François de Chevert

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D’après le « Dictionnaire historique et biographique des généraux français ».
Jean Baptiste Pierre Jullien de Courcelles

 

François de Chevert, lieutenant-général, naquit à Verdun-sur-Meuse, le 21 février 1695. Il suivit, à l’âge de 11 ans, une recrue du régiment d’infanterie de Carné, qui passait à Verdun, et servit d’abord comme soldat dans ce régiment, avec lequel il demeura en garnison depuis 1706 jusqu’en 1710. Il fut fait sous-lieutenant dans le régiment d’infanterie de Beauce, le 9 décembre de cette dernière année, et se trouva, en 1711, à l’attaque d’Arleux.

Nommé enseigne de la compagnie colonelle du même régiment, le 25 juillet, et lieutenant, le 1er décembre suivant, il servit en Flandre jusqu’à la paix. On le fit aide major de son régiment, par brevet du 8 juillet 1719, et il obtint, le 17 septembre 1721, une commission pour tenir rang de capitaine. Il devint major, le 1er mars 1728, servit en cette qualité au camp d’Aimeries sur Sambre, du 31 août au dernier septembre 1732, et fut employé, en 1733, au camp du pays Messin, où il remplit les fonctions d’aide-major-général de l’infanterie.

Il se trouva à la prise de Trèves ; au siège et à la prise de Traër-Bach ; au siège et à la prise de Philisbourg, en 1734, et à l’affaire de Clausen, en 1735. Devenu lieutenant-colonel de son régiment, par commission du 1er août 1739, il marcha avec la première division des troupes, qui passa le Rhin au fort Louis, le 15 août 1741, et conduisit son régiment en Bohême.

Le maréchal de Saxe, qui connaissait Chevert pour un des hommes les plus fermes et les plus intrépides de l’armée, lui donna le commandement des grenadiers de son attaque pour l’escalade de Prague.

Au moment où l’on posait la première échelle pour cet assaut, Chevert assembla les sergents de son détachement, et leur dit : « Mes amis, vous êtes tous braves, mais il me faut ici un brave à trois poils » (ce furent ses expressions).

« Le voilà », ajouta-t-il, en s’adressant au nommé Pascal, sergent au régiment d’Alsace. Il lui donna l’ordre suivant : « Vois-tu ce renfoncement ? lui dit-il, en lui montrant l’angle rentrant d’un bastion, tu monteras par-là ; on te criera : Wer du (qui là) une fois, deux fois, trois fois ; ne réponds pas, et avance toujours ; la sentinelle te mettra en joue, tirera, et te manquera ; tu fondras aussitôt sur elle, tu la tueras, et je serai là pour te soutenir ». Tout se passa et réussit comme Chevert l’avait dit. Chevert entra le premier dans cette ville, et y maintint un si bon ordre, qu’aucune maison ne fut pillée, ni même endommagée.

L’électeur de Bavière, pour les intérêts duquel l’armée française avait combattu, donna le gouvernement de cette place au comte de Bavière, et nomma Chevert pour y commander sous lui, et en faire le détail.

Chevert fut créé brigadier, par brevet du 15 décembre, et on lui envoya des lettres de service du même jour, pour être employé en cette qualité. Il commanda à Prague pendant le reste de la guerre, servit avec la plus grande distinction pendant le siège de cette ville, et, malgré la disette de toute espèce, on dut à ses soins et à ceux de M. de Sechelles, un ordre et une économie si bien entendus que les troupes ne manquèrent point du plus nécessaire.

Lorsque le maréchal de Belle-Isle sortit de Prague avec l’armée, dans la nuit du 16 au 17 décembre 1742, il laissa Chevert dans cette place, avec une garnison de 1800 hommes formés par détachements, indépendamment des malades et des convalescents. Malgré la faiblesse de cette garnison, Chevert tint dans Prague jusqu’au 26 du même mois, époque à laquelle il obtint la capitulation la plus honorable. Se trouvant pressé dans Prague par les habitants et par les assiégeants, il sut contenir les uns et les autres, en menaçant, si on ne lui accordait une capitulation honorable, de mettre le feu aux quatre coins de la ville et de s’ensevelir sous ses ruines. Sa fermeté bien connue imposa aux ennemis, et le prince de Lobkowitz accorda la capitulation demandée.

Il sortit de cette ville, le 2 janvier 1743, avec sa garnison, les honneurs de la guerre, et deux pièces de canon. Les troupes furent conduites à Égra aux dépens de la reine de Hongrie, conformément à la capitulation, et Chevert revint en France.

Employé comme brigadier en Dauphiné, par lettres du 1er septembre 1743, il fit, par ordre du même jour, les fonctions de major-général des 14 bataillons qu’on joignit à l’armée d’Espagne sous les ordres de l’infant don Philippe.

Cette armée, après avoir campé pendant quelque temps à la Bersée, en partit, le 17 août, pour la Chenal, où on arriva le 5 octobre. On y attaqua le château et le village du Pont, que les ennemis abandonnèrent pour conserver les retranchements de Villarette. On coucha trois nuits sur le champ de bataille. Mais la neige et les mauvais temps obligèrent l’armée gallo-espagnole de se retirer, le 10 du même mois, en Dauphiné, où Chevert servit pendant l’hiver, par lettres du 1er novembre.

Employé à l’armée d’Italie, sous les ordres du prince de Conti, par lettres du 1er février 1744, il se trouva au passage du Var ; à la prise des châteaux d’Apremont ; à celle d’Utelle, de Nice, de Castelnovo, de la Scarenne et de la Turbie, au mois d’avril ; à l’attaque des retranchements de Villefranche et de Montalban, dans la nuit du 19 au 20 du même mois ; à la prise de Villefranche, le 21 ; à celle du fort de Montalban, le 23 ; et de la citadelle de Villefranche, le 25.

On le créa maréchal-de-camp, par brevet du 2 mai. Mais cette promotion ne fut point déclarée à cette époque. Il se trouva au passage de la vallée de Sture et à la prise du château Dauphin, au mois de juillet. Chevert et le bailli de Givry escaladèrent, le 19 de ce mois, le roc sur lequel était bâti le château Dauphin. Et, malgré l’artillerie des Piémontais et la présence du roi de Sardaigne, ils en atteignirent le sommet et l’emportèrent, après un combat sanglant qui coûta deux mille hommes aux assiègés et le double aux assaillants.

Déclaré maréchal-de-camp, le 1er août, il quitta la lieutenance-colonelle du régiment de Beauce, servit au siége de Demont, à celui de Coni, et se distingua particulièrement à la bataille qui se donna sous cette place. Il commanda pendant l’hiver dans l’Embrunois, par lettres du 1er novembre.

Employé à l’armée d’Italie, par lettres du 1er avril 1745, il servit aux sièges du château d’Acqui, de Sarravalle, de Tortone et de son château, à la prise de Plaisance, et à la soumission du Plaisantin, et du Parmesan.

Il commanda, le 27 septembre, une colonne de troupes au combat de Rivaronne, où les Piémontais furent battus. Il investit ensuite Alexandrie, commanda une fausse attaque avec tant de succès qu’on ouvrit la tranchée sans perdre un seul homme, et servit au siège de cette place. Il s’empara, le 8 octobre, de la ville d’Asti ; concourut à la prise de Casal, ainsi qu’à la soumission de tout le Montferrat, et passa l’hiver en Italie.

Il marcha, en 1746 au secours de Valence, dont on ne put empêcher la prise ; au siège des ville et château d’Acqui ; à la bataille de Plaisance ; au combat duTidon, et finit la campagne sous les ordres du maréchal de Belle-Isle. Chargé de la défense de la Provence où les ennemis avaient pénétré, et d’où ils furent entièrement chassés au mois de mars 1747, Chevert demeura sur la frontière de Provence, jusqu’à l’ouverture de la campagne.

Employé à la même armée, par lettres du 1er juin 1747, il se trouva, sous les ordres du maréchal de Belle Isle, au passage du Var, le 3 juin ; au siège et à la prise de Montalban, de Nice, de Villefranche, dans le même mois ; de Vintimille, le 1er juillet, et campa aux environs de Nice jusqu’au mois d’octobre, époque à laquelle il marcha au secours de Vintimille, qui se trouvait alors bloquée. Les ennemis furent attaqués et battus le 20 octobre, et on ravitailla Vintimille avant midi. Chevert avait commandé la 4e colonne des troupes qui avaient pris part à cette affaire. Il fut employé sur la frontière, par lettres du 1er novembre, et y resta jusqu’au dernier jour de février 1749.

Créé lieutenant-général des armées du roi, par pouvoir du 10 mai 1748, il ne fut déclaré qu’au mois de décembre. On l’employa en qualité de lieutenant-général à Metz, par lettres du 1er juillet 1749. Il commanda le camp de Sarre-Louis du premier au dernier jour de septembre 1753, par lettres du 13 juin précédent.

Il obtint une place de commandeur de l’ordre de Saint-Louis, par provisions du 28 mars 1754. Il commanda, la même année, le camp de Sarre-Louis, par lettres du 1er août, et ensuite le camp de Richemont, du 26 août au 25 septembre 1755, par lettres du 31 juillet de cette dernière année. Toujours employé au pays Messin, il commanda Sarre-Louis pendant l’année 1756.

Attaché à l’armée d’Allemagne, par lettres du 1er mars 1757, il quitta Sarre-Louis, et joignit l’armée à Dusseldorff au mois de mai. Il commanda différents détachements, avec lesquels il marcha toujours en avant, et s’empara, le 1er juillet, d’Herworden. Il fit partie du détachement commandé par le duc d’Orléans, lorsque ce prince, à la tête de cent compagnies de grenadiers et de tous les dragons, marcha à Winkelsem, et força les ennemis d’abandonner leur position.

A la bataille d’Hastembeck, gagnée en 1757, par le maréchal d’Estrées sur le duc de Cumberland, Chevert, à la tête des brigades de Picardie et d’Eu, et de 30 compagnies de grenadiers, attaqua la montagne de Nimerin qui formait la gauche des ennemis. Prêt à marcher à cette attaque, Chevert prit la main du marquis de Bréhant, colonel de Picardie, l’un des hommes les plus braves des troupes du roi : Mon ami, lui dit-il, jurez moi, foi de gentilhomme, de périr, avec tous les braves que vous commandez, plutôt que de reculer .

Après le combat le plus vif, il se rendit maitre de cette montagne, en délogea les ennemis, et détermina ainsi le gain de la bataille.

Il contribua ensuite à la conquête de l’électorat d’Hanovre, et rentra en France après la capitulation de Clostersevern. Il obtint la permission de porter la décoration de grand’croix de l’ordre de Saint-Louis, par lettres du 11 février 1758.

Employé à l’armée d’Allemagne, par lettres du 16 mars, il la joignit au mois de juin. Après la bataille de Crewelt, perdue par les Français, le 23 juin, Chevert fut détaché de Cologne pour se rendre à Wesel, où il ne put arriver que le 4 du mois d’août, à cause du débordement de toutes les rivières. Il attaqua, le 5, les ennemis au pont de Rés : mais il fut repoussé avec perte de 194 hommes tués, 300 blessés, et 6 pièces de canon, qu’on ne put emmener parce que tous les chevaux d’attelage avaient été tués.

Détaché dans les premiers jours du mois d’octobre suivant, avec 25 bataillons et 18 escadrons, tirés de l’armée que commandait le maréchal de Contades, il joignit sous Cassel, le 8 du même mois, l’armée commandée par le prince de Soubise. Il combattit, le 10, à la bataille de Lulzelberg gagnée sur l’armée anglo-hanovrienne, et y fut chargé de la principale attaque qu’il exécuta avec une grande valeur, et une intrépide fermeté. Après la défaite des ennemis, Chevert retourna, avec le corps de troupes qu’il commandait, à l’armée du maréchal de Contades, qu’il joignit le 23 du même mois, et où l’on se tint sur la défensive pendant le reste de la campagne.

Chevert ayant obtenu de Louis XV la permission d’accepter du roi de Pologne, électeur de Saxe, l’ordre de l’Aigle-Blanc, il fut reçu chevalier de cet ordre, le 2 décembre, par le prince Xavier de Saxe, qui lui remit en même temps une botte d’or enrichie de diamants, et accompagnée d’une lettre du roi de Pologne, remplie de témoignages d’estime et de bienveillance.

Il fut employé en Flandre, par lettres du 1er mai 1759, et y servit jusqu’au 30 avril 1760. Il continua de servir sur les côtes de Flandre, par lettres du 1er mai 1760, jusqu’au 21 juillet, et passa alors sur les côtes de Normandie, par lettres du même jour.

Il eut un pouvoir, du 13 février 1761, pour commander sur le Bas-Rhin, en l’absence et en attendant l’arrivée du prince de Soubise. Il concourut, par une diversion avantageuse, à chasser les ennemis jusqu’au-delà de la Hesse. Il fut employé à l’armée du maréchal de Soubise, par lettres du 1er mai, et y commanda, pendant la campagne, différents corps de troupes, qu’il conduisit toujours avec succès.

Il avait obtenu le gouvernement de Belle-Isle, par provisions du 12 juin 1759. Mais cette place ayant été prise par les Anglais, le roi lui donna en remplacement le gouvernement de Charlemont et de Givet, par provisions du 1er août 1761.

Il mourut à Paris, le 24 janvier 1769, à l’âge de 74 ans et fut enterré dans l’église de Saint-Eustache.


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Joseph Paradis

Joseph Paradis dans NOS LORRAINS CELEBRES Regiment-Gardes-de-Lorraine1

Soldat du Roy, général de la République.

Extrait d’un article paru dans la « Revue Populaire Lorraine » en Février 2001.

 

 

Joseph Paradis nait à Thiaville (54) le 23 décembre 1741.

Il effectue ses études à l’école de Thiaville, lorsqu’en 1755, un chamagnon passe, porteur d’une nouvelle qui fait l’effet d’une bombe : Les Anglais ont capturé en mer plus de 300 navires marchands français ! Sans déclaration ! Et c’est parti pour une guerre qui durera sept ans.

A Raon, les racoleurs battent la caisse sur la Grand’Place, et c’est ainsi qu’il s’engage au régiment des Gardes Lorraines le 3 septembre 1785. Il a près de dix-sept ans.

A Lunéville, il revêt l’uniforme bleu orné d’agréments et de boutons blancs que porte son régiment, dans lequel il servira pendant près de quarante ans. Il boucle son ceinturon de buffle auquel sont supendus son épée et sa baïonnette, sa bandoulière qui porte la cartouche à dix-neuf trous et le fourniment avec sa poire à poudre. Il enfonce son chapeau bordé d’argent sur le sourcil droit, la cocarde noire au-dessus de l’œil gauche, empoigne son fusil à silex, l’enserre dans son bras gauche, et en avant ! C’est un soldat du Roy qui part en campagne !

