage de poussière et de fumée, une grêle de blocs de pierre balaie les ponts des navires français, fauchant des dizaines de matelots qui ne sont plus que des loques sanglantes. Il est difficile d’imaginer une situation plus dramatique que celle de l’escadre de Gensoul : bâtiments immobiles, entassés, « posés comme des canards », incapable de rendre toute leur artillerie battante.

Les obus de 380 s’abattent dans la rade, d’énormes gerbes jaillissent à 50 et 80 mètres de haut. En principe, le Strasbourg, le Dunkerque, le Provence doivent appareiller successivement. Mais le destin en décide autrement.

A peine le Dunkerque a-t-il largué ses amarres qu’il est touché à l’arrière par un 380. Il fait feu de toutes ses pièces, avec précision, encadrant le Hood à plusieurs reprises. Des gerbes désagréables d’un rouge vif s’écrasent sur les flancs du navire amiral britannique. Des éclats blessent un marin et un officier.

Mais le sort du Dunkerque est malgré tout scellé. Trois projectiles de 380 l’atteignent simultanément. Le premier met hors de combat la moitié de l’armement d’une des tourelles de 330. Les deux autres, frappant à l’arrière, mettent hors de service deux rues de chauffe et les stations principales d’alimentation électrique. Tout le personnel de la tourelle III est tué par l’incendie des douilles et l’explosion des obus dans la chambre de distribution.

Privé d’énergie, son artillerie paralysée, le Dunkerque n’a plus qu’une seule ressource : mouiller au fond de la rade, à l’abri du Santon, devant le village de Saint-André.

A ce moment, le Provence ne vaut guère mieux. Dès 17h03, un obus de 380 atteint le vieux cuirassé à l’arrière, provoque une voie d’eau, déclenche un incendie et oblige à noyer les soutes. Les deux tourelles arrière sont immobilisées. En outre, un projectile atteint la tourelle de télépointage au-dessus du mât tripode et sectionne net la cuisse de l’officier directeur de tir. Avant de mourir, celui-ci a encore la force de téléphoner au directeur de tir adjoint : « Je suis gravement blessé. Prenez la suite ».

Désemparé, le Provence réussit à s’échouer par un fond de 10 mètres.

Mais le sort le plus cruel est réservé au Bretagne. Dès le début de la manœuvre, une salve entière s’abat sur le malheureux navire, suivie d’une immense gerbe de flammes qui ravage tout le bâtiment, de la cheminée avant au mât arrière. D’autres projectiles s’acharnent encore sur le cuirassé. Il faut ordonner l’évacuation. Mais à 17h09, après une dernière explosion, le Bretagne chavire, entraînant dans la mort 977 officiers et marins. (*)

De tous les grands bâtiments, seul le Strasbourg réussit à s’échapper du guêpier. Admirablement manœuvré par le capitaine de vaisseau Collinet, il largue ses amarres et démarre à une vitesse impressionnante. Trente secondes plus tard, une salve entière s’abat à l’endroit qu’il vient de quitter, criblant la coque d’éclats et coupant une drisse. A 17h10, il franchit la porte du barrage et met à 28 nœuds. Minutes angoissantes … Les mines magnétiques vont-elles exploser ? Non, rien ! Le bâtiment est sauvé. Mais déjà le groupe des contre-torpilleurs – le Volta, le Terrible, le Lynx, le Tigre et le Kersaint – l’a devancé.

Seul le Mogador manque à l’appel. Au moment de franchir la passe, un remorqueur l’oblige à stopper. Un 380 déchiquette alors son arrière et provoque l’explosion de seize grenades sous-marines. L’arrière du navire n’existe plus. Heureusement la cloison étanche résiste. Mais désemparé, le Mogador doit être évacué.

Il est alors 17h15. La bataille n’a pas duré vingt minutes. A l’exception du Commandant-Teste miraculeusement épargné, tous les bâtiments français sont hors de combat. L’amiral Gensoul signale alors à Somerville par radio : Vous demander de cesser le feu.

Et, en même temps, il fait hisser le pavillon carré. Réponse : Si je ne vois pas couler vos navires, je rouvrirai le feu …

Mais à ce moment, le commandant de la Force H, fait une constation désagréable. Un swordfish lui signale qu’un « Dunkerque » est sorti du port et fait route vers l’est à grande vitesse. Dix minutes plus tard, un second pilote apporte confirmation. Aucun doute cette fois-ci : le Strasbourg, auquel l’Amirauté attache la plus grande importance, a réussi à s’échapper.

La chasse commence. Le Hood, le seul bâtiment rapide de la Force H, s’élance à la poursuite du bâtiment français avec les croiseurs et les destroyers. Les appareils de l’Arc-royal sont découplés à leur tour.

A 18h45 et à 20h55, le Strasbourg subit deux attaques aériennes de cinq ou six avions chacune. Grâce à de brutales abattées et au feu de la D.C.A, bombes et torpilles manquent leur objectif.

A 20h20, le Hood finit par abandonner. Les destroyers sont bas de mazout et l’Amirauté vient de signaler l’arrivée des croiseurs et des torpilleurs basés à Alger.

Somerville éprouve un sentiment de soulagement, tout en s’atendant à recevoir un « magistral savon » de l’Amirauté pour n’avoir pas réussi à intercepter un des plus beaux fleurons de la marine française.

Sauvé, le Strasbourg atteindra Toulon le lendemain, accueilli en triomphe par toute l’excadre. Mais, le 3 au soir, Mers-el-Kébir offre l’image de la désolation. Un immense dais de fumée noire recouvre la rade. La digue étale de larges plaies, le phare a été décapité par un obus de 380. Le Dunkerque, le Provence, le Mogador, désemparés ou échoués, sont encore ravagés par des incendies.

Remorques, embacations de toute sorte sillonnent la rade, s’efforçant de repêcher les survivants, souvent affreusement blessés ou horriblement brûlés. Des cadavres épars flottent au milieu des débris.

Mais le drame n’est pas terminé.

La Force H a rallié Gibraltar dans la matinée du 5 juillet. Le rapport de l’amiral Somerville ne donne pas satisfaction à l’Amirauté. Le Dunkerque ne semble pas mortellement touché, d’autant plus qu’un message de l’amiral Esteva, intercepté par des postes d’écoute, indique que les avaries du croiseur de bataille seront facilement réparables. Somerville reçoit l’ordre de procéder à un nouveau bombardement le 6 juillet. Indigné, il ne peut s’empêcher d’écrire à sa femme : Je maudis le jour où l’on m’a confié de commandement.

Finalement, pour éviter des pertes inutiles, civiles notamment, il obtient de n’attaquer qu’avec des appareils de l’Ark-Royal. Au jour indiqué, trois vagues d’avions torpilleurs escortés de chasseurs, décollent du porte-avions. Le Dunkerque échoué ne conserve qu’une partie de son équipage et se trouve entouré de bâtiments de servitude.

En approchant de la côte, devait dire un pilote, les batteries de D.C.A ouvrirent le feu et quelques chasseurs Dewoitine furent aperçus. Un violent éclatement projeta notre appareil sur le nez. Je me trouvai précipité hors de combat. Par bonheur, l’attache de sécurité reliant le bas de mon harnais de parachute à la carlingue résista. Ellis me rehissa à bord.
A ce moment, un Dewoitine exécuta une passe sur nous, une balle m’érafla le genou. Nous poursuivîmes l’attaque et revînmes en diagonale par-dessus le port vers le Dunkerque. La torpille fit parfaitement son immersion et courut tout droit vers son but.

Par pur hasard, un remorqueur qui coupa sa route, encaissa le coup destiné au navire de ligne. Il jaillit littéralement hors de l’eau et se volatilisa. En fait, aucune torpille n’atteignit directement le Dunkerque, mais l’explosion de tout le stock de grenades du patrouilleur Terre-Neuve provoqua une brêche d’une quarantaine de mètres de long dans la coque du navire de ligne. Le bâtiment devait tout de même réussir à regagner Toulon au début de 1942.

Avec cette ultime attaque, s’achève le drame de Mers-el-Kébir – 1297 marins français ont trouvé la mort au cours de ce tragique affrontement.

A peine connue, la nouvelle de Mers-el-kébir provoqua dans le monde entier une immense émotion.
En France, c’est la stupeur, une stupeur douloureuse. On peut croire un instant à un conflit entre la France et la Grande-Bretagne. Darlan, frémissant de rage et de douleur, était prêt à déclarer la guerre à l’allié de la veille. Heureusement, l’influence modératrice de Weygand et de Baudoin se fit sentir. La réplique française se limita à un bombardement de Gibraltar et à une rupture des relations diplomatiques.

Les conséquences de « l’attentat » n’en restent pas moins profondes. Mers-el-Kébir contribue à balayer les dernières hésitations des « proconsuls » et des autorités militaires des colonies, qui acceptent désormais l’armistice et se rallient au gouvernement du maréchal.

Dans la marine française, le ressentiment est énorme et les effets de ce nouvel état d’esprit ne tarderont pas à se faire sentir. Il n’est pas jusqu’à la France Libre qui ne subisse le contrecoup de cette déplorable affaire. Le général de Gaulle devait dire : C’était dans nos espoirs un terrible coup de hache. Le recrutement des volontaires s’en ressentit immédiatement.

Indépendamment des répercussions immédiates, une question n’a cessé de hanter les esprits. Le drame pouvait-il être évité ? On a reproché à l’amiral Gensoul, dans ses télégrammes adressés à l’Amirauté, de ne pas avoir fait mention de la troisième solution proposée : celle d’un désarmement aux Antilles. A en croire Weygand, cette proposition aurait pu faire la base d’un accord. Toutefois, Charles-Roux devait soutenir le contraire.

En réalité, l’omission de Gensoul n’a pu avoir d’influence sur les événements. Darlan se trouvait absent de Nérac et la plupart des membres du gouvernement étaient à Clermont-Ferrand. Un conseil des ministres ne put se réunir qu’à 15h30. Seul le maréchal, Laval, Weygand, Baudoin et Darlan y assistaient. Tous restèrent silencieux, complètement atterrés.

De toute manière, compte tenu de l’heure de la réunion et des délais de transmission, il était trop tard pour faire quoi que ce soit.

C’est le délai impératif fixé par l’Amirauté britannique et le comité de guerre qui a contribué à précipiter le denouement et faire échouer la conclusion d’un « gentleman agreement » à bord du Dunkerque. Un accord pouvait probablement intervenir, à condition de poursuivre des discussions au moins jusqu’à la nuit. Mais pour Londres, tout devait être terminé avant le coucher du soleil et l’arrivée de renforts français. Il ne devait pas y avoir de véritable combat.