En 1759 et 1760, Joseph Paradis sert sur les côtes de la Manche. Il prend part en particulier au blocus et subit le bombardement du Havre de Grâce. Les campagnes de 1761 et 1762 conduisent le régiment dans le Hanovre, à l’armée du prince de Soubise. La guerre terminée, le régiment se retrouve à Lunéville.

Joseph Paradis passe sergent en 1763, sergent-fourrier en 1764. Après la mort de Stanislas, le 23 février 1766, le régiment Gardes Lorraines devient régiment de Lorraine. Il endosse l’uniforme blanc avec les boutons jaunes, le collet, les revers et les parements noirs, probablement en signe de deuil, peut-être en souvenir de la livrée du roi Stanislas.

Au cours des deux décennies qui suivent, il connaît vingt et une garnisons, dans le Midi, le Nord, en Alsace, en Bretagne et en Normandie.

En 1776, la couleur noire de l’uniforme est remplacée par le vert foncé, et le 06 juillet, il peut coudre sur son avant-bras, les deux galons d’argent de sergent-major. Il accède au grade d’adjudant le 06 avril 1778. Alors que l’habit a quitté le vert pour le rouge, notre soldat devient porte-drapeau le 24 mars 1780. Celui du régiment de Lorraine montre deux quartiers jaunes et deux quartiers noirs opposés, une couronne ducale et comporte cinq aiglons noirs dans chaque branche.

Il est nommé sous-lieutenant le 08 juin 1787. Il fait partie de l’infime minorité « des quarante-six officiers qui, de 1781 à 1789, le devinrent en sortant du rang ».

Le 13 avril 1791, la croix de Chevalier de l’Ordre royal et Militaire de Saint-Louis est attribuée à Joseph Paradis, lieutenant en second depuis le 08 mars 1788. Il la doit à Louis XIV, qui en 1693, a décidé que les officiers catholiques ayant dix années d’ancienneté avaient droit à la croix, dispensés de preuves de noblesse.

Dès le 1er janvier 1791, les régiments ne sont plus désignés que par le numéro du rang qu’ils occupent. C’est donc le 47erégiment d’infanterie ci-devant Lorraine qui, revêtu de l’habit blanc à nouvelle distinctive bleu ciel des revers et des parements, se met en route en septembre pour Givet. Le 12 janvier 1792, il reçoit, portée à gauche, l’épaulette d’or à franges riches à nœuds de cordelières qui distingue le grade de capitaine. Il est alors « l’un des quatre-vingt-dix-neuf officiers de fortune, c’est-à-dire passés par le rang, roturiers ou non, et devant leur grade à leur seul mérite, sur les quelques dix mille que compte l’armée française ».

Le 20 avril 1792, l’Assemblée Législative déclare la guerre au roi de Hongrie et de Bohème. Le 1er bataillon du 47èmese trouve avec l’armée du Nord dès le 30 avril au combat de Quiévrain. A l’armée des Ardennes, il se trouve à la prise du fort Vilatte, qui entraîne la capitulation de Namur le 02 décembre.

Le 1er février, la guerre est déclarée à l’Angleterre et à la Hollande. Il est avec Dumouriez au siège de Maastricht qui échoue. Il se bat les 16 et 18 mars à Tirlemont et Neerwinden, où les Français sont vaincus. Il se bat les 1er, 08 et 23 mai « près Valenciennes ». Il se bat, à l’attaque du château d’Esquelbeck, où il est blessé d’un coup de feu à la lèvre supérieure. Il se bat lors des trois sorties de la garnison de Dunkerque, assiégée par les Anglais, pour son déblocus. Dumouriez est passé à l’ennemi.

Le 6 pluviôse an II (26 janvier 1794), Paradis est nommé chef de bataillon. Avec le 47ème, il se retrouve à l’armée du Nord sous Pichegru, à l’attaque du village d’Ors. Il reçoit à grand Fayt un coup de feu à la tête. Les Autrichiens contrôlent la rive gauche de la Sambre, à l’est de Maubeuge tenue par les Français. Quatre fois de suite, ceux-ci prennent pied de l’autre côté pour être chaque fois rejetés sur leurs positions de départ. Le 8 messidor (26 juin), après douze heures de furieux combats qui embrasent les blés, les Français l’emportent à Fleurus.

Le 9 messidor, il est nommé par Saint-Just, chef de brigade (colonel) et placé à la tête de la 93e demi-brigade formée, dans le cadre de l’amalgame qui regroupe soldats de la ligne et volontaires du 1er bataillon du 47e régiment d’infanterie, du 1er bataillon de Seine et Marne et du 6ebataillon du Haut-Rhin.

A la fin de 1794, il se trouve au second siège de Masstricht, où il fait le service de général de brigade. Il est aux prises avec les Autrichiens qui attaquent l’île de Weissenturm, au nord de Coblence. La paix signée avec la Prusse, la Hollande et l’Espagne, il remonte le Rhin, participe à la prise de Kreuznach, prend part aux actions d’Argenthal et de Guerningen en décembre 1795. Le 27 octobre, a commencé le Directoire.

La guerre n’est pas terminée. Le 7 ventôse précisément, dans le cadre d’un second amalgame, la 93e demi-brigade de bataille est entrée dans la formation de la 49e demi-brigade de ligne nouvellement formée, et à la tête de laquelle Joseph Paradis vient d’être nommé. Il ne tardera pas à retrouver la poudre.

Avec Jourdan, Joseph Paradis passe le Rhin en juillet, vis-à-vis Saint-Sébastien, près du rocher de la Lorelei. Ses états de service détaillent les durs combats qui le conduisent jusqu’aux monts de Bohème, puis le ramènent à la base de départ. Sous le commandement de Hoche, l’armée passe le Rhin une nouvelle fois en avril 1797, atteint Francfort. La paix est enfin signée avec les Autrichiens à Campo-Formio le 17 octobre 1797.

Mais le Directoire doit faire face à la seconde coalition. Paradis qui, entre temps, a commandé la place de Flessingue et le camp de West Capelle en Zélande, se retrouve à l’armée de Batavie. Trente mille Anglais et dix-sept mille Russes débarquent en Hollande à la fin août 1799.

Il se trouve en l’an VIII à la bataille du 10 vendémiaire près de Bergen au dessus d’Alkmaar. A celle du 14 du dit mois, près de Castricum, « les talents militaires qu’il déploiye et les savantes manœuvres qu’il fait exécuter aux troupes sous son commandement, lui méritent d’être élevé sur le champ de bataille par le général en chef Brune, à l’emploi de général de brigade ».

Le 28 octobre, le général Paradis est désigné pour commander la place de Rotterdam. Le 10 février 1800, il est nommé à l’armée de l’ouest à Saint-Malo, puis à Nantes. L’insurrection vendéenne touche à sa fin…

Il commande alors le département de la Charente Inférieure, ainsi que les îles d’Oléron, de Ré et d’Aix qui en font partie, et ressent une profonde amertume lorsqu’il est réformé le 21 mai 1801, « ayant encore assez de vigueur pour faire dix campagnes de guerre avec honneur ». Réforme provisoire, car le 1er thermidor (20 juillet 1801), le Premier Consul le nomme au commandement de la place d’Anvers.

Le général Paradis est nommé officier de la Légion d’Honneur en 1804. En septembre de la même année, affecté d’un rhumatisme chronique fixé sur tout le bras gauche, il se décide à demander sa mise à la retraite. A 63 ans, il se retire à Lunéville, où il achète une maison.

Le 21 mars 1813, le général et sa femme emménagent dans une nouvelle propriété à Nancy.

Pendant les Cent Jours (1815), Joseph Paradis, maréchal de camp (dénomination remplaçant le grade de général de brigade), est nommé par l’Empereur membre du collège électoral et invité à participer à l’Assemblée du Champ de Mai, appelée à ratifier l’acte additionnel à la Constitution. Il ne s’y rend pas.

Joseph Paradis décède le 5 octobre 1824 à Nancy et est inhumé au cimetière Saint-Pierre.

Jean-Baptiste Broussier

Jean Baptiste Broussier

Général français, né à Ville-sur-Saulx (Meuse) le 10 mai 1766.

Il finissait des études classiques et se préparait à suivre un cours de théologie, lorsque la révolution éclata et lui ouvrit une autre carrière.

Il s’engagea volontaire le 6 septembre 1791 au 3e bataillon des volontaires de la Meuse. Elu capitaine, il se rendit à l’armée de Trêves, commandée par le général Beurnonville, et contribua, par sa courageuse énergie, à la prise des retranchements de Wavren.

Il fut nommé chef de bataillon dans les premiers mois de 1794, et, pendant les campagnes de 1795 et 1796, il montra à la fois une audace extraordinaire et une fermeté inébranlable. Il se fit remarquer notamment au combat d’Amberg à l’armée de Sambre et Meuse, et à l’armée d’Italie au combat de la Stupizza et à l’assaut de la Chiusa. Bonaparte, alors général en chef, le nomma colonel sur le champ de bataille.

L’an VII, à l’armée de Naples, attaqué près de Bénévent, par un corps de 10 000 hommes, et n’ayant avec lui que la dix-septième demi-brigade et trente-six chevaux, Broussier dressa une embuscade aux Fourches-Caudines, dans le lieu même où les Romains passèrent sous le joug des Samnites ; il y attira l’ennemi, le tailla en pièces et le dispersa. Le grade de général de brigade fut le prix de cette action.

Broussier ne se distingua pas moins à la prise de Naples. Chargé de diriger une des colonnes d’attaque, il pénétra dans la ville après un combat opiniâtre, enleva le pont de la Madeleine, fit mettre bas les armes aux troupes albanaises et s’empara du fort des Carmes. Il fut envoyé ensuite contre le cardinal Ruffo qui avait fait insurger la province de la Pouille et menaçait les derrières de l’année. Andria fut prise de vive force, et Trani, qui avait une garnison de 8 000 hommes et cinquante pièces de canon sur ses remparts, emportée d’assaut. Barri fut débloqué, l’ennemi battu à Egli et à Montrone. En quinze jours, l’armée de Ruffo fut anéantie, 80 000 insurgés soumis, et tout le pays pacifié.

Le directoire décerna des armes d’honneur à Broussier ; mais celui-ci ne les reçut pas, et partagea la proscription dont la haine du commissaire civil enveloppait le général en chef Championnet et son état-major.

Au commencement de l’année 1800, Broussier commandait une brigade dans l’armée qui devait triompher à Marengo. Chargé d’observer et de contenir un corps de troupes ennemies qui se trouvait derrière l’Adda, il le battit à Cava et Aspinadi, et dirigea près de Crémone une brillante charge de cavalerie.

Gouverneur pendant les années 1801, 1802 et 1803, d’abord de la place de Milan, ensuite du duché de Parme et de Plaisance, il fut appelé, en 1804, au commandement de Paris.

Dans le cours de l’année 1805, il devint successivement général de division, commandeur de la Légion d’honneur, puis chef d’état-major général de l’armée du Nord.

En 1809, lorsque l’Autriche reprit les armes contre la France, Broussier était à la tête d’une division de l’armée d’Italie.

Le 16 avril, le vice-roi fit attaquer l’ennemi entre Fontana-Fredda et Pordenone. Cette attaque ne fut pas heureuse : les Français furent repoussés, et eussent été culbutés dans la Livenza sans une habile manœuvre du général Broussier, qui prit l’ennemi en flanc et assura la retraite de l’armée. Le général rendit encore d’importants services à la bataille de la Piave ; il força les défilés de Préwald, fit le blocus du château de Gratz, et battit plusieurs fois les généraux Giulay et Chasteler. Ce fut dans une de ces rencontres que deux bataillons du 84e régiment livrèrent le célèbre combat qui leur valut la devise un contre dix. Par ordre de l’empereur, ce glorieux témoignage d’un brillant fait d’armes fut inscrit sur leur drapeau.

Le 1er juillet, Broussier opéra sa jonction avec le corps d’armée du fgénéral Marmont. II arriva le 5 à Wagram, y combattit le 6 et s’y couvrit de gloire. Tel fut le témoignage de Napoléon qui le créa comte de l’empire et grand officier de la Légion d’honneur.

Broussier fut, à cette époque, envoyé pour pacifier le Tyrol qui continuait à faire la guerre. A peine parut-il dans la vallée de Lintz, foyer de l’insurrection, qu’il déploya son énergie accoutumée et que tout rentra dans l’obéissance.

En 1812, le général Broussier, que le vice-roi aimait à avoir toujours à ses côtés, reçut un commandement dans le 4e corps de la grande armée. Sa division formait la première ligne au combat de Wilepsk, et eut la gloire de cette journée. A la bataille de la Moscowa, elle contribua puissamment à l’enlèvement de la grande redoute, en repoussant les masses que les Russes envoyèrent pour reprendre ce boulevard de leur position. Elle se distingua à Maloïaroslawetz, et réduite à de faibles débris, elle soutint encore avec vigueur le choc de l’armée ennemie à Krasnoï. Les services du général furent récompensés par le titre de commandeur de l’ordre de la Couronne de fer.

Rentré en France au commencement de 1813, le comte Broussier sentit ses forces l’abandonner et sa santé décliner. Il prit néanmoins, sur l’ordre de Napoléon, le commandement supérieur de Strasbourg et du fort de Kelh, qu’il sut défendre et conserver jusqu’à la paix.

En 1814, le nouveau gouvernement pensa à le nommer ambassadeur en Russie pour négocier l’échange des prisonniers. Mais il demanda à se retirer dans son pays natal afin d’y rétablir sa santé. Louis XVIII, pour condescendre à ce désir, le fit chevalier de St-Louis et commandant du département de la Meuse.

A peine était-il arrivé à Bar-le-Duc, qu’il mourut d’une attaque d’apoplexie, le 13 décembre de cette même année 1814. Sa fille unique lui a fait élever un tombeau dans cette ville.

Une audace qui bravait tous les obstacles, un sang-froid qui trouvait des ressources inespérées, une détermination de volonté et une énergie d’exécution incroyables, établirent la réputation militaire du lieutenant général comte Broussier. Du reste, comme il avait une austérité, une indépendance et une fierté de caractère qui ne savaient ni s’abaisser, ni flatter, il déplut souvent et ne dut jamais rien à la faveur.

D’après « Biographie universelle (Michaud), ancienne et moderne » – 1854

Le général Brice, chef de partisans lorrains (8)

 

D’après un article paru dans la revue « Le Pays Lorrain » – Année 1923

La Mythologie a créé un personnage, Antée, qui reprend de nouvelles forces chaque fois qu’il touche la terre. La mise à la retraite produisait le même effet miraculeux sur la carrière de J. Brice. Il était retraité quand la Révolution de juillet en fit un colonel de cuirassiers, la Révolution de février 1848 devait le rappeler encore une fois à l’activité et lui donner enfin ce grade de général qu’il avait tant désiré.