La responsabilité du cabinet de guerre, et de Churchill en particulier, apparaît donc écrasante. Le ton même de la note britannnique contenait les germes d’un affrontement et ne pouvait que provoquer une fin de non-recevoir et une riposte française. Dès le début, Somerville avait prévu que « Catapult » risquait de sa transformer en « Boomerang ».

Tout laisse d’ailleurs à penser que Churchill n’envisageait qu’une épreuve de force et qu’au fond de lui-même, il la souhaitait. Venu en personne à l’Amirauté, il ne cessa tout au long de cette mortelle journée, de jeter le poids énorme de son autorité dans la balance.

Le tourment de l’amiral britannique et de ses principaux officiers nous était bien visible à travers les télégrammes échangés… devait-il dire. Il fallait rien de moins que les ordres péremptoires pour les contraindre à ouvrir le feu.

Remarque tout à l’honneur des officiers britanniques.
Après avoir jeté l’ancre à Gibraltar, Somerville se retira dans ses appartements et ne voulut recevoir personne. Quant à Holland, il démissionna de la marine et finit la guerre dans la Home Guard.

Mers-el-Kébir s’intégrait dans la grande politique de Churchill. En octobre 1940, le premier ministre devait déclarer au professeur Rougier : C’est Mers-el-Kébir qui a fait comprendre au peuple britannique que je voulais le transformer en une énorme machine de guerre et mener la lutte jusqu’au bout.

Il devait ajouter plus tard : Dans tous les pays, le fait d’avoir éliminé presque d’un seul coup ce facteur important que représentait la flotte française, causa une impression profonde. Voilà que cette Angleterre que tant de gend estimaient vaincue et finie, frappait brutalement ses plus chers amis de la veille… C’était montrer jusqu’à l’évidence que le cabinet de guerre britannique ne redoutait rien et ne reculerait devant rien.

(*) Précision de monsieur Nicolas Le Goffic : Les premières salves sont tombées sur la partie arrière du cuirassé, tuant près de 350 marins. Les dégats étaient énormes et promettaient d’être gigantesques car les obus avaient éventré le pont arrière, et par incidence les soutes à munitions se trouvaient quasiment à l’air libre. Un nouvel obus anglais, au même endroit et il s’en serait suivi une explosion titanesque, pulvérisant le cuirassé Bretagne, mais aussi les bâtiments d’à côté. Le commandant du cuirassé Bretagne a, juste après les premiers impacts d’obus, ordonné la fermeture immédiate des cloisons étanches et la mise en route des moteurs, pour dégager le cuirassé de la digue et éviter une catastrophe en chaine. Inutile de préciser, que les 640 autres marins qui n’étaient pas dans l’enfer sur le pont, se sont vus prisonniers dans le cuirassé. Beaucoup sont morts noyés dans les minutes d’avancée du Bretagne dans la rade, mais certains sont morts plusieurs heures après, ayant donné signe de vie, criant et frappant la cuirasse du Bretagne. 

3 juillet 1940 – Lever de rideau sur une tragédie

ChurchillCarte Afrique du Nord

D’après un article paru dans l’encyclopédie « La France contemporaine »
Tome Année 1940

La France était encore sous le coup de la défaite et de l’armistice. Présidé par le maréchal Pétain, le dernier gouvernement de la IIIe République se préparait à transférer son siège de Bordeaux à Vichy. Certains départements ministériels avaient déjà commencé leur mouvement. Ainsi le commandant en chef des forces maritimes françaises, Darlan, venait-il d’arriver à Vichy, tandis que son chef d’état-major était encore à Nérac avec les principaux services et les transmissions de l’amirauté française.

C’est là que, vers le milieu de la matinée du 3 juillet 1940, l’amiral Le Luc reçut un télégramme urgent du commandant de la flotte de l’Atlantique, l’amiral Gensoul, à bord du Dunkerque, annonçant qu’une puissante escadre britannique venait de se présenter devant Mers-el-Kébir et qu’on le sommait, soit de se rallier, soit de couler ses bateaux, faute de quoi on l’y contraindrait par la force.
En fin de journée, la rumeur se répandit que les Anglais avaient effectivement ouvert le feu…

Le premier mouvement fut d’incrédulité. Ce ne pouvait être qu’une invention de la propagande allemande.
Il y avait 120 ans que nous avions échangé le dernier coup de canon avec les Anglais sur le champ de bataille de Waterloo. Nous avions au cours du XIXe siècle fait deux guerres à leurs côtés. Il n’y avait pas un mois qu’à Dunkerque, renouvelant sa fraternité d’armes de 1914-1918, la Royal Navy avait dépassé les limites de l’endurance et du sacrifice pour nous aider à sauver encore quelques milliers de vie.

C’était pourtant vrai. L’attaque n’était pas la conséquence d’une méprise tragique, elle n’était pas due à une impulsion irraisonnée née d’un mouvement de panique. Elle avait été longuement préméditée, exactement depuis le jour où le gouvernement anglais avait compris que nous allions perdre la bataille de France.

Elle ne s’était pas cantonnée au seul port de Mers-el-kébir : l’opération Catapult – qu’un amiral anglais baptisera l’opération Boomerang en raison de ses conséquences désastreuses – visait en réalité tous les bâtiments de guerre français où qu’ils fussent et elle avait été montée simplement parce que, après avoir fait le compte de ses moyens, le gouvernement de Winston Churchill n’avait pas voulu courir le risque, si minime fût-il, de voir la flotte française grossir les forces de ses ennemis.