Le 28 février, le Gouvernement provisoire siégeant à l’Hôtel de Ville arrêtait que le colonel de cavalerie Brice (Joseph-Nicolas-Noël) est nommé général de brigade ». Une lettre autographe du ministre de la guerre Subervie lui annonçait l’heureuse nouvelle. Elle spécifiait que cette nomination récompensait les honorables services militaires et le patriotisme dont il avait donné des preuves réitérées.

En réalité, le Gouvernement provisoire ne se souciait pas uniquement de réparer les injustices de la royauté constitutionnelle, il désirait surtout s’appuyer sur ceux qu’elle avait mécontentés. Les nombreuses protestations du colonel Brice le désignaient à l’attention des adversaires de Louis-Philippe. Elles lui valurent des étoiles qu’il avait, par ailleurs, bien méritées.

Appelé d’abord au commandement militaire du département des Vosges (3 mars), le général Brice fut bientôt désigné (4 mai) pour exercer le commandement de la 4e subdivision de la 3e division militaire à Verdun. Le 10 décembre 1848, le prince Louis-Napoléon était proclamé par un plébiscite Président de la République.

Le général Brice ne parut pas se réjouir de cet événement. Il n’était décidément pas bonapartiste, car sa rancune de l’équipée de Strasbourg ne s’effaçait pas devant le succès du prétendant. Le vieux soldat alliait le culte de Napoléon et les convictions républicaines selon la formule des premières années de l’Empire République Française Napoléon Empereur. Il avait passé de trop nombreuses années à maugréer contre le sort, à grogner contre les gens au pouvoir pour adresser au nouveau Président des félicitations enthousiastes.

La lettre qu’il lui écrivit de Verdun, le 22 décembre 1848, est caractéristique de sa manière : « Vous avez une sublime et immense mission à remplir. Aussi ai-je la conviction qu’en vous entourant d’hommes politiques probes, nouveaux surtout, vous ne ferez pas défaut au mandat que vos concitoyens vous ont décerné à une si grande majorité. Contribuez de tous vos efforts à faire triompher la prédiction lancée du haut du rocher de Sainte-Hélène par le Grand Homme, pour que l’Europe, dans un temps donné, soit plutôt républicaine que cosaque. En agissant en vue de la réalisation de ce pronostic, vous aurez un jour droit à la reconnaissance du monde entier ».

Ce sermon ne pouvait pas être agréable au prince ambitieux qui n’avait jamais considéré la Présidence de la République que comme un accès au trône.

Les représentations du grognard ne furent pas de son goût. Il comprit qu’il ne pourrait pas l’utiliser pour le coup d’État qu’il projetait et il s’en désintéressa.

Cependant, le général Brice se faisait encore illusion sur son avenir. Rappelé deux fois de la retraite, nommé officier général alors qu’il avait dépassé depuis deux ans la limite d’âge fixée par la loi, il croyait poursuivre le nouvel envol de sa carrière. Il éprouva une première déception lorsqu’il se présenta, en mai 1849, aux élections législatives dans la Meurthe. Il se flattait d’être populaire, et, à ce titre, comptait sur la réussite. Le comité dit napoléonien l’avait présenté en première ligne.

Une circulaire faisait valoir ses mérites dans ces termes : « Le Souvenir des Corps francs de 1815 l’a placé haut dans l’estime de tous les hommes qui ont admiré les derniers efforts du peuple français pour défendre le sol de la patrie contre l’envahissement de l’étranger ; l’estime particulière que lui porte Louis-Napoléon, son exil, ses services en France et en Algérie depuis 1830 sont à la fois le meilleur éloge de son passé et la garantie de son avenir ».

Malgré ces titres, le général Brice n’obtint que 20.163 voix sur 84.134 votants. L’échec était honorable, mais il s’en irrita. L’ingratitude de ses compatriotes s’ajoutait à la série nombreuse de ses ressentiments.

Sa mise à la retraite d’office, le 15 mars 1850, dès qu’il eut accompli deux années dans le grade de général de brigade, fut le dernier coup qui l’accabla. De même que le gouvernement avait violé la loi en le nommant au-delà de la limite d’âge, de même Brice espérait une nouvelle promotion qui le maintiendrait dans les cadres. Le général d’Hautpoul, ministre de la guerre, lui écrivit une lettre de condoléances, expliquant qu’il était impossible de faire plus longtemps exception en sa faveur. Ce fut en vain le vieux brave crut à une disgrâce. Il l’attribua à la rancune du Prince-Président et déclara tout haut qu’il était victime de sa franchise.

La croix de commandeur de la Légion d’honneur qui lui fut donnée par décret, le 4 avril 1850, ne suffit pas à le consoler d’une retraite qui allait être la dernière.

Il revint à Nancy. Il prit un logement au n° 84 de la rue de l’Equitation et y vécut dans une paix bourgeoise. Il avait cessé de se plaindre des temps et des hommes. Ce soldat qui, au cours de trente-trois années de services, comptait dix-huit ans et demi de guerre, ne parlait jamais de son passé. Il ne souffrait pas qu’on l’interrogeât sur ses exploits. Il était devenu un grand silencieux.

Peut-être ses heures de recueillement lui permettaient-elles de repasser les épisodes de sa vie la charge d’Eylau dans la tourmente de neige, l’aride Sierra espagnole et les glaces meurtrières de la Bérézina, les partisans embusqués dans les forêts ombreuses, les mystérieuses réunions des carbonari, le grand soleil d’Algérie éclairant le blanc minaret des mosquées ? Peut-être ne marquaient-elles que l’immense fatigue de celui qui, ayant vécu cette émouvante destinée, attendait de sang-froid l’assaut victorieux de la mort.

Elle ne tarda pas. Une année ne s’était pas écoulée depuis sa retraite qu’il décédait, le 3 février 1851, dans cette maison sur laquelle le Souvenir Français a apposé, depuis, une plaque commémorative. L’inscription qu’elle porte est la plus brève des biographies.

On aurait pu la compléter ainsi : « Ce Lorrain au coeur ferme, fut un ardent honnête homme et un héroïque soldat ».

Le général Brice, chef de partisans lorrains (7)

 

 

D’après un article paru dans la revue « Le Pays Lorrain » – Année 1923

 

Les avatars d’un colonel de cavalerie

Le 3e Cuirassiers

Sitôt qu’il apprit le soulèvement révolutionnaire, Brice se hâta de rentrer en France. Dès le 2 août, il était à Paris. Déjà, le mouvement insurrectionnel avait pris fin. Les trois couleurs flottaient sur les Tuileries. Charles X avait abdiqué et s’apprêtait à fuir son royaume. Le duc d’Orléans allait recevoir le titre de Roi des Français qui consacrait la monarchie constitutionnelle. En vain, les Carbonari avaient essayé de faire proclamer la République, tandis que, seuls, deux fervents bonapartistes, Ladvocat et Dumoulin, avaient tenté d’acclamer Napoléon II.

Brice adhéra, sans arrière-pensée, au régime qu’il voyait adopter par la plupart de ses amis politiques, Lafayette, B. Constant, Lafitte, entre autres.

Le général Gérard, qui venait d’être nommé ministre de la guerre, s’occupa aussitôt de réorganiser l’armée et de lui donner des chefs susceptibles de soutenir le nouveau gouvernement. Gérard avait fait partie de l’opposition libérale où Brice avait de puissants appuis. Un de ses premiers actes fut de rappeler à l’activité, malgré ses huit années de retraite, l’ancien chef de Corps francs. Et, bien mieux, à titre de dédommagement des injustices qu’il avait subies, le ministre le nommait, à la date du 20 août, colonel commandant le régiment de cuirassiers. Quelques jours après, Félix Lepelletier de Saint-Farjeau écrivait au général Gérard pour le remercier : « Mon jeune ami Emmanuel de Las Cases m’a fait connaître ce que votre excellent intétêt a fait pour aider le brave colonel Brice, que l’on peut bien qualifier avec raison sans peur et sans reproche spolié avec une impudence sans exemple par les Bourbons » etc.

A ce début d’un régime encore trouble, les anciens adversaires de la Restauration restaient groupés sous le même drapeau. Républicains, bonapartistes, orléanistes étaient encore grisés de leur commune victoire, mais ils sentaient que l’union était nécessaire pour la confirmer. On croyait que la Sainte-Alliance interviendrait pour replacer Charles X sur le trône. Chacun s’attendait à la guerre, surtout parmi les populations de l’Est qui ont, plus que toutes autres, des raisons de la craindre.

Sitôt que la nomination de Brice fut connue en Lorraine, les habitants manifestèrent leur joie, ils retrouvaient leur légendaire défenseur.

Un journal de Nancy imprimait : « On nous écrit de Dieuze : Au premier bruit de guerre, on a répété avec enthousiasme le nom de Brice, chef de Corps francs en 1815, tant redouté des alliés et condamné à mort par la Cour royale de Nancy. Tous les jeunes gens, tous les chasseurs sont prêts à suivre sous lui les conseils de Paul-Louis Courier. Beaucoup sont déjà fournis d’armes et de munitions ».

L’indifférence des alliés aux événements intérieurs de la France écarta toute inquiétude. Le colonel Brice avait rejoint à Lille son régiment de cuirassiers. C’était l’ancien régiment de Bordeaux-Cuirassiers dont le colonel, le comte de Saint-Belin, trop légitimiste pour servir sous un d’Orléans, venait de démissionner.

En prenant le commandement, Brice passa la revue de sa troupe. Puis, ayant fait former le cercle, il adressa à ses soldats une allocution qui fleurait fort le libéralisme. Il avait trop fréquenté certains milieux politiques pour que ses discours n’en conservassent pas la marque. Il débutait par recommander la fidélité et le dévouement au roi-citoyen Louis-Philippe Ier que la France avait choisi. Il prêchait, lui, l’ancien conspirateur, l’obéissance aux lois, le respect de l’ordre. Il exposait la nécessité de la discipline et les devoirs réciproques des officiers et des soldats. Il conseillait enfin la bonne harmonie entre militaires et habitants des garnisons. Et il osait dire : « N’oubliez jamais que vous êtes citoyen avant d’être soldat et, qu’étant soldat, vous ne perdez pas ce titre ».

Mais aussi, il proclamait bien haut le culte de l’Honneur, cette religion à laquelle il avait voué sa vie.

En ce temps-là, les régiments étaient essentiellement nomades. Le Cuirassiers, aux parements couleur aurore, quitta Lille, le 30 octobre 1830, pour Lunéville où il arriva le 21 novembre. Le passage du colonel Brice à Nancy fut l’occasion d’une grande manifestation. Trois mille gardes nationaux, conduits par le général Drouot et par le maire de la ville, se portèrent à sa rencontre. Il y eut des disconrs, des acclamations, un vin d’honneur. Le régiment fut fêté par la population entière. Jamais la réputation du chef des Partisans n’avait été aussi considérable en Lorraine. Son nom était célèbre comme celui d’une des illustrations du pays.

Pendant son séjour à Lunéville, le régiment fut appelé à Strasbourg, en juin 1831, pour être passé en revue par Louis-Philippe. Le colonel Brice fut fait, à cette occasion, officier de la Légion d’honneur. Le roi se rappela-t-il, en le décorant, de la revue des Chasseurs royaux, en mars 1815, à Cambrai, et des circonstances qui avaient failli la suivre ?

De Lunéville, le 3e Cuirassiers s’en fut à Beauvais, le 5 avril 1833. Le colonel Brice partait avec 40 officiers, 707 sous-officiers et soldats, 11 enfants de troupe, 61 chevaux d’officiers et 563 chevaux de troupe.

Le 28 juillet, il assistait, à Paris, à l’inauguration de la statue de Napoléon enfin rétablie sur la colonne de la place Vendôme. Pendant la Restauration, le fut n’avait porté que le drapeau blanc. Et voilà que, de nouveau, selon le voeu du peuple français, l’homme au petit chapeau et à la redingote grise s’érigeait au sommet de cette colonne faite du bronze de douze mille canons ennemis.

Lorsque Brice défila, en tête de ses cavaliers dont les casques et les cuirasses étincelaient au grand soleil, il se dressa sur ses étriers, saluant son idole d’un large geste du sabre et il se retint, à grand’peine de lancer le cri Vive l’Empereur ! La foule qui se pressait à ce spectacle remarqua l’élan de son salut.

Le soir même, les chefs des corps, qui avaient figuré à cette cérémonie, étaient reçus aux Tuileries. « Prince, dit Brice au jeune duc d’Orléans, si j’avais su, c’est à mon régiment tout entier que j’aurais commandé le salut militaire ». Et le jeune prince de répondre : « Vous auriez bien fait, colonel ». Son approbation était sincère. La famille d’Orléans préférait s’annexer la gloire de l’Empereur plutôt que de se risquer à combattre son formidable souvenir.

Cependant le Cuirassiers poursuivait ses pérégrinations de garnison en garnison. En février 1834, il arrivait à Tours. Il se rendit de là à Gray qu’il quittait aux premiers jours de 1836 pour aller occuper les casernes d’Haguenau.

Le hasard seul amenait le colonel Brice dans cette petite ville, au voisinage de la frontière badoise. Une sorte de fatalité allait l’entraîner à de nouvelles aventures.

L’échauffourée de Strasbourg

Depuis qu’il avait été replacé dans l’armée avec le grade de colonel, Brice s’était désintéressé de la politique. Il conservait certainement dans son cœur le souvenir passionné de Napoléon mais ce n’était qu’une pieuse fidélité au passé, ce n’était que le culte d’un mort magnifique.

Il acceptait, sans répugnance, le règne de ce prince d’Orléans qui se prétendait libéral. Du reste, nombre de ses amis suivaient la même conduite. Le bouillant Parquin, lui-même, s’était décidé, au lendemain des Trois Glorieuses, à reprendre du service. Il avait été nommé chef d’escadron de gendarmerie. Il est vrai qu’il se faisait mettre en congé l’année suivante. Mais, en 1835, il était admis avec le même grade dans la Garde municipale de Paris. Sa femme mourut au début de 1836. Parquin demanda un congé pour se rendre à Arenenberg, où il avait à liquider la succession conjugale. Il s’y rencontra avec Louis Napoléon-Bonaparte.

Le fils de la reine Hortense avait alors vingt-huit ans. La mort du duc de Reichstadt, celle de son frère aîné Napoléon-Louis, l’indifférence de ses oncles, lui laissaient le droit de briguer la problématique succession de l’Empire.

Conseillé par une mère ambitieuse, il s’y était préparé de longue date. Un apprentissage dans l’armée suisse l’avait consacré artilleur comme l’avait été Napoléon. Il avait répandu ses idées politiques dans nombre d’articles et de brochures où il s’efforçait de se poser en sincère républicain. Enfin, affilié au Carbonarisme, il avait noué des relations avec les mécontents qui projetaient de renverser le Gouvernement de juillet.

Les événements qui s’étaient succédé au cours de l’année 1836, émeutes de Paris, manifestations de Grenoble et de Lyon, licenciement de la Garde nationale de Strasbourg et d’autres villes, excitèrent sa fièvre de conspiration. Il gagna aisément à ses projets son vieux mentor Parqum que l’âge n’était pas capable d’assagir. Il lui confia le rôle de recruter des adhérents dans l’armée. Parquin ne pouvait manquer de faire appel à son intime ami, son ancien camarade de la Garde impériale qui commandait un régiment à quelques kilomètres de la ville où Louis Napoléon voulait tenter un coup de main. Il est certain que les conjurés comptèrent, non seulement sur l’adhésion du colonel Brice, mais aussi sur son intervention à la tête de sa troupe.

Le prince se tenait à Bade. Il y surveillait les événements politiques et y recevait ses fidèles. Parquin amena Brice chez la chanteuse Eléonore Gordon où se préparait la conjuration. Tout d’abord, le colonel refusa de jouer un rôle actif et déclara se borner à une bienveillante neutralité. Il adressait au prétendant ses vœux de réussite, mais il ne pensait pas que ce jeune homme, encore qu’il fut sympathique, put relever le sceptre impérial. Argumenté par Parquin, il se laissa peu à peu gagner. Son vieil ami lui représenta que le prince était décidé à réussir ou à tomber victime de sa foi politique. Sans aucun doute, l’armée vibrerait au nom de Napoléon. Le neveu de l’Empereur entrainerait à sa suite les garnisons. De proche en proche, par les Vosges, la Lorraine, la Champagne, il renouvellerait la marche fameuse qui fit flotter l’aigle aux tours de Notre-Dame.

Parquin fit valoir, d’autre part, les ressentiments que le gouvernement de Louis-Philippe avait accumulés dans le cœur de Brice. Il lui rappela les démarches et les réclamations qu’il avait faites pour que le Ministère de la Guerre reconnût valable sa nomination de colonel en 1815 et lui donnât rang de cette époque dans son grade : dans sa séance du 29 mars 1833, le Comité de Guerre et Marine avait sèchement répondu que pareille prétention ne se justifiait pas et ne pouvait être accueillie. Brice, touché à son point faible, se laissa convaincre.

Cependant, sa nombreuse expérience des complots lui conseillait, cette fois, la prudence. Il accepta, non pas d’entrer dans la conjuration, mais de lui prêter son appui au cas où la garnison de Strasbourg se déclarerait pour Louis-Napoléon. II se tiendrait, pour ainsi dire, en réserve, prêt à intervenir si les événements le permettaient.

Le 30 octobre 1836, le colonel Brice recevait deux lettres. La première, qui le trouvait dans la matinée à Haguenau, lui était apportée par un émissaire du prince : « Colonel, Je viens de me rendre maître de Strasbourg. La France va enfin secouer le joug honteux du juste milieu. Dans un jour aussi solennel, le concours d’un vieux soldat comme vous le rendrait plus éclatant. Accourez donc avec votre beau et brave régiment, la liberté et la Patrie vous appellent par ma voix. Napoléon-Louis ».

L’hésitation n’était pas permise. Brice résolut d’exécuter sa promesse d’intervention. Il donna des ordres pour que le régiment fut rassemblé, à cheval, sitôt après la soupe du matin. Le prétexte d’une marche militaire devait permettre de le diriger sur Strasbourg.

La deuxième lettre l’atteignait au moment où il venait de se mettre en route. Elle était écrite de la main même du lieutenant-général Voirol, commandant la division militaire. C’est par elle que Brice apprit l’avortement de la tentative de Louis-Napoléon. Le général lui en faisait part pour prévenir l’intempestive venue des cuirassiers d’Haguenau : « … Je m’empresse de vous donner cet avis pour que vous teniez votre régiment dans la main et que vous soyiez prêt à exécuter les ordres que je serais dans le cas de vous donner … ».

Encore un coup de main infructueux ! Décidément les conspirations n’étaient dangereuses que pour leurs auteurs Avec un soupir, Brice prescrivit de modifier l’itinéraire de la promenade régimentaire.

Il se jugeait parfaitement innocent puisqu’il n’avait pas eu le temps d’agir conformément à son intention. Mais les enquêtes auxquelles se livra la justice à la suite de « l’échauffourée » de Strasbourg établirent qu’il avait été en relations avec le prince et que, s’il n’avait pas trempé dans le complot, il avait dû en avoir connaissance « de manière à pouvoir être impliqué moralement ».

Le général Bernard, ministre secrétaire d’Etat de la Guerre, écrivait, le 17 novembre 1836, un rapport au Roi, basé sur les renseignements fournis par M. Persil, garde des Sceaux. Il y déclarait que « désormais le colonel Brice ne pouvait plus inspirer la confiance qui doit être inséparable de la position qu’il occupe dans l’armée ». Sa conclusion était qu’il y avait lieu de proposer la mise en non activité par retrait d’emploi. Le rapport était accompagné d’un compte-rendu du lieutenant-général Lalaing d’Audenarde, inspecteur général du 6e arrondissement de cavalerie, sur la manière de servir de Brice.

Tout naturellement, le jugement de l’inspecteur était accablant pour un officier devenu suspect au gouvernement : « Ancien militaire qui n’a plus toute l’énergie nécessaire pour commander un régiment. Son caractère doux et communicatif est cause du laisser-aller qui existe dans le corps ». Et cependant il le déclarait encore « vigoureux et commandant bien ». Après ces diverses appréciations, il ne faut pas s’étonner que Louis-Philippe ait écrit Approuvé au-dessous de la proposition de mise en retrait d’emploi.

L’amour-propre d’un cavalier

La mesure fut signifiée, le 26 novembre, au colonel Brice, en même temps que l’ordre de se rendre à Paris pour fournir des explications sur sa conduite. Il emportait une pétition des notables habitants et du corps d’officiers de la Garde nationale d’Haguenau au Ministre de la Guerre. Ces braves gens se portaient garants de sa « probité politique » et demandaient qu’on leur rendit leur ami et « le père du régiment ». Les justifications de Brice parurent impressionner le ministre, néanmoins il ne fit pas droit à sa demande de réintégration. Après avoir été autorisé à retourner à Haguenau pour régler ses affaires, le colonel vint se fixer à Paris, à l’hôtel de l’Europe, rue de Valois.

Il était très abattu par le coup qu’il venait de recevoir. La vie ne l’épargnait guère. Il se retrouvait seul, maussade, trop vieux pour se créer une famille, trop las pour se bâtir une existence nouvelle. Son ami Lepelletier de Saint-Farjeau avait tenté, en 1831, de le marier à une demoiselle Pauline Pariset de Thian, une de ses parentes. Ils s’étaient fiancés mais le mariage avait dû être ajourné parce que le futur, atteint de rhumatismes, devait prendre les eaux de Barèges.

La saison finie, sa fiancée tombait malade, et bientôt, Brice, appelé à son chevet, assistait à sa mort. Cette tragédie intime l’avait profondément impressionné. Elle le détourna à jamais du mariage. Mais, forcé de quitter l’armée qui lui tenait lieu de famille, il se sentait isolé et sans but.

Cependant, l’ancien chef de partisans n’était pas homme à se laisser dominer par le mauvais sort. Il mit tout en œuvre pour obtenir l’annulation de la mesure dont il avait été l’objet. Déjà, au procès des conjurés devant la Cour d’assises de Strasbourg, Me Parquin l’avocat, frère du commandant, avait réfuté un entre-filet du journal l’Estafette qui incriminait le colonel des cuirassiers d’Haguenau.

Sa parole avait suscité dans l’auditoire une approbation unanime dont l’écho parvint au gouvernement.

Le 13 mai 1837, le colonel Brice était replacé dans les cadres et nommé an commandement de la place de Bône. Il accepta une désignation qui l’envoyait en Afrique où on se battait, mais il prétendit conserver son titre de colonel de cavalerie, bien qu’il fut affecté an service d’une place. Il demanda d’être inscrit dans les cadres de son arme, et non pas à l’état-major des places, ce corps décrié d’officiers que l’armée surnommait les vert-de-gris. Comme il n’obtenait pas satisfaction, il protesta avec véhémence, sans se lasser de n’être pas écouté.

Entêté dans l’idée que la situation où le gouvernement le plaçait avait le sens d’une déchéance, il affecta de dédaigner son service.

Lors de l’inspection passée à Bône, à la fin de l’année 1837, le général Trézel, commandant la division militaire, notait : « Je n’ai pu juger de la capacité du colonel Brice comme commandant un régiment mais quant au service de place, je la croirais absolument nulle, si je ne savais que cet officier supérieur est mécontent de sa situation et ne veut pas la conserver ». La feuille d’inspection, parvenue au ministère provoqua l’observation suivante : « Examiner si ce colonel réunit les conditions pour être remis à la retraite et joindre son dossier au rapport dont il sera l’objet ».

Mais déjà Brice, trop entier pour céder, reprenait l’offensive. A une dernière demande d’être employé comme colonel de cavalerie en Algérie, le ministre avait répondu que la nomination au commandement de la place de Bône avait pour effet d’admettre définitivement le titulaire dans l’état-major des places.

Brice riposta qu’il était venu à Bône parce qu’on préparait l’expédition de Constantine, mais que s’il avait su les conditions de son acceptation, il aurait refusé ce poste. Il déclara hautement qu’il préférait être mis en non activité par retrait d’emploi plutôt que de perdre sa qualité de colonel de cavalerie. Et il faisait suivre sa signature du titre qu’il prétendait ne pas abdiquer.

Son ferme caractère de Lorrain n’admettait aucune concession lorsqu’il estimait défendre une juste cause. Le ministre, enchanté de se débarrasser d’un officier aussi intraitable, mettait de nouveau, le 5 mars 1838, le colonel Brice en non activité par retrait d’emploi. Mais, cette fois, c’était sur la demande expresse de la victime.

Brice s’était sacrifié à son orgueil. Il revint se fixer à Paris. Désœuvré, aigri, ne cessant de se plaindre de l’injustice qui le frappait à coups redoublés, il fit appel à l’opinion publique par la voie de la presse. Des articles parurent dans le National, la Sentinelle de l’Armée, etc., pour exposer les malheurs de sa carrière. Sa biographie fut publiée dans la série des Hommes du Jour. Le panégyrique aboutissait à une protestation contre la sévérité gouvernementale.

Le prince Louis Napoléon, épargné par la faiblesse de Louis-Philippe, avait regagné l’Europe après un court séjour en Amérique. Il venait de perdre sa mère, la reine Hortense, et s’était installé à Londres où il avait repris ses projets politiques. Il crut que Brice, maltraité par le Gouvernement de Juillet, n’hésiterait plus à embrasser sa cause et deviendrait un des meilleurs auxiliaires de l’action qu’il méditait.

Il lui écrivit de Londres, le 14 décembre 1838 : « On m’a dit que vous vous souveniez de moi et que vous n’étiez pas comme ces hommes timides qui ne mettent plus le pied sur un bateau lorsqu’une fois ils ont fait naufrage. Je n’ai jamais douté de vos sentiments et de votre caractère, car je connaissais toute votre vie passée. Quelle sera maintenant notre destinée à tous ? Voilà ce que je me demande souvent. Resterons-nous dans l’oisiveté ? Passerai-je ma vie à végéter sur la terre étrangère et à traîner mon nom comme un fardeau à travers le monde, preuve affligeante de l’inconstance et de l’instabilité des principes populaires ? Non, telle ne saurait être mon idée de l’avenir, car une cause ne meurt pas, et la cause pour laquelle vous et des milliers de Français ont versé leur sang depuis quarante ans est la plus grande qui existe ».

Mais Brice ne se laissa pas prendre à cette amorce. Il se borna à répondre au prince, en des termes vagues qui étaient loin de formuler l’offre de service espérée par le tenace prétendant. L’affaire de Strasbourg avait porté un coup sérieux à son enthousiasme bonapartiste. Les commentaires du public la tournaient en ridicule. Le prince était décrit comme un téméraire écervelé. Le reproche le plus grave que lui faisait Brice était d’avoir abandonné ses compagnons.

En effet, sans se soucier de leur sort, Louis Napoléon avait accepté la grâce royale. Et, tandis qu’il faisait voile pour l’Amérique sur la frégate l’Andromède, ceux qui l’avaient aidé à tenter la fortune subissaient le jugement de la cour d’assises. Ils furent acquittés, mais Brice ne pardonna pas au prince de s’être séparé d’eux pendant qu’ils couraient le risque d’une condamnation capitale.

Du reste, l’ancien carbonari avait perdu le goût des complots. La longue suite de ceux auxquels il avait pris part, lui avait démontré l’inanité de ces entreprises, magnifiques au moment où elles sont conçues et piteuses en leur dénouement. Le dernier, auquel il n’avait adhéré qu’à regret et de loin, lui valait la perte de son beau régiment de cuirassiers à parements aurores. Il regrettait, chaque jour, de plus en plus ce commandement dont il avait été si fier ; et il multipliait ses démarches pour être réaffecté à la cavalerie.

Il obtint à demi-satisfaction, après une année d’instances. Le 29 avril 1839, il était mis en activité hors cadres et employé dans le service de la remonte générale. C’était consacrer son maintien dans son arme d’origine, mais sans lui confier un régiment dont il aurait pu faire mauvais usage. Il fut chargé d’une mission à Nantes et dans les départements de l’Ouest, et s’en acquitta très honorablement.

Brice avait répudié toute participation à l’aventure bonapartiste. La tentative de Boulogne, en 1840, s’opéra sans lui. Il était resté sourd aux propositions de son ami Parqnin qui, arrêté aux côtés du prince et condamné à vingt ans de détention, devait mourir quelques années plus tard dans un cachot de la citadelle de Doullens.

L’âge avait assagi l’ancien chef des Partisans lorrains. Il avait appris la vanité des agitations politiques, mais le culte de Napoléon restait implanté dans son cœur par de puissantes racines. Il ne manquait aucune occasion de manifester sa foi. Le 15 décembre 1840, par un terrible froid de – 14°, le corps du glorieux exilé de Sainte-Hélène était triomphalement transporté aux Invalides. Dans le cortège qui suivit le char funèbre le long des Champs-Elysées, au milieu d’une foule innombrable, figurèrent les « revenants » de la Grande Armée, dans leurs vieux uniformes. Parmi les grenadiers légendaires au bonnet d’ourson, les houzards multicolores, les lanciers rouges, les cuirassiers au casque bordé de sanglier, se trouvait le colonel Brice en culotte de daim, dolman vert et or, et portant sur l’épaule gauche la pelisse écarlate des Chasseurs de la Garde. Il était accouru au retour triomphal des cendres de son Empereur.