Risque illusoire si l’on voulait bien faire confiance à ses alliés. Tous les bateaux de guerre français lors de la signature de l’armistice étaient hors de portée de l’ennemi. Mais Churchill n’avait pas confiance et sa méfiance allait causer la mort de 1 297 marins français, pour aboutir au résultat exactement inverse de celui qu’il cherchait, car, si l’attaque de Mers-el-Kébir a causé la perte d’un cuirassé ancien et mis le Dunkerque hors de combat pour des mois, elle a en revanche rapproché pour le reste de la flotte la menace d’une mainmise allemande, inconcevable en Afrique du Nord, en les obligeant à se replier sur Toulon, à la merci d’un coup de force.

Ce coup de force surviendra le 27 novembre 1942, obligeant nos marins à saborder leurs navires comme ils s’étaient engagés à le faire, démontrant ainsi aux Anglais la folie de leur action d’Oran.

Le pire fut évité. Si Mers-el-kébir provoqua instantanément de toute la marine française, jusque-là pro-anglaise à cent pour cent, comme le déclarera plus tard l’amiral Gensoul, le gouvernement français sut maîtriser ces réactions. Et paradoxalement, ce fut le mouvement de la France libre qui faillit en périr, comme le constate le général de Gaulle en écrivant ses Mémoires de guerre : « [...] c’était dans nos espoirs un terrible coup de hache. Le recrutement des volontaires s’en ressentit immédiatement. Beaucoup de ceux, militaires ou civils, qui s’apprêtaient à nous rejoindre, tournèrent alors les talons. En outre, l’attitude adoptée à notre égard par les autorités dans l’empire français ainsi que par les éléments navals ou militaires qui les gardaient passa, la plupart du temps, de l’hésitation à la réprobation ».

« Si les membres du présent gouvernement sont renversés, et si d’autres prennent le pouvoir au milieu des ruines, vous ne pouvez pas méconnaître que le seul atout qui leur restera pour négocier avec les Allemands, sera la flotte, et que si ce pays a été abandonné à son destin par les Etats-Unis, personne n’aura le droit de blâmer ceux qui auront alors la responsabilité s’ils recherchent les conditions les plus douces pour les survivants ». Ces lignes n’ont pas été écrites par un ministre français au mois de juin 1940. Elles sont extraites d’un télégramme que Winston Churchill adressait le 20 mai 1940 à Roosevelt et dont on pourra trouver le texte original dans le volume III des Foreign Relations of the United States, 1940.

Si Churchill, au 10èmejour de l’offensive allemande à l’ouest, avec toute la fierté qu’il éprouvait plus que tout autre Anglais peut-être pour la Royal Navy, envisageait froidement qu’il pût un jour se trouver un gouvernement anglais pour payer de la flotte un adoucissement au sort de ses compatriotes, comment s’étonner qu’il ait été intimement convaincu que les Français battus n’hésiteraient pas à en faire de même, ou qu’en mettant les choses au mieux, ils seraient incapables d’empêcher les Allemands de s’en emparer ?

Ce cauchemar d’un gouvernement britannique utilisant sa flotte comme monnaie d’échange, Churchill ne l’a pas eu une seule fois. Il y reviendra souvent au cours des semaines qui vont suivre.

Le 5 juin, dans un télégramme adressé au gouvernement du Canada, il envisage la politique qui pourrait être suivie par une « administration pro-allemande » installée à Londres à la suite d’une défaite britannique. Il en parle encore le 15 juin, puis à plusieurs reprises un peu plus tard.

Il ne faut donc en aucun cas, tant que l’Angleterre tient encore, qu’un gouvernement français ait la possibilité matérielle d’agir comme pourrait peut-être le faire un gouvernement anglais vaincu. Qu’on retourne dans tous les sens les éléments de la tragédie du 3 juillet 1940, la clef du problème est là. Tout le reste n’a plus qu’une importance secondaire. Connaissant Churchill comme on le connaît, avec l’ascendant extraordinaire qu’il a déjà pris sur ses compatriotes, sur l’amirauté britannique, sur l’opinion publique mondiale, on peut être assuré que c’est son idée qui prévaudra. Or, depuis la percée de la Meuse et les appels angoissés de Renaud, Churchill a la hantise de voir la flotte française, dont il faisait cas il n’y a pas si longtemps, affrontant un jour la Royal Navy sous le pavillon de la croix gammée.

Sur son ordre, le conseil de l’amirauté a pris ses dispositions. Sous son impulsion, le cabinet de guerre va donner l’ordre d’exécution. il faudra qu’au jour dit, par surprise, partout où dans le monde des bâtiments de guerre français sont accessibles, ils soient, suivant les circonstances, amenés à se rallier de gré ou de force, saisis ou, s’il en est nécessaire, détruits. Pas un seul ne doit rester intact si ce n’est sous « control » anglais, ce control qui est une prise de possession et non pas du tout une simple mesure de vérification comme le contrôle français.

Cette décision, Churchill en porte seul la responsabilité. Il n’a jamais cherché à s’en décharger. Il s’en est toujours prévalu comme d’une preuve de combativité et d’énergie. Comme il devait l’expliquer plus tard à M. Cordell Hull, chef du département d’état américain, puisque tant de gens dans le monde croyait la Grande-Bretagne sur le point de se rendre, il voulait par cette action, montrer qu’elle entendait encore se battre.