Campagnes d’Afrique

Le zèle dont Brice avait fait preuve dans ses missions de remonte lui valut d’être appelé à jouer un rôle plus actif. Le 20 avril 1841, il était mis à la disposition du gouverneur général de l’Algérie qui, peu après son débarquement, le désignait pour remplir les fonctions de commandant du Cercle de Philippeville.

Ce n’était pas un fier régiment de cavalerie qui obéirait à sa voix, c’était mieux, puisque son autorité s’étendait sur toutes les troupes qui occupaient le territoire de guerre dont il avait la charge. Le commandement supérieur de la province de Constantine était exercé par le général de Négrier qui méritait la réputation d’une sévérité souvent excessive.

Le pays, quoiqu’éloigné de la zone d’opérations d’Abd-el-Kader, n’était pas sûr. Un cheick rebelle du nom de Sidi Zerdoud occupait avec une bande d’insurgés, le massif montagneux de l’Edough. Après avoir échappé aux poursuites du général Randon, commandant du Cercle de Bône, il vint prêcher la révolte aux alentours de Philippeville.

Le colonel Brice fut impatient de montrer que l’âge (il avait cinquante-huit ans sonnés) n’avait pas atténué sa valeur combative. Il ambitionna de mieux faire que son collègue de Bône. Ayant reçu du général de Négrier l’ordre d’aller régler un différent survenu dans la tribu des Radjetas, il quitta Philippeville, le 17 avril 1842, à la tête d’une colonne d’un millier d’hommes et, se dirigeant vers l’est en pleine région montagneuse, pénétra dans la vallée que dominent les douars des Radjetas. Plusieurs centaines de Kabyles accoururent à sa convocation. Ils écoutèrent ses paroles conciliantes et acceptèrent de se soumettre à son jugement.

Cette petite expédition avait parfaitement rempli son but ; mais il parut à l’ancien soldat de l’Empire qu’elle était trop insignifiante pour qu’il en pût tirer gloire. Il se souvint que le général de Négrier l’avait autorisé à agir dans l’Ouest contre l’agitateur Si Zerdoud. Au lieu de reprendre le chemin de son chef-lieu, il décida de gagner Bône. Il y parvint sans rencontrer d’ennemis et rentra avec tout son monde à Philippeville, le 24 avril. Cette audacieuse excursion n’avait jamais été tentée avant lui. Il espérait en recevoir des éloges. Elle lui valut une réprimande de l’impitoyable général de Négrier. Dans son rapport au ministre, celui-ci accusait le colonel « d’avoir risqué de compromettre les dispositions proposées de longue main par le général Randon dans le Cercle de l’Edough ».

Le ministre répondit : « Vous blâmerez cet officier supérieur de ma part des imprudences qu’il a commises ». Le trésorier des Chasseurs de la Garde n’avait-il pas manqué d’être mis aux arrêts pour avoir figuré sans raison à la bataille de Dresde ? Les années avaient respecté sa témérité.

Le colonel Brice était à peine de retour à Philippeville qu’il reçut mission de se porter sur Souk-el-Tleta où s’étaient rassemblés les insurgés. Il partit avec huit cent cinquante hommes du 19e léger, deux cent cinquante zephirs du 3e bataillon d’Afrique, une quarantaine de spahis, un détachement de sapeurs et deux pièces de montagne. Comme il arrivait dans les environs de Souk, les caïds alliés lui conseillèrent de prendre position avec ses forces et d’attendre l’attaque des gens de Si Zerdoud. Cette sage expectative n’était pas dans la manière du vieux brave.

Il poursuivit sa route jusqu’à la place du Marché qu’il trouva vide ; mais toutes les hauteurs qui l’entouraient étaient garnies d’hommes en armes, abrités derrière des murs de toub. Pour les en déloger, il engagea le combat. Son avant-garde gagna rapidement du terrain parce que l’ennemi rompait devant l’attaque. La tactique des Kabyles était d’allonger la colonne française pour se porter sur ses flancs et la couper en plusieurs tronçons. L’intrépide colonel, entraîné par son ardeur, faillit se laisser abuser par l’adversaire. Il sut cependant se reprendre, regrouper son monde et faire face à l’ennemi qui le harcelait. Le 4 mai, il ramenait sa colonne à Philippeville. Elle comptait neuf morts et cinquante-six blessés.

L’affaire ne pouvait être considérée comme un succès. Néanmoins, le général de Négrier écrivait à Brice, le 11 mai, du camp d’Aïn-Babbouch : « J’apprécie la vigueur dont les troupes sous vos ordres ont fait preuve et la manière dont vous avez su les conduire ». Cette favorable appréciation se modifia, lorsque le général apprit que, de son côté, Si Zerdoud se vantait d’avoir remporté une brillante victoire. La prétention du cheick était certainement injustifiée, mais il avait quelque motif de croire que le combat de Souk-el-Tleta avait tourné à son avantage.

Quoi qu’il en soit, cette affaire ne procura pas à Brice les bénéfices qu’il escomptait. Colonel, sinon depuis 1815 comme il le soutenait, du moins depuis 1830, les années passées dans ce grade le mettaient en droit d’obtenir les étoiles de maréchal de camp.

Au lieu de la promotion attendue, il reçut une affectation nouvelle. Le 2 mai 1843, il était nommé commandant de la place et des forts d’Oran. Cette désignation à un poste éloigné de la zone des combats, signifiait que le gouverneur de l’Algérie ne le croyait plus apte à diriger une colonne.

L’ancien chef de Partisans touchait à la soixantaine. Il était encore apprécié de ses chefs. Les notes que lui donna, en 1843, le lieutenant-général de Lamoricière, commandant supérieur de la province, en sont la preuve. Les voici : Moeurs très bonnes. Conduite très bonne. Principes bons. Connaissances très bien. Manière de servir sert très bien et avec zèle et exactitude.

On dirait le bulletin d’un excellent élève. Malheureusement, le colonel Brice avait atteint l’inexorable limite d’âge. Une ordonnance royale du 21 octobre 1844 le mettait à la retraite par ancienneté de services.

Deuxième mise à la retraite

On pourrait supposer qu’après une carrière marquée par tant de vicissitudes, Brice devait s’incliner devant cette mesure. Il n’en fut rien. Elle l’indigna plus qu’aucune de ses précédentes mises en retrait d’emploi.

En guise de protestation, il écrivit au maréchal Soult, ministre de la Guerre, une lettre de menaces et d’insolences qu’il faut transcrire, au moins en partie, car il est impossible d’en imaginer le ton : « Je me trouverai donc, à mon bien grand regret, dans la nécessité de publier un mémoire sur l’affaire de Strasbourg, mémoire qui, du reste, ne renfermera qu’un exposé succinct et vrai, sans commentaire aucun, sur la partie ignorée de cette affaire et dont la connaissance ne sera pas sans intérêt pour l’opinion publique. En cela, Monsieur le Maréchal, je ne ferai qu’imiter votre exemple ; car, il me souvient qu’après la seconde Restauration, le parti qui applaudissait à nos désastres vous accusait d’avoir, étant ministre, favorisé le retour de l’Empereur de l’île d’Elbe et, à cette occasion, vous fîtes un mémoire que j’ai lu, dans le temps, avec intétêt. L’affaire de Strasbourg, j’insiste toujours à le dire, et je n’avance rien qui ne fut vrai, y a des ramifications dans votre ministère, bien qu’alors, Monsieur le Maréchal, vous ne fussiez pas ministre ».

Ce cri de rage fut entendu avec beaucoup de calme. Soult aurait pu s’indigner et foudroyer l’impudent officier qui menaçait sa haute autorité d’une sorte de chantage. Il préféra s’en tenir à une fermeté indulgente dont l’expression ne manque pas d’ironie : « Je n’ai aucun motif d’empêcher le colonel Brice de publier le mémoire qu’il m’annonce sur l’affaire de Strasbourg. Quant à ses services, je suis dans la pensée qu’ils ont toujours été honorables et j’éprouve le regret que des circonstances qui me sont étrangères en aient arrêté le cours, mais ils ont eu une si longue durée qu’il doit trouver tout naturel que, dans l’impossibilité où j’étais de le proposer pour l’avancement, je l’ai proposé pour la retraite ». Le flegme de cette réponse fit tomber la colère du colonel. Non seulement le mémoire ne fut pas publié, mais il ne fut jamais écrit.

Brice se résigna à la retraite. C’était un état dont il avait la pratique. Seulement, il pensa que, cette fois, sa séparation de l’armée était définitive. Il avait soixante ans et huit mois. Il ne songea pas à se retirer à Paris. Il prit le parti de ceux qui n’attendent plus rien de la vie. Son frère l’engageait à se fixer à Nancy auprès de lui. Il décida de revenir dans son pays natal pour y achever ses jours.

A l’encontre de son aîné, Charles Brice avait mené une existence paisible. Licencié dans le grade de capitaine en 1815, il était retourné à Lorquin. Il s’y était marié l’année suivante avec une fille du pays, puis il s’était installé à Nancy.

La royauté de Juillet l’avait replacé dans l’armée, il avait demandé sa retraite à la fin de 1838, alors qu’il était chef d’escadrons de cuirassiers et il était venu habiter Nancy. Le colonel Brice l’y rejoignit. Il y vécut trois années dont il n’y a rien à dire. Il se plaignait du malheur des temps, des injustices qu’il avait subies. Ce sont les propos habituels des vieux soldats dont l’ambition a été déçue.

Le prince Louis Napoléon ne l’oubliait pas. Quelque temps après son évasion de la forteresse de Ham, il lui écrivit de Londres un mot d’affectueux souvenir. Mais Brice se désintéressait de la cause bonapartiste à laquelle il attribuait ses déboires militaires et, en haine de Louis-Philippe qui lui avait fendu l’oreille, il s’affirmait républicain.

A suivre …

Le général Brice, chef de partisans lorrains (6)

 

 

D’après un article paru dans la revue « Le Pays Lorrain » – Année 1923

Conspirations

Les habitués du Bazar Français

Brice, absous d’une double condamnation à mort et à quinze ans de travaux forcés, reçut le conseil de ne pas séjourner en Lorraine. Il obéit d’autant plus facilement que ses coreligionnaires politiques l’attendaient à Paris. Il descendit cette fois encore, 5, rue Chabanais, chez son oncle, le général Thiry. Celui-ci, à force de réclamations, avait fini par obtenir gain de cause. Un décret de Louis XVIII, en date du 9 juillet 1817 (vingt-troisième année de notre règne) l’avait relevé de la retraite. Mais, en dehors d’une amélioration de sa solde, la mesure ne lui apportait qu’une satisfaction toute platonique. Il restait dans le cadre de réserve, sans emploi. Ses réclamations reprirent, l’objet seul en était changé. Il sollicitait une affectation active. Il ne l’obtint jamais.

Lorsque son neveu vint lui demander l’hospitalité, il l’accueillit d’autant plus volontiers que son enthousiasme royaliste avait singulièrement baissé de ton. Le nom du général Thiry s’était allégé de la particule nobiliaire, il s’avouait baron de l’Empire, et, pour peu qu’on l’en eut pressé, il se serait dit baron de l’Empereur. Il ne craignait plus de se compromettre et ne s’effrayait plus d’un neveu qu’il savait être un conspirateur.

Car Brice était rentré en France dans l’intention de poursuivre de plus près ses menées contre les Bourbons. Il ne leur savait aucun gré de son acquittement.

Il ne le devait pas à la clémence du Roi, mais à la justice des officiers, ses pairs. Leur droiture seule avait fait révoquer l’inique sentence de la Cour d’assises.

Libre de toute reconnaissance, il pouvait agir. Les amitiés qu’il s’était créées pendant son exil lui donnèrent l’accès des sociétés secrètes. Il s’était lié avec de Corcelles qui avait séjourné en Belgique après les Cent jours. Il avait fait la connaissance de Manuel, lorsque le fameux député était venu, en 1817, conférer à Bruxelles avec le prince d’Orange. Il était entré en relations avec Lafayette et Benjamin Constant dans des circonstances analogues. Ces hommes politiques étaient les chefs du parti libéral. Ils furent heureux de recevoir un soldat dont ils appréciaient l’ardent concours.

Brice retrouvait à Paris un bon nombre de ses anciens camarades. Ils l’instruisirent de l’état d’esprit qui régnait dans l’armée royale. Tandis que les anciens officiers de l’Empire végétaient dans les grades subalternes, les hauts grades appartenaient de droit aux nobles de la monarchie. L’espoir de l’avancement n’animait plus les coeurs.

Dans la Garde royale elle-même, les sous-officiers, qui étaient pour la plupart d’anciens grognards de l’Empereur, regrettaient le passé. Les journaux de l’opposition pénétraient dans les casernes, malgré les ordres les plus sévères. On discutait dans les chambres, à voix basse, avec de mystérieuses précautions, la teneur des articles de polémique. Dans les pensions d’officiers, on se gênait beaucoup moins. Les propos subversifs contre le régime étaient la conversation habituelle pendant les repas.

Un des lieux où se réunissaient les mécontents de l’armée était un vaste magasin situé au n° 1 de la rue Cadet, à l’enseigne du Bazar Français. Il s’y tenait une exposition de marchandises variées et d’objets d’art qui en faisaient, pour ainsi dire, l’ébauche des grands magasins actuels. Ce bazar était, en réalité, une sorte de « foire perpétuelle » où les négociants et les artistes déposaient les articles qu’ils désiraient vendre

L’entrée du magasin était libre, ce qui pouvait expliquer les allées et venues d’un nombreux public de curieux. Le Bazar Français était administré par un sieur Mallent et par le colonel en non activité Sauzet, de l’ex-Garde impériale. Les employés étaient à peu prés tous d’anciens militaires, et beaucoup provenaient, comme leur patron, de la Garde.

L’ex-chef d’escadron Maziau, des Chasseurs à cheval de la Garde, avait amené son camarade Brice au Bazar Français, dont il était l’un des hôtes habituels. On le reçut chaleureusement. Brice fit ainsi la connaissance de Roy, l’avocat de Grenoble, fondateur de la première société secrète, l’Union, de Dumoulin, le gantier, qui fut le fourrier de Napoléon au retour de l’île d’Elbe, et d’autres, parmi lesquels le capitaine Nantil, un lorrain, qui avait juré la mort des Bourbons.

Brice entra d’emblée dans le complot qui s’ourdissait au Bazar. Il s’y trouvait en bonne compagnie, puisque les conjurés s’appelaient les généraux Pajol. Bachelu, Eugène Merlin, les colonels Ordener, Dentzel, Combes, Caron, Ferrari, Fabvier (de Pont-à-Mousson) et parmi les officiers subalternes, les capitaines Michelet, Thevenin, les lieutenants Maillet, Ladvocat, etc. Brice reconnut dans cette nombreuse compagnie ses anciens camarades de régiment, les capitaines Charles Parquin et Krettly.

Les conspirateurs du Bazar Français décidèrent de provoquer des mouvements militaires à Paris et en province. Ils se chargeaient de s’aboucher avec les officiers de l’active qui avaient été leurs frères d’armes sous l’Empire. Il partit du n° 11de la rue Cadet, entre mai et août 1820, plus de sept cents commis-voyageurs, qui, en réalité, allaient préparer la sédition des troupes dans les départements.

Brice fut certainement chargé de plusieurs missions. Les papiers conservés au Ministère de la guerre prouvent qu’il demanda, le 15 mai, un congé de trois mois pour se rendre en Belgique. Ils ne nous fournissent cependant qu’une présomption sur le rôle qu’il eut à remplir.

L’histoire a donné à cette conjuration le nom de Complot de Paris, parce que la légion de la Meurthe, celle des Côtes-du-Nord, une partie des 2e et 5erégiments d’infanterie de la Garde, en garnison dans la capitale, devaient, au signal donné, s’emparer des Tuileries et de la famille royale. Le régiment des Chasseurs du Cantal, à Amiens, la légion de la Seine, à Cambrai, devaient marcher à l’appel de Maziau, la compagnie des vétérans de Vitry à celui de Sauzet. Le complot avait également des intelligences dans l’Est et dans le Dauphiné. Au moment même d’éclater, il fut dénoncé et avorta.

Le principal délateur fut le commandant Bérard, chef de bataillon à la légion des Côtes-du-Nord. Bien qu’il ait été un des instigateurs de l’affaire, cet homme inquiet céda aux objurgations de sa femme et fit des révélations à l’autorité. Le maréchal Marmont, aussitôt prévenu, prit des mesures de protection (19 août 1820). Les légions suspectes furent déplacées. La police procéda à de nombreuses arrestations. Soixante-cinq personnes furent mises en accusation.

Brice ne figurait pas sur la liste des coupables, soit qu’il n’ait pas été dénoncé, soit qu’il ait été impossible de préciser la part qu’il avait prise dans le complot.

En effet, la sédition n’avait pas eu le temps d’éclater. Les papiers saisis chez quelques suspects ne fournirent que des indices sans valeur, car il était de règle de ne jamais écrire. Les faits matériels faisaient donc défaut. Les seules preuves se bornaient à des propos confidentiels échangés entre des sous-officiers, des officiers subalternes et le capitaine Nantil. Mais les témoins de cet ordre ignoraient totalement les noms des promoteurs de l’intrigue. La plupart d’entre eux n’avaient eu de rapports qu’avec Bérard, le colonel Fabvier, Rey et surtout Nantil. Or, Fabvier restait muet ; Bérard n’avait fait que des révélations partielles qu’il avait aussitôt rétractées ; les autres accusés fournissaient systématiquement des renseignements contradictoires.

Comme le capitaine Nantil était en fuite, il servit de bouc émissaire. On alla jusqu’à prétendre qu’il était un agent provocateur aux gages de la police. Il ne protesta point. Il sacrifia son honneur pour que ses amis pussent se sauver en le calomniant. Il fut condamné à mort par contumace ainsi que Rey, de Grenoble. Cinq inculpés se virent punis de cinq ans de prison, un seul de deux ans. Les autres, dont le capitaine Parquin, furent acquittés.

La Charbonnerie

La situation militaire de Brice avait été réglée par une décision royale du 16 août 1820. Bien qu’il eût porté le titre de colonel du 2eCorps de Chasseurs Volontaires de la Meurthe, le gouvernement de la Restauration refusait de lui reconnaître ce grade. Il fut admis au traitement de réforme en qualité de chef d’escadron. Une note, ajoutée à la décision, montre la suspicion dans laquelle était tenu l’ancien chef de Corps franc « le sieur Brice devra justifier d’un permis de séjour à Paris ».

II est certain que Brice ne se trouvait pas dans la capitale au moment de la découverte du complot de Nantil. La permission de se rendre en Belgique, demandée en mai lui avait été accordée le 21 juillet. Qu’allait-il faire dans ce pays sinon établir la liaison entre les conspirateurs de Paris et les proscrits de Bruxelles ?

On est réduit à des suppositions qui sont cependant infiniment plausibles, puisqu’un ordre royal du gouvernement des Pays-Bas, en date du 4 octobre 1820, prescrivait son expulsion. Il fut arrêté à Liège, ramené à la frontière et remis entre les mains de la gendarmerie de Givet. Le 23 octobre, le capitaine de la prévôté des Ardennes rendait compte de la capture du chef d’escadron Brice et demandait des instructions au ministre. Comme son seul méfait était d’avoir inquiété la police belge, on lui rendit la liberté. Il revint à Paris pour y conspirer de nouveau, c’est à cette époque qu’il fut affilié au Carbonarisme.

Les hommes politiques, qui avaient encouragé le complot de Paris, se tinrent prudemment à l’écart, tant qu’ils craignirent d’être impliqués dans les poursuites. Dès qu’ils furent assurés de l’impunité, ils reprirent le cours de leurs intrigues.

Une association politique secrète s’était créée à Saumur en octobre 1820, à la suite d’un banquet que le parti libéral avait offert à Benjamin Constant. La réunion, mal vue des élèves de l’Ecole de Cavalerie, avait suscité des manifestations au cours desquelles la Garde Nationale fut quelque peu malmenée. La fureur des libéraux réclama des représailles.

Pour les préparer, ils fondèrent la société des Amis de la Liberté. Cette association se propagea si rapidement dans les départements de l’Ouest, qu’en quelques mois, elle comptait plus de vingt mille membres. Aucune liste n’en était dressée, aucune correspondance n’était permise entre les affiliés. Les ordres se transmettaient verbalement et les Amis de la Liberté ne se reconnaissaient que par un geste de ralliement.

Ce groupement se fondit bientôt avec celui des Carbonari parisiens. Ces derniers avaient été organisés par deux étudiants, Joubert et Dugied, qui, ayant fait partie du complot de Paris, s’étaient réfugiés en Italie. Lorsque, rassurés sur leur sort, ils revinrent en France, ils rapportèrent de leur exil volontaire les principes du Carbonarisme.

Le Carbonarisme était une société secrète qui datait du moyen âge. Son but primitif était de soutenir le pape dans la lutte contre l’empereur. En traversant les siècles, elle était devenue la ligue occulte du patriotisme italien. Joubert et Dugied s’inspirèrent de sa charte pour fonder une association analogue.

La Charbonnerie française se composait d’une Haute Vente, de Ventes Centrales et de Ventes particulières. Chaque groupe de vingt carbonari constituait une vente particulière qui élisait un président, un censeur et un député. Vingt ventes particulières formaient une Vente Centrale. Seuls, les députés des Ventes Centrales communiquaient avec la Haute Vente.

Le cérémonial de réception dans la Charbonnerie était simple. Le récipiendaire se bornait à prêter serment de discrétion absolue. Il ne devait révéler, en aucun cas, quoi que ce soit de la Société, ni de ses agissements. Il ne devait conserver aucune trace écrite, aucune liste des membres, aucun règlement, aucun rapport, mais il était pourvu d’un fusil de munition et de vingt-cinq cartouches.

Les membres de la Haute Vente consacrèrent l’importance de la Charbonnerie par l’adhésion de Lafayette, dont l’autorité morale était considérable sur le parti de l’opposition. Toujours préoccupé de jouer un rôle influent, Lafayette avait accepté avec empressement les offres qui lui avaient été faites. Il fit agréer ses amis de Corcelles, Voyer d’Argenson, Jacques Koechlin, l’avocat Merilhou, etc. A leur suite, la plupart des membres des anciennes Sociétés, l’Union, les Amis de la Presse, le Comité d’Action, se hâtèrent de s’affilier à la Charbonnerie. Les ennemis de la royauté se trouvaient groupés sous un nouveau vocable, mais c’étaient toujours les mêmes hommes qui, depuis 1816, avaient résolu la chute des Bourbons.

Le territoire de la France fut partagé en trois grandes divisions de Charbonnerie. Celle de l’est avait à sa tête Buchez, celle du midi Arnold Scheffer, celle de l’ouest Rouen aîné. Comme les Carbonari se recrutaient principalement dans la bourgeoisie, ils auraient été incapables de produire, eux-mêmes, un mouvement insurrectionnel. Leurs chefs s’attachèrent à gagner l’armée dont le concours était indispensable pour passer aux actes.

La Charbonnerie s’y développa aisément. Les officiers en réforme, les demi-solde furent les instigateurs des ventes militaires qui prirent le nom de manipules, de cohortes et de légions. Ils trouvèrent leurs meilleurs adeptes parmi les sous-officiers « jeunes, résolus, ambitieux de grades, puissants sur les soldats, jaloux de l’officier ». (Lamartine, Histoire de la restauration)

Ralliés au libéralisme par les journaux, les pamphlets, les chansons patriotiques qui circulaient dans l’oisiveté des casernes, ils étaient acquis au bonapartisme par les souvenirs de gloire militaire.

Car, si nombre de Carbonari rêvaient d’un renouveau de l’ère de la Liberté, beaucoup, comme Brice, ne séparaient pas la France de son passé impérial et n’aspiraient qu’au retour de Napoléon. Mais déjà il était trop tard, l’animateur de tant de héros venait de mourir sur le rocher de Sainte-Hélène. Sa disparition, néanmoins, ne découragea pas les adversaires des Bourbons. En 1821, la querelle ne se débattait plus entre impérialistes et royalistes. Elle avait pris plus d’ampleur. C’était le duel de la Révolution et de la Contre-Révolution.

Parmi les Carbonari qui avaient rêvé le rétablissement de l’Empire avec leur Empereur, il y eut un vif émoi, mais ils se ressaisirent. Ils conservaient leur drapeau, la mémoire de Napoléon, c’est-à-dire la personnification de la grandeur de la France et de ses victoires. Ils se rallieraient autour de son fils, le Roi de Rome, captif de l’Autriche. C’est pour lui donner le trône qu’ils conspiraient désormais.

Brice passa la plus grande partie de l’année 1821 à Paris, assistant aux réunions de la Charbonnerie, et préparant avec des amis le mouvement qui devait mettre fin à la Restauration. Il y eut cependant une trêve à son ardeur.

La guerre ininterrompue, puis l’exil, ne lui avaient pas permis de songer à créer une famille. Il avait trente-huit ans. Il pensa qu’il était temps de se marier. Il avait fait connaissance, au cours d’un voyage au Havre, d’une américaine, miss Williams, fille d’un armateur de New-York qui habitait momentanément la France. Il demanda officiellement l’autorisation de l’épouser. La jeune fille était d’une famille honorable ; elle avait une dot de trois mille francs de rentes et des terres dans la province de Kentucky. Le ministre acquiesça d’autant, écrivait-il, que cet officier supérieur ne sera jamais réemployé et qu’il demande, en ce moment même, son admission à la retraite. Cependant (et il est impossible de savoir pour quelles raisons), le mariage ne se fit pas. Brice revint à Paris où la Charbonnerie élaborait un vaste plan de campagne.

Le Complot de Belfort

On était aux derniers mois de 1821. La Charbonnerie se trouvait à son apogée. Elle avait pénétré « partout, dans l’armée, dans les écoles, dans la haute et moyenne industrie, dans la Chambre des Députés et jusque dans la Chambre des Pairs ». Parmi les points du territoire où Carbonaristes et Chevaliers de la Liberté, travaillant de concert, s’efforçaient de créer des centres d’insurrection, Belfort était, dans l’Est, celui qui paraissait le mieux préparé. Jacques Kœchlin, un des chefs de l’industrie cotonnière de Mulhouse, député du Haut-Rhin, faisait partie de la Haute Vente. Il avait accueilli dans ses manufactures plusieurs officiers compromis dans le complot du Bazar Français, et qui, acquittés par la Chambre des Pairs, avaient été mis en réforme, sans traitement, par le ministère de la guerre.

Ces officiers avaient fait de la propagande carbonariste dans leur voisinage. Ils avaient, notamment, travaillé le 29ede ligne dont les trois bataillons étaient répartis entre Belfort, Neuf-Brisach et Huningue. Les intelligences s’étaient étendues de proche en proche. Des ventes avaient été constituées à Strasbourg dans les deux régiments d’artillerie et le bataillon de pontonniers, à Metz à l’Ecole d’Application et au régiment du génie, à Epinal dans un régiment de cuirassiers. L’espoir des conspirateurs était de faire soulever d’un seul coup l’Alsace, les Vosges et la Lorraine.

La Haute Vente envoya Bazard et Joubert vérifier sur les lieux la préparation de l’insurrection. Le plan d’exécution fut arrêté à leur retour. Le signal devait partir simultanément de Belfort et de Neuf-Brisach où, dans la même nuit, à la même heure, les troupes devaient prendre les armes et déployer le drapeau tricolore. De là, elles devaient se porter sur Colmar où le général de cavalerie en non activité Dermoncourt rallierait son ancien régiment le 7eChasseurs à cheval. Mulhouse se soulèverait, les douaniers qui y étaient casernés étaient d’anciens soldats affiliés à la Charbonnerie. On comptait que Strasbourg, Epinal, Nancy et Metz arboreraient à leur tour les trois couleurs. Brice, réunissant ses anciens partisans, avait pour mission d’occuper les passages des Vosges et d’intercepter toute communication entre l’Alsace et Paris.

La Charbonnerie voulait créer, en quelque sorte, un gouvernement indépendant. Proclamé à Belfort, son siège devait ensuite être fixé à Colmar. Les députés Lafayette, d’Argenson et J. Kœchlin étaient désignés pour se mettre à sa tête. Ils devaient être secondés par une trentaine de carbonari parisiens dont la résolution était éprouvée. Ces précieux auxiliaires se rendraient à l’avance dans la Haute-Alsace de façon à seconder les événements et à prendre possession des fonctions administratives dès que le moment serait venu. Après avoir organisé les provinces de l’Est, le mouvement insurrectionnel devait gagner de proche en proche, les différentes provinces où les ventes de la Charbonnerie préparaient l’avènement de la Liberté.

Le rôle qui était dévolu à Brice comptait parmi les plus importants. Il était chargé de protéger les frontières du nouvel état, pendant le temps nécessaire à son organisation. La vive popularité dont il jouissait en Lorraine, garantissait l’efficacité de son concours.

La date du soulèvement était fixée au 29 décembre, dans la nuit. Kœchlin à Mulhouse, Voyer d’Argenson dans sa propriété de Massevaux attendaient Lafayette qui devait prendre part à l’action. Mais, le 28, Kœchlin, qui était venu à Belfort, n’avait aucune nouvelle de ce voyage. Très inquiet, il envoya un des conjurés, le peintre Ary Schefler, relancer Lafayette dans son château de La Grange, en Seine-et-Marne. La mission nécessitant plusieurs jours, il décida de différer le mouvement insurrectionnel.