Disons tout de suite que la marine britannique n’a pas accepté de gaieté de cœur les ordres de son gouvernement. Tant qu’il n’était question que d’encourager les camarades français à désobéir à leur gouvernement, passe. A Bizerte, l’amiral sud, à Casablanca, l’amiral Afrique et le commandant de la marine au Maroc sont vivement sollicités. De Gibraltar, l’amiral sir Dudley North prend passage sur un torpilleur pour se rendre à Oran, afin de rencontrer l’amiral Gensoul, commandant l’escadre de l’Atlantique amarrée dans le port de Mers-el-kébir.

Partout les représentants de la marine britannique ont développé le même thème, partout il leur est répondu que les marins français suivraient les ordres de leur gouvernement, mais que ces ordres prévoyaient qu’en aucun cas la flotte ne tomberait aux mains de l’ennemi. Les officiers de liaison détachés dans nos forces navales sont rentrés à Londres convaincus de notre sincérité et de notre ferme propos. Ils l’ont dit. Il n’en sera jamais tenu compte.

Mais, lorsqu’il s’agit de passer aux actes, les amiraux britanniques sont loin d’être unanimes. Sans doute le premier lord naval, sit Dudley Pound ne semble t-il pas s’embarrasser de vains scrupules, lorsqu’il encourage ses subordonnés à balayer toutes ces balivernes et autres sornettes à propos de sentiments et d’amitié…

Il y a aussi l’amiral sir William James, commandant en chef à Portsmouth, qui dans ses Souvenirs, s’étend complaisamment sur les ruses grâce auxquelles il a pu endormir la confiance des équipages français et s’emparer de leurs bâtiments par surprise. Celui-là, manifestement, n’a aucun remords, et se réjouit plutôt du bon tour joué aux Français. Mais lui, du moins, n’a pas de sang sur les mains.

Les Mémoires de l’amiral Cunningham, en revanche, ne laissent aucun doute sur l’effet déplorable que lui firent les ordres de l’Amirauté. Quant à l’amiral North, commandant à Gibraltar, dès qu’il eut vent de ces projets, il expédia à l’Amirauté une lettre incendiaire, qu’on ne devait jamais lui pardonner et qui lui coûtera sa mise à la retraite d’office trois mois plus tard.

L’amiral Somerville, quant à lui, envers lequel nous autres marins français, avons sans doute été parfois injustes, a vraisemblablement fait tout ce qui était en son pouvoir pour faire revenir l’Amirauté sur les ordres donnés. Il ne s’est incliné qu’en apprenant qu’il s’agissait d’une décision irrévocable du cabinet de guerre.

Voici d’ailleurs ce qu’il écrivait à sa femme le lendemain de l’affaire de Mers-el-Kébir :
« J’ai bien peur de recevoir une volée de bois vert de l’Amirauté pour avoir laissé échapper le croiseur de bataille (il s’agit du Strasbourg). En fait, je ne serais pas surpris d’être relevé sur-le-champ. Peu importe, c’est une véritable saloperie de tirer sur ces Français qui ont fait preuve de la plus extrême bravoure. La vérité est que mon cœur n’y était pas, et l’on ne devrait pas avoir de cœur en temps de guerre. Mais, comme j’en avais averti l’Amirauté, je pense que c’est la plus grosse faute politique des temps modernes et j’imagine qu’elle va soulever le monde entier contre nous.
Je n’aurais jamais pensé qu’ils se battraient, en dépit de ce qu’avait dit l’amiral français… Mais les Français étaient furieux de ce que nous ne leur faisions pas confiance pour empêcher les bateaux de tomber entre les mains allemandes. Je suis sûr, quant à moi, que nous pouvions leur faire confiance, mais, mais, même si nous ne le pouvions pas, j’eusse encore préféré que cela se produisît que d’avoir à tuer une foule de nos anciens alliés.
Nous nous sentons tous souillés et honteux de ce que notre première bataille ait dû être une affaire comme celle-là. Mais je sens bien que je vais être blâmé pour avoir bousillé le travail et je pense que je l’ai effectivement bousillé. Mais à vous, je peux bien confesser que j’y allais à contre-cœur et qu’on ne peut gagner une bataille dans ces conditions… ».

Et voici que deux jours plus tard, il reçoit l’ordre de « remettre ça ». Le Dunkerque, paraît-il, n’est pas assez détruit. Il n’y a pas de mots pour stigmatiser une telle ignominie, écrit-il à sa femme, et je maudis le jour où l’on m’a confié ce poste. Dire qu’il me paraissait si merveilleux et que tout cela est si horrible…

Somerville ne fut pas relevé de son commandement. Il reçut même un télégramme de félicitations du premier lord de l’Amirauté et du premier lord naval auquel le premier ministre tint à s’associer. Mais, comme l’écrit son biographe, la confiance de Somerville dans la sagesse de ses chefs fut désormais ébranlée de façon permanente.

La répartition géographique de la flotte française à la date de la signature de l’armistice suffisait à donner dans l’immédiat tous les apaisements nécessaires à l’Amirauté britannique. Mais la rédaction de l’article 8 de la convention d’armistice devait, lui, fournir un argument, assez spécieux à vrai dire, en faveur de la destruction de la flotte française. On y lisait en effet que la flotte française serait … rassemblée dans des ports à déterminer et devait être démobilisée et désarmée sous le contrôle de l’Allemagne ou respectivement de l’Italie. La désignation de ces ports sera faite d’après les ports d’attache du temps de paix…

En bon français, contrôle de l’Allemagne et de l’Italie veut dire que des contrôleurs allemands ou italiens viendront s’assurer périodiquement de l’exacte exécution des clauses de désarmement ou de démobilisation. Mais pas en anglais. En anglais, dire que l’on contrôle un bateau, cela signifie qu’on l’a effectivement sous ses ordres. Première source de difficultés.

Deuxième source, le choix des ports de désarmement. il est de fait que le plus beau morceau de notre flotte, l’escadre de l’amiral Gensoul, actuellement mouillée à Mers-el-Kébir, était basée à Brest avant la déclaration de guerre. Est-ce à dire qu’elle va remonter dans ce port occupé par les Allemands ? Eventualité inacceptable.

La délégation française n’a pu obtenir que ce passge soit modifié dans le texte de la convention, mais le maréchal Keitel a promis que l’affaire pourrait se régler à l’échelon de la commission d’armistice. De fait, nous avons pu garder notre flotte dans les ports d’Afrique du Nord, où son désarmement est déjà commencé. Les Italiens, sur qui les Allemands se sont déchargés des questions méditerranéennes, n’ont fait aucune objection et la discussion avec la commission d’armistice allemande ne paraît pas devoir accrocher sur ce point.

En revanche, ce qui retarde le règlement définitif, c’est la question des bâtiments français retenus en Angleterre. Les Allemands n’ont pas plus envie de les voir passer aux Anglais, que les Anglais de voir les autres passer aux Allemands.

On sait déjà tout de même que ces derniers n’exigeront aucun retour dans les ports de la zone occupée, et d’ailleurs ils nous ont interdit de faire passer aucun bâtiment de guerre à travers le détroit de Gibraltar dans l’un ou l’autre sens. Voilà qui règle la question et qui devrait permettre de balayer ce malentendu, né de l’article 8, s’il était possible de s’expliquer en toute sérénité avec nos alliés.

Malheureusement, le contact est devenu très difficile. L’ambassade de Grande-Bretagne s’est évacuée spontanément de Bordeaux le 23 juin, sitôt que sir Ronald Campbell a eu connaissance du texte de l’armistice. Nous n’avons plus le droit de nous servir de la T.S.F, et pour communiquer avec Londres, il nous faut passer par le relais de l’attaché naval à Madrid. Le moindre télégramme met deux jours à parvenir à destination.

Tout cela explique fort bien comment jusqu’à la dernière minute avant le drame, les chefs de la marine britannique, incomplètement informés, ou se refusant à comprendre, se feront de la situation exacte une interprétation erronée, justifiant à leurs yeux les contraintes les plus rigoureuses.

Voici un exemple de ces mauvaises interprétations relevé dans un message de l’Amirauté britannique, en date du 26 juin : «  … Il faut cependant observer que, d’après l’armistice signé avec l’Allemagne et l’Italie, les navires de guerre français doivent être démobilisés et désarmés sous contrôle allemand ou italien ».

Et voici comment, le 29 juin, le premier lord naval présente la situation au commandant en chef en Méditerranée à Alexandrie : « Nous n’avons pas encore reçu les clauses authentiques de l’armistice en ce qui concerne la flotte française. La version donnée par la B.B.C est qu’ils devront se rendre dans les ports métropolitains pour démilitarisation sous contrôle allemand ou italien. C’est probablement la version correcte… ».

Depuis le 17 juin, la force H se prépare à Gibraltar. Elle comprend le croiseur de bataille Hood, les cuirassés Valiant et Resolution, le porte-avions Ark-Royal, les croiseurs Arethusa et Enterprise, onze destroyers et un sous-marin.

Elle va appareiller le 2 juiller, à 16 heures Greenwich, pour se présenter le 3 au matin devant Oran.

Et le drame va commencer.

Les Spahis de La Horgne en mai 1940

Carte du village de La HorgneInsigne du 2°RSMAdjudant FievéeInsigne du 2°RSAMonument des spahis à La Horgne

Petit village des Ardennes de moins de 200 habitants, La Horgne a connu une bataille le 15 mai 1940.

Cet article est un condensé d’une parution dans la revue « La Charte » – Novembre Décembre 2010. Il est publié avec l’aimable autorisation de monsieur Thierry Moné.

Alors que les Allemands percent les lignes françaises à la charnière de Sedan et créent une brèche que tente vainement de colmater le commandement français, toutes les unités disponibles sont jetées dans la bataille.
La 3ème Brigade de Spahis du colonel Marc en fait partie et reçoit pour mission de tenir ferme le petit village ardennais de La Horgne pendant la journée du 15 mai. Il faut arrêter temporairement le flux des blindés allemands pour permettre l’engagement des réserves.

A en croire les chroniqueurs de l’époque, puis les autorités de la période d’occupation, la 3ème Brigade de Spahis à cheval aurait été totalement anéantie le 15 mai 1940, par la 1ère Panzer-Division, l’une des trois divisions blindées aux ordres du fameux général allemand Guderian. Le mythe de La Horgne était né.

Retranchée dans le petit village ardennais de La Horgne, la 3ème Brigade de Spahis du colonel Marc allait tenir tête, huit heures durant, au bataillon de Fusiliers motorisés du Major Richter.
Les régiments engagés étaient le 2ème R.S.A (Régiment de Spahis Algériens) aux ordres du colonel Burnol, et le 2ème R.S.M (Régiment de Spahis Marocains) aux ordres du colonel Geoffroy.