Le 3 décembre au soir, Brice et Bazard arrivèrent de Pans dans un cabriolet qui appartenait à Georges de Lafayette, le fils du député. Ils apportaient l’uniforme de lieutenant général que devait revêtir son père pour se mettre à la tête de la troupe insurgée et l’uniforme de Georges de Lafayette qui avait été officier de hussards et devait faire fonctions d’aide de camp.

J. Kœchlin, Joubert, Corcelles fils, le colonel Faillies, qui étaient déjà réunis à Belfort, tinrent conseil avec les nouveaux venus. Supputant la durée du voyage d’Ary Scheffer, ils arrivèrent à estimer, après bien des discussions, que Lafayette pourrait les rejoindre le 1er janvier et que, par conséquent, il y avait lieu de différer le signal de l’insurrection jusque dans la nuit du 1erau 2 janvier. Ils décidèrent que Brice poursuivrait sa route vers les Vosges où il allait lever ses partisans. Il voyagerait dans le cabriolet qui l’avait amené et passerait par Neuf-Brisach et par Mulhouse où il laisserait Joubert, chargé d’avertir les conjurés du retard de l’entreprise.

Malheureusement, l’excès de zèle d’un sergent du 29ede ligne fit avorter le complot. Il rentrait de congé et n’avait pas été mis dans le secret. Il rendit compte, fort innocemment, à son capitaine de l’exécution des ordres donnés par un conjuré, l’adjudant Tellier. Fort étonné d’apprendre que le bataillon avait pris les armes sans que les officiers eussent été commandés, le capitaine avertit le lieutenant-colonel de Reyniac. Celui-ci prévint le chef d’escadron Toutain, commandant de place. La troupe fut aussitôt désarmée et ramenée à l’obéissance.

La plupart des conspirateurs purent échapper aux recherches, car le dénonciateur involontaire avait atténué l’effet de sa sottise en s’excusant auprès de l’adjudant Tellier. L’alerte fut donnée à temps à tous les complices. Lafayette se trouvait avec son fils à peu de distance de Lure, lorsqu’il fut rejoint par un émissaire chargé de lui faire savoir que l’affaire était manquée. Il changea immédiatement son itinéraire et feignit de se rendre à Gray, chez un ami.

Voyer d’Argenson était retourné à Massevaux, Kœchlin à Mulhouse. Brice, apprenant l’échec du complot, y avait laissé son cabriolet et avait pris la diligence de Paris.

La police fut lancée à la recherche des conjurés, mais ses enquêtes ne furent guère fructueuses.

Cependant, l’adjudant Tellier avait été capturé en Suisse. La justice essaya en vain de lui arracher des aveux. Elle dut dresser la liste des accusés d’après de vagues indications. Elle y inscrivit quarante-quatre noms. Celui de Brice n’y figurait pas. Aucun témoin ne l’avait dénoncé. Il faillit néanmoins être découvert. La gendarmerie avait saisi le cabriolet abandonné dans un hôtel de Mulhouse. Ses recherches pouvaient révéler les noms de ceux qui s’en étaient servis, établir le but de leur voyage et, même, déterminer le nom du propriétaire. Pour éviter tout désagrément, les frères Kœchlin firent enlever, pendant la nuit, cette voiture compromettante que la justice avait mise sous séquestre. Elle fut transportée sur la rive droite du Rhin et incendiée.

Le mot d’ordre général des Carbonari était de garder le silence quoi qu’il arrive. Bourgeois ou militaires, femmes, enfants même, toutes les personnes qui furent interrogées sur le complot de Belfort, déclarèrent ne rien savoir, n’avoir rien vu, n’avoir rien entendu. Sur les quarante-quatre inculpés découverts à grand’peine par la justice, vingt et un étaient contumaces. Les vingt-trois autres passèrent devant la Cour d’assises de Colmar, le 22 juillet 1822. Faute de preuves, ils furent acquittés à l’exception de quatre qui furent condamnés à quatre ou cinq années d’emprisonnement.

Le complot de Belfort avait été l’oeuvre exclusive des Carbonari. Ce fut le dernier auquel Brice prit part sous la Restauration. Il est vrai qu’il ne renonça à la lutte, que parce que tous l’abandonnaient. L’année 1822 marqua la fin des conspirations. Elles avaient échoué les unes après les autres. Ce n’est pas que les conjurés fussent pusillanimes, bien au contraire ils étaient prêts à tous les sacrifices mais parce qu’une conspiration est impuissante à renverser un ordre politique. Elle peut atteindre un homme, si haut placé soit-il, elle ne frappe que lui. Seule, la foule armée renverse les trônes.

Brice avait pu conspirer impunément sans avoir de compte à rendre à la justice. Il était surveillé par la police royale. Il dérouta ses soupçons parce qu’il ne fut jamais trahi. Vaulabelle a pu écrire en généralisant son cas : « Un fait unique peut être dans l’Histoire, caractérise l’énergie du sentiment moral qui unissait les membres de ces associations : on n’évalue pas à moins de cinquante-cinq à soixante mille le chiffre total des Carbonari et des Chevaliers de la Liberté ; toute délation aurait été achetée au plus haut prix ; le gouvernement, en dehors de quatre à cinq sous-officiers de l’armée active, ne trouva pas un délateur ».

En retraite pour infirmités

Dès septembre 1821, le chef d’escadron J. Brice avait demandé sa mise à la retraite pour infirmités. Sa situation d’officier admis au traitement de réforme, mais toujours soumis aux obligations de l’état militaire, n’était plus, en réalité, qu’une servitude. Elle eut été tolérable avec l’espoir d’une réadmission dans les cadres. Comme il était classé « parmi les hommes dangereux, capables de corrompre l’esprit des troupes », Brice se savait écarté définitivement du service.

Il se décida à provoquer sa radiation de l’armée. Il récupérerait ainsi la liberté indispensable à ses desseins.

Ses blessures servirent de prétexte à sa demande. Il comparut, le 21 novembre, devant le Comité de Visite de la 5e direction du ministère, bureau des pensions.

L’ankylose du pouce droit, l’impotence de l’annulaire et de l’auriculaire de la même main, la limitation des mouvements de l’épaule furent considérés par les docteurs Verger et Lacroix comme équivalents à la perte de l’usage d’un membre. Le 17 mars 1822, une ordonnance royale admettait à la retraite le chef d’escadron Joseph Brice et fixait sa pension à dix-huit cents francs par an qui se décomptaient comme il suit : pour la perte de l’usage d’un membre, neuf cents francs ; pour vingt-quatre ans, deux mois et dix-huit jours de service, neuf cents francs.

Ainsi prenait fin une carrière qu’il avait rêvée magnifique. La retraite à trente-huit ans avec le grade de chef d’escadron auquel l’avait ramené l’arbitraire de Louis XVIII. Ce ne fut ni sans amertume, ni sans chagrin que Brice reçut avis de sa radiation des cadres, mais il éprouva un vif soulagement à être libéré des contraintes qui lui étaient imposées au titre d’officier à la demi-solde : défense de se déplacer sans un passeport des autorités civiles visé par la place de Paris, impossibilité de chercher à gagner sa vie en dehors de l’armée.

L’échec du complot du général Breton à Saumur, l’affaire des quatre sergents de la Rochelle avaient frappé d’impuissance la Charbonnerie. Au mois d’août 1822, les délégués des principales ventes réunis à Bordeaux renoncèrent à toute tentative contre les Bourbons. Brice n’eut donc pas à consacrer son indépendance à de nouvelles aventures.

C’est à cette époque, cependant, qu’il se lia d’une étroite amitié avec un de ses anciens camarades des Chasseurs à cheval de la Garde, le capitaine Charles Parquin. Il l’avait retrouvé, à son exil, parmi les habitués du Bazar Français. Ils avaient, l’un et l’autre, participé au complot de Paris et ils avaient partagé les espoirs et les angoisses des conjurés.

Parquin était le type de l’officier de cavalerie légère, séduisant, fougueux, aimant la bataille et brave jusqu’à la témérité. Il a laissé des souvenirs charmants sur sa vie militaire. Comme ils s’arrêtent à la campagne de France, il convient d’ajouter quelques renseignements complémentaires. Leur auteur fut sous la Restauration, un des dangereux duellistes qui décimèrent les gardes du corps du Roi. Il rossait les mouchards qui avaient mission de l’espionner et les gendarmes qui prétendaient l’empêcher de porter son bel uniforme de chasseur de la Garde.

En 1822, Parquin épousa Mlle Louise Cochelet qui avait été camarade de pension d’Hortense de Beauharnais chez Mme Campan, puis lectrice de la reine Hortense, et qui servait de dame de compagnie à la duchesse de Saint-Leu, suivant ainsi fidèlement la belle-fille de Napoléon dans les étapes de son existence. Elle était, à vrai dire, sa meilleure amie, sa plus intime confidente. Le mariage fut célébré dans la chapelle du château d’Arenemberg, en Suisse, résidence d’exil de l’ex-reine de Hollande. Le prince Eugène servit de témoin à la mariée, Brice assistait son frère d’armes de la Garde. Ce fut pour lui l’occasion de nouer des relations avec la reine Hortense et de connaître ses enfants, Napoléon-Louis et Louis-Charles-Napoléon Bonaparte. Mme Parquin aimait tendrement les fils de son amie. Les deux jeunes princes l’adoraient, car elle était d’une gaiété intarissable et d’une extrême complaisance à leurs jeux. Mais elle avait un favori, le cadet, Louis-Charles.

Au début de son mariage, Parquin fut l’hôte d’Arenemberg. Il voua une paternelle affection au préféré de sa femme. Le prince Louis avait quatorze ans et ne rêvait que du métier des armes. Parquin se fit son éducateur militaire. Il lui apprit l’équitation, l’escrime et le maniement du fusil. Brice vint faire plusieurs séjours chez Parquin, lorsque celui-ci eut acheté le petit château de Wolfsberg, sur les bords du lac de Constance, à quelques minutes d’Arenemberg. Il fut admis dans l’intimité de la reine Hortense.

Par sa grâce et ses prévenances, elle séduisait tous ceux qui l’approchaient. Brice n’échappa pas à son attrait, d’autant qu’elle savait le flatter et qu’elle ne manquait pas de lui donner le titre de colonel auquel il prétendait vainement depuis 1815. A la chaleur des convictions bonapartistes de la société d’Arenemberg, l’ancien partisan reprit espoir dans le rétablissement de l’Empire. Le duc de Reichstadt vivait séquestré à la cour de Vienne. Brice ne reniait pas le fils de son Empereur, mais il s’intéressait beaucoup à cet adolescent qui prenait avec docilité les leçons militaires de Parquin.

On peut juger des sentiments sympathiques qu’il sut inspirer à la châtelaine d’Arenemberg par la lecture d’une lettre envoyée par celle-ci au lendemain de la mort du prince Eugène : « J’étais bien sûre, colonel, que vous partageriez ma douleur ; je tenais à vous assurer de toute ma sensibilité pour la part que vous y avez prise, les regrets d’un brave Français sont la plus douce récompense d’une vie utile et honorable. Il me faut bien de la résignation, colonel, car un frère est un ami qui ne se remplace jamais. En vous parlant ainsi, c’est vous prouver que j’ai pu apprécier vos sentiments et que je trouve du plaisir à vous renouveler ceux que je vous porte ». Arenemberg, ce 2 décembre 1824, Hortense.

L’amitié de Parquin orienta la vie de Brice. Elle lui procura diverses relations qui lui permirent d’augmenter sa maigre solde de retraite par l’appoint de plusieurs affaires lucratives. C’est ainsi que Parquin lui fit connaître un ancien fournisseur des armées, le suisse Cervasius, qui s’occupait avec profit de commerce et de banque, et l’ex-inspecteur aux revues Lapenne, qui était un des administrateurs de la Compagnie royale d’assurances.

Ces personnages professaient des opinions politiques qui les rendaient suspects à la police. Leurs allées et venues étaient surveillées. Le dossier n° 9.835 du cabinet particulier du préfet relate les différentes démarches de Parquin pendant ses voyages à Paris. On y signale, par exemple, en mars 1826, les visites du sieur Brice, chef d’escadron en retraite, né dans le « département de la Meurthe » mais le mouchard, qui s’est attaché à ses pas, déclare qu’il n’a rien constaté de répréhensible dans sa conduite.

Cette période de la vie de l’ancien chef de partisans n’offre qu’un faible intérêt. Il continuait à fréquenter les milieux d’opposition Casimir Périer, Benjamin Constant, Manuel, Félix Lepelletier de Saint-Fargeau étaient restés en rapport avec lui.

Il voyait fréquemment son oncle, le général baron Thiry. Le « sabreur » ne décolérait plus contre les Bourbons. Furieux du dédaigneux refus de ses services, il professait des idées révolutionnaires. Il se plaisait à évoquer la fameuse journée de Quiberon où il avait « fauché l’émigré ». Il tenait des propos excessifs. Il regrettait la Montagne et eut volontiers rétabli la guillotine à l’usage de ces « gueux de royalistes ». Le découragement et l’inaction le vieillissaient prématurément. Il mourut le 31 mai 1827, à l’âge de cinquante-huit ans.

Cependant la Restauration travaillait inlassablement à sa propre perte. Ce que n’avaient pu faire les conspirations militaires, ni les menées des sociétés secrètes, le peuple de Paris, soulevé contre les Ordonnances, devait l’accomplir dans les Trois Glorieuses journées de juillet 1830. Beaucoup d’anciens carbonari ou de vieux soldats de Napoléon se signalèrent sur les barricades.

Mais Brice ne figurait pas au triomphe de la liberté reconquise. Tandis que les insurgés arrachaient le drapeau blanc du fronton des monuments, il se trouvait en Angleterre aux eaux de Bath.

A suivre…

Le général Brice, chef de partisans lorrains (5)

 

D’après un article paru dans la revue « Le Pays Lorrain » – Année 1923

L’Exil

Les proscrits de Bruxelles

Brice avait choisi Bruxelles comme refuge parce que de nombreux exilés l’y avaient précédé. En 1816, la Belgique, détachée de la France et réunie à la Hollande, formait le royaume des Pays-Bas sous le sceptre de Guillaume Ier de la maison de Nassau. C’était un prince éclairé. Ses tendances libérales l’avaient porté à octroyer à ses sujets, un gouvernement représentatif. La générosité de son coeur l’amena à accorder sa protection aux proscrits de la Restauration. En vain, le séjour des Pays-Bas, principalement du Brabant, leur avait-il été interdit par les conventions secrètes des traités de la Sainte-Alliance.