Le courage des Spahis n’aurait sans doute pas suffi pour arrêter aussi longtemps un tel adversaire. Mais au combat, le simple rapport des forces ne fait pas tout, il faut également avoir de la chance, avoir la « Baraka » diraient les Spahis.

En ce 15 mai 1940 au matin, Guderian veut appliquer le « Coup de faucille » du plan Manstein, qui va permettre d’encercler le cœur du corps de bataille franco-britannique engagé en Belgique.

Simultanément, il veut se couvrir face à une possible contre-attaque française dans le secteur de Stonne.
Fin tacticien, Guderian consacre à cette couverture une division blindée entière (la 10ème Panzer-Division) et la renforce même avec des unités prélevées temporairement dans ses deux autres divisions (la 1ère et la 2ème Panzer-Division). Au moment où la 1ère Panzer-Division doit reprendre sa progression vers l’ouest, le 15 mai au matin, son bataillon de reconnaissance est toujours détaché à la 10ème Panzer-Division.

Son artillerie et ses chars sont encore en position face au sud, prêts à briser une éventuelle contre-attaque française, et les ravitaillements en carburant et en munitions sont en cours.

Voilà pourquoi, de 10 heures à 14 heures, le 15 mai 1940, la 3ème Brigade de Spahis affronte un ennemi « à sa pointure » : le 3ème Bataillon du Schützen Regiment 1 de la fameuse 1ère Panzer-Division. Ce bataillon va engager successivement ses trois compagnies d’infanterie portée sur semi-chenillés et ses deux compagnies d’appui comprenant des obusiers d’appui d’infanterie, des canons antichars, des mortiers lourds et des mitrailleuses lourdes…

Rien n’y fera ! Avec un canon de 37 mm, deux canons de 25 mm antichars, quelques mortiers légers, des mitrailleuses et des fusils-mitrailleurs, les Spahis tiendront ferme sur leurs positions.

La bascule du rapport des forces coïncide avec l’arrivée sur zone de l’artillerie de campagne allemande. Encore convient-il de modérer cette affirmation en tenant compte de l’imbrication des combattants sur la face avant du village.
Ni la 3ème Brigade, ni le 3ème Bataillon allemand, ne peuvent vraiment manœuvrer, l’un fixant l’autre.

Pour avancer, les Allemands ont besoin d’artillerie et de chars… Justement, ces moyens arrivent.
Pour continuer de résister ou pour décrocher, les Spahis ont besoin d’artillerie… mais ils n’en ont pas et n’en auront pas !

L’artillerie se déchaîne sur l’arrière du village et sur les lisières boisées de la seconde ligne de défense. Une trentaine de chars interviennent ensuite, débordant les défenseurs et les prenant à revers. Un escadron de Spahis tentera bien une tardive contre-attaque à pied, mais ne pourra même pas déboucher du fait de la densité du feu. Le décrochage des Spahis s’opère alors dans les plus mauvaises conditions.

Contre toute attente, alors que la fin du combat semble proche, une erreur tactique va coûter très cher aux assaillants.

Au 2ème RSA, l’adjudant Fiévée avait judicieusement percé le mur de la sacristie de l’église pour y placer son vieux canon de 37 mm.
« Après avoir détruit les six chars et les deux side-cars, utilisant les munitions explosives récupérées, j’ai arrosé les lisières de bois où des éléments d’infanterie devaient être groupés. [...] Je mis rapidement mon canon hors-service en enlevant une clavette du piston, puis me précipitai dans l’église ».

L’ordre de décrochage a été donné très tardivement par les deux chefs de corps, qui sont restés avec les derniers défenseurs jusqu’à ce que les munitions fassent défaut.

Le colonel Edouard Geoffroy, chef de corps du 2ème RSM, a été tué alors qu’il essayait probablement de gagner la ligne d’arrêt avec les derniers défenseurs du 2ème RSA.

Le chef de corps du 2ème RSA, le colonel Etienne Burnol, résistait encore au niveau de l’église, un mousqueton à la main. Ne voulant surtout pas être capturé, le colonel Burnol tente alors de se forcer un passage en direction générale de la Crête Mouton. Il parvient à traverser le village et à s’exfiltrer avec quelques Spahis. Du côté français, les témoignages s’arrêtent là. Il semble que le colonel Burnol et ses hommes sont ensuite tombés nez à nez avec l’état-major du lieutenant-colonel Balck, commandant le Schützen-Regiment 1.

Ayant épuisé leurs munitions, mais toujours aptes à combattre, les derniers défenseurs du village de La Horgne se décident à rompre le combat et à gagner la ligne d’arrêt à 800 mètres en arrière de leur position. Alors que les positions défensives retranchées ont permis aux spahis de limiter un tant soit peu les pertes, la phase de décrochage va occasionner en un laps de temps très court des pertes équivalentes aux heures passées depuis le matin à défendre la position de La Horgne.

Le combat de La Horgne constitue un beau fait d’armes… pour les deux belligérants. En effet, au soir du 15 mai 1940, défenseurs et attaquants pouvaient légitimement annoncer « mission accomplie ».

Les premiers avaient réussi le tour de force de tenir la position de La Horgne jusqu’en fin d’après-midi. Les seconds avaient réussi à faire sauter le verrou de La Horgne.

Le 15 mai 1940, la 3ème Brigade de Spahis a eu 50 tués dans le secteur de La Horgne, et sans doute deux à trois fois plus de blessés.

Après leur avoir rendu les honneurs de la guerre, les Allemands ont capturé 86 soldats dont un bon nombre étaient blessés. Les deux chefs de corps des Spahis ont été tués au combat.

Les Allemands ont eu 31 tués et 102 blessés, et une dizaine de ses engins blindés ont été neutralisés.

La 3ème Brigade de Spahis réussira à s’exfiltrer et se regroupera près de Reims. Engagée durement sur l’Aisne, les 9 et 10 juin 1940, elle ne déposera les armes que le 23 juin, sur ordre, et après s’être battue jusqu’au bout de ses forces et de ses munitions.

Entre le 10 mai et le 23 juin 1940, la 3ème Brigade de Spahis aura eu 148 personnels tués : 12 officiers, 15 sous-officiers et 121 gradés et Spahis.

Le 14 mai 1950, un mémorial à la gloire des Spahis morts sur tous les théatres d’opérations depuis 1830, a été inauguré à La Horgne.

Le carré militaire du cimetière de La Horgne regroupe toutes les tombes des militaires tués des 2ème R.S.A et 2ème R.S.M, les chefs de corps étant enterrés au milieu de leurs Spahis.

Un musée, créé à l’initiative de l’association amicale des Spahis, montre l’importance des troupes d’Afrique du Nord, et particulièrement des Spahis, dans l’histoire militaire française.

Quand les Vosges accueillent l’Australie

Ann et David ArchibaldJimmy Archibald et son épouseDavid ArchibaldCadeau à David Archibald

 

En mai 2010, nous avions eu le plaisir de recevoir monsieur Patrick Kearney, originaire de Californie, fils d’un aviateur anglais, John Edward Kearney, décédé à Renauvoid le 29 juillet 1944.

Cette année, c’est monsieur David Archibald et son épouse Ann, originaires d’Australie, que nous avons rencontré le lundi 13 juin 2011.
David Archibald est le fils de Jimmy Archibald, militaire néo-zélandais au service de la Royal Air Force pendant la seconde guerre mondiale, seul survivant de ce crash d’avion.

Le monde est immense, mais Internet rapproche toutes les nations.

Au mois de mai, Patrick Kearney, avec qui nous correspondons toujours, nous annonçait une grande nouvelle. Il avait retrouvé (toujours par Internet) David Archibald. Des échanges de mails entre les Vosges, la Californie et l’Australie se succèdèrent. Quelques jours plus tard, David Archibald nous annonçait son projet de voyage en France pour le mois de juin.

Décollage d’Australie, direction Hong-Kong, puis Londres, puis Paris, et le samedi 11, vers 19h00, nous avions le plaisir d’apprendre que nos visiteurs étaient arrivés à leur hôtel à Epinal. Un rendez-vous était immédiatement fixé pour le lundi 13.

Simplement quelques heures en leur compagnie, mais remplies d’émotions.

Après s’être recueillis au carré militaire du cimetière de Chaumousey, direction la forêt de Renauvoid, sur le lieu du crash de l’avion où une stèle a été érigée. Nouveau moment de recueillement.

David Archibald nous a dit que son père avait toujours culpabilisé d’avoir été le seul rescapé de cet accident d’avion. Il avait été recueilli par des habitants, puis emmené en camp par les Allemands.

A sa libération, il a été soigné en Grande-Bretagne dans un hôpital militaire, puis était reparti en Nouvelle-Zélande, sa patrie d’origine. Il était revenu à Epinal en 1971, dans l’espoir de retrouver les gens qui l’avaient recueilli. Mais à cette époque, personne n’avait pu l’amener sur les lieux de l’accident.

Après ce pélerinage à la mémoire des frères d’armes de Jimmy Archibald, nous sommes allés au cimetière militaire américain du Quéquement.

Puis ce fut l’heure de nous séparer, David et Ann Archibald reprenant la route le lendemain matin. Hormis ces lieux de mémoire, nos visiteurs australiens ont aussi mis à profit leur court séjour pour visiter la basilique, les ruines du château, et le centre ville d’Epinal. Ils ont adoré les petites rues et les vieux bâtiments.

Ils aimeraient revenir un jour à Epinal.
Espérons que cela se fasse et pourquoi pas, en présence de Patrick Kearney et de sa famille ! Les Vosges accueilleraient les Etats-Unis et l’Australie en même temps !

Un grand merci à monsieur Yves Rozenstheim qui a, cette année encore, offert un morceau de la carlingue du bombardier Lancaster, PB 253.
Il est prêt à être expédié, direction la région de Queensland en Australie.

James Stone, chevalier de la Légion d’Honneur

James Stone

Soixante-sept après avoir débarqué sur les plages d’Omaha Beach, James Stone 87 ans, a été promu au grade de chevalier dans l’ordre de la Légion d’Honneur.

Le 18 juin 1944, il avait juste 20 ans et participait avec des milliers de camarades à la libération de la France, terre de certains de ses ancêtres.
Ses grands-parents maternels sont originaires des Vosges, plus particulièrement de la ville d’Epinal.

C’est lors d’une cérémonie au consulat de France à San Francisco, que la distinction a été remise à monsieur James Stone, le 15 avril 2011.

Pour plus de renseignements, le site du consulat français à San Francisco et le site d’un journal du comté de Boundary (Idaho).