Le souverain faisait la sourde oreille aux remontrances du cabinet des Tuileries. Il déclarait que la constitution hollandaise protégeait également les étrangers et les nationaux. Il résistait même aux instances de son propre ministre des affaires étrangères qui l’exhortait à ne pas mécontenter le gouvernement de ses voisins, les Bourbons.

S’il paraissait disposé à lui donner satisfaction, c’était pour obtenir un peu de tranquillité. Mais ses menaces étaient sans effet. Il prévenait les réfugiés qu’ils n’eussent pas à s’en émouvoir.

Bruxelles reçut ainsi David, le peintre, Siéyès, Merlin de Douai, l’archi-chancelier Cambacérès, Thibaudeau, Teste et d’autres fonctionnaires de l’Empire, des généraux comme Gérard, Mouton, Hullin, Vandamme, Lamarque, Berthézène, des colonels : de Faudoas, Desaix, Combes. Ils y vivaient tranquilles, respectant les lois et les autorités du pays où ils avaient trouvé asile. Ils se réunissaient souvent et s’entr’aidaient les uns les autres, donnant ainsi l’exemple de la solidarité dans l’infortune. Cambacérès tenait table ouverte. Le neveu de

Thibaudeau, Thomé de Gamond, étaient chargés de distribuer les secours à ceux qui se trouvaient dans la misère. Quelques-uns, comme Ramel et Merlin de Douai, s’étaient fait inscrire au barreau de la ville. Le salon de ce dernier était un lieu de rassemblement, où les exilés s’entretenaient ardemment de la Liberté.

Bruxelles était en correspondance régulière avec Paris. Les allées et venues d’une ville à l’autre étaient fréquentes. A côté des proscrits, s’étaient établis des émigrants volontaires, impérialistes ou libéraux, car dans ce pays chacun pouvait étaler ses opinions et les exprimer sans contrainte. La Belgique était le paradis de l’opposition.

Les Bonapartistes, notamment, avaient fait de Bruxelles, le foyer où s’entretenait le feu sacré. C’est sous les auspices d’une de leurs sociétés secrètes, composée surtout d’anciens officiers, que Brice, fuyant la justice royale, fut accueilli dans la ville.

Il s’était affilié à l’Epingle Noire, société dont les membres portaient à la chemise, comme signe de reconnaissance, une épingle à tête d’émail. La plupart des français réfugiés en Belgique en faisaient partie. Par leur intermédiaire, il trouva un emploi de comptable qui lui permit de gagner son pain. Alors, sa vie matérielle étant assurée, il put se consacrer à son oeuvre de haine. Car il abhorrait les Bourbons qui, après avoir abattu l’Empereur, assassinaient ses soldats. Quoiqu’il ne fut qu’un pauvre officier fugitif, il jurait une guerre implacable à cette race de rois. Sa ténacité lorraine ne céderait jamais devant leur puissance. Il lutterait par tous les moyens jusqu’à ce qu’ils fussent, de nouveau, chassés du trône de France.

Son premier soin fut de fréquenter assidûment les milieux bonapartistes de Bruxelles. Ils étaient nombreux et divers. L’un des salons, où le nom de Napoléon était prononcé avec le plus de ferveur, se trouvait être celui d’une anglaise, lady Wallis, femme d’un général anglais et sœur de sir Robert Wilson qui avait aidé à l’évasion de Lavalette. Elle s’était naguère prise d’enthousiasme pour le héros de la campagne d’Italie et n’avait cessé au cours de sa prodigieuse carrière, de lui vouer une admiration passionnée.

Consternée par la chute de son idole, elle s’efforçait de conspirer au rétablissement de l’Empire. Elle attirait chez elle tous ceux qui pouvaient servir ses desseins. Ils recevaient de ses mains le signe distinctif des fidèles : une bague tournante dont le chaton portait d’un côté les trois couleurs et de l’autre la devise « Honneur et Patrie ». Brice la garda longtemps au doigt.

D’autres réunions étaient plutôt républicaines, bien que les bonapartistes y fussent admis. En effet, les proscrits fusionnaient volontiers sans cependant abdiquer leurs opinions. Ils se ralliaient sur un programme commun : la chute des Bourbons. Mais, au contact les uns des autres, ils recevaient l’empreinte des diverses politiques. Les partisans de Napoléon prêtaient l’oreille aux généreuses utopies de la République, les anciens révolutionnaires se rappelaient que le général Bonaparte avait écrasé les sections royalistes devant Saint-Roch et ils ne le reniaient pas.

L’atelier de David, glorificateur de Marat avant de devenir le peintre officiel du sacre, servait de carrefour aux différents partis. Brice le fréquentait assez régulièrement. On assure que son portrait en officier des Chasseurs de la garde, peint à cette époque, fut retouché de la main même du maître.

Les proscrits, qui tout d’abord, n’avaient été que tolérés à Bruxelles, s’acquirent un droit de cité grâce à la protection du prince royal. Le prince d’Orange était un jeune homme fort ambitieux. Il avait combattu contre les Français à Waterloo.

Il avait déployé une réelle valeur sur le champ de bataille où il avait même été blessé. La renommée qu’il en acquit, lui valut d’épouser la grande duchesse Anne de Russie, sœur du czar Alexandre. Cette alliance le grisa d’orgueil. Il se crut appelé aux plus hautes destinées. Il estima que, tout au moins, le trône de France devait lui échoir.

La persécution religieuse, qui sévissait dans notre pays depuis le retour de Louis XVIII, indignait la cour protestante des Pays-Bas. Le prince d’Orange crut pouvoir projeter une sorte de croisade qui rétablirait la liberté des cultes en France, après avoir débarrassé le pays des Bourbons.

Comme à un royaume il faut un roi, il jugeait qu’il devait être celui-là. Les réfugiés étaient d’accord sur la première partie de l’entreprise. Ils acceptaient volontiers la deuxième, parce que l’essentiel de leurs desseins était d’expulser la dynastie périmée qu’avait ramenée l’invasion. S’il fallait acheter ce résultat au prix d’un roi de famille étrangère, ce n’était pas, pensaient-ils, faire un mauvais marché.

Ils s’étaient abouchés avec des officiers de la maison du prince d’Orange qui servirent d’intermédiaires. Le prince entra lui-même directement en rapports avec un exilé du nom de Lorois, qu’il rencontrait fréquemment à Tervueren, près de Bruxelles, où il avait un château. Ils établirent de concert un plan d’action.

Une armée de cent cinquante mille soldats étrangers, russes et belges, occupaient encore (on était en 1817) les départements du nord de la France. Il suffisait de se mettre à leur tête et de marcher sur Paris.

Le général Woronzoff, qui commandait les troupes russes, fut pressenti. Il répondit qu’il ne pouvait rien entreprendre sans le consentement du czar, son maître. Bien que le prince d’Orange fût le beau-frère d’Alexandre, il n’osa pas lui dévoiler son projet. Il fut résolu, d’accord avec les réfugiés, qu’on enverrait au czar un émissaire de confiance qui eut assez d’influence pour le persuader de laisser intervenir ses soldats. Le choix se porta sur le général Lamarque qui venait de quitter Bruxelles pour Amsterdam. Les réfugiés chargèrent deux d’entre eux de lui proposer cette mission.

Brice, qui s’était jeté corps et âme dans la conspiration, fut l’un. L’autre était J.-B. Teste, ancien commissaire général de police à Lyon. Le général Lamarque n’avait pas le goût de l’intrigue. Il refusa, prétextant que, lié par la reconnaissance au roi Guillaume de Nassau, il ne voulait pas le trahir au profit de son fils.

Brice et Teste se remirent en route à la recherche de l’intermédiaire indispensable. Le comité du complot leur avait désigné Carnot, l’ancien ministre. Ils allèrent le trouver à Magdebourg dont il venait de faire sa résidence. L’organisateur de la victoire accepta, sans hésiter le rôle qu’on lui demandait de remplir. Il se déclara prêt à se rendre auprès d’Alexandre, mais il n’eut pas à tenter la démarche. Brice et Teste venaient à peine de quitter Magdebourg que le czar, averti par le commissaire spécial de la police politique de Bruxelles, M. de Kings, envoyait le général Czernicheff au prince d’Orange pour lui signifier d’avoir à renoncer à toute tentative contre Louis XVIII. « J’ai contribué à le mettre sur le trône, écrivait-il, je ne souffrirai pas qu’il en soit renversé ; après lui, nous verrons ». Carnot, prévenu, garda le silence.

Les deux émissaires rentrèrent à Bruxelles. La police avait dénoncé le but de leurs démarches, ils reçurent un fort mauvais accueil. Les autorités leur ordonnèrent, au nom de Guillaume de Nassau, de quitter le territoire des Pays-Bas.

Brice résolut de se rendre en Allemagne. Au moment de son départ, les proscrits lui adressèrent des adieux, sous la forme d’homélie grandiloquente qu’ils firent paraître dans leur journal, le Vrai Libéral : « Adieu brave, adieu noble et honorable victime d’une persécution qui ne laisse point de repos à ceux que la haine a, une fois, signalés. Tu faisais revivre parmi nous les vertus des anciens héros. Nous admirons ton modeste courage, tes actions guerrières dont tu ne parlais jamais, ton âme au-dessus de tous les revers, ta haine généreuse des tyrans, ta noble franchise, ta loyauté pure et ton coeur compatissant. Adieu brave ».

Ils concluaient, en manière d’encouragement : « … que le ciel, témoin de nos regrets, le soit aussi de nos espérances et de nos vœux. L’adversité ne doit point ébranler des âmes qu’enflamme l’amour de la liberté et de la patrie. Pourquoi notre séparation serait-elle éternelle ? Adieu, brave ».

 

Au conseil de Guerre

 

Les renseignements que l’on possède sur la vie de Brice en Allemagne sont vagues. On sait seulement qu’il mena une existence très dure et qu’il eut souvent peine à gagner son pain. Jamais il ne parla de cette difficile période, car il avait l’âme fière et portait haut sa misère.

Il séjourna à Coblentz, puis à Francfort, et, dans chacune de ces villes poursuivit ses menées contre les Bourbons. Les réfugiés de Bruxelles, déçus dans leur projet de se servir du prince d’Orange comme chef de parti avaient modifié leur plan d’attaque. Ils songeaient à rétablir le fils de Napoléon sur le trône de France, grâce à l’appui de l’Autriche. Teste, le compagnon de Brice dans le voyage de Magdebourg, combina les moyens d’action susceptibles d’amener le prince de Metternich à adopter leurs vues. Il s’agissait de traiter par l’intermédiaire du baron de Wessemberg, ambassadeur d’Autriche à la diète de Francfort. Ce personnage avait été pressenti par un Français, du nom de Félix Desportes, établi à Wiesbaden. Les Autrichiens acceptaient en principe de soutenir la cause de Napoléon II, sous la condition de le faire escorter par une armée de cinquante mille hommes et de confier la régence de l’empire français à l’archiduc Charles.

Ce fut le général de Vaudoncourt que l’on chargea d’aller à Vienne négocier l’accord définitif avec le ministre de l’empereur François. Pendant qu’il essayait vainement d’accomplir sa mission, Brice se tenait, à Francfort, en liaison avec le représentant de l’Autriche et ses amis politiques de Bruxelles. Cette nouvelle combinaison n’aboutit pas plus que la précédente, la cour d’Autriche estimant que pareille intervention était, tout au moins, prématurée.

Brice passa un pénible séjour sur ce territoire rhénan que les traités de 1815 avaient donné à la Prusse. En dehors des difficultés de la vie matérielle, il eut à subir les vexations des nouveaux maîtres qui se comportaient en vainqueurs. Il espérait toujours une amélioration de son sort. Il put croire, vers la fin de 1819, que le temps de la délivrance était révolu.

Les Bourbons étaient devenus de plus en plus impopulaires en France. Les exilés de Bruxelles, encouragés par l’opinion, redoublaient d’activité. Ils correspondaient avec Voyer d’Argenson qui présidait un groupement désigné sous le nom de Comité d’Action. Ce Comité était issu de la Société des Amis de la Presse, créée en novembre 1817 pour obtenir l’abrogation des lois d’exception sur la presse et la liberté individuelle. Mais, tandis que cette société libérale tenait ouvertement ses assises et se bornait à émettre des pétitions aux pouvoirs publics, le comité d’action avait résolu de combattre effectivement. Il se composait des généraux Lafayette, Thiard, Corbineau, Merlin, du colonel Duchand, de Saint-Aignan, Combes-Siéyès et Chevalier sous la direction de Voyer d’Argenson. N’osant agir par lui-même, le comité reprit le projet du prince d’Orange.

L’héritier du trône des Pays-Bas n’avait renoncé qu’avec regret à son coup de main. Aussi accorda-t-il son entier consentement aux nouvelles ouvertures qui lui furent faites. Il marcherait sur Paris à la tête de ses troupes en arborant le drapeau tricolore. Proclamé roi à la place de Louis XVIII, il déclarerait la réunion de la Belgique à la France.

Cependant Lafayette n’était pas favorable à l’idée d’une révolution militaire faite au nom d’un prince étranger. Il tergiversa, perdit du temps. Des indiscrétions furent commises. Le roi Guillaume, prévenu des intentions de son fils, ne put admettre que sa propre armée servit à lui enlever la moitié de son royaume. Du coup, les espoirs des proscrits furent encore réduits à néant.

Alors, comme le gouvernement de Louis XVIII paraissait incliner à la clémence, Brice décida de rompre son exil et de se constituer prisonnier. Le geste était audacieux, mais il était excédé de son séjour en Allemagne. Ses amis politiques s’étaient engagés à soutenir sa cause par tous les moyens et le risque à courir était incapable d’influer sur sa résolution, sinon pour la déterminer. Par arrêt de la Cour de Cassation du 23 décembre 1819, la procédure de 1816 fut annulée et Brice fut renvoyé devant le conseil de Guerre de la division militaire, à Metz.

Quelque temps avant qu’il passât en jugement, le préfet de la Meurthe écrivait à son ministre qu’il redoutait le retour de Brice dans la commune de Lorquin au cas où il serait absous, car il pouvait être un sujet d’inquiétude. (Le 28 février 1820, le préfet de la Meurthe, Séguier, demandait au ministre de l’intérieur, dans l’éventualité d’un retour de Brice à Lorquin, qu’une brigade de gendarmerie fut casernée dans le village).

Quatre années s’étaient écoulées, les royalistes n’avaient pas encore désarmé leur haine pour l’ancien chef de partisans. Ils exigeaient sa condamnation et, pour l’obtenir, ils cherchaient à peser sur les pouvoirs publics.

La lettre fut transmise au conseiller d’Etat, directeur du bureau de la justice au ministère de la Guerre. Puis, par ce haut fonctionnaire, elle fut adressée au maréchal de camp vicomte de Foissac-Latour, chargé de la division militaire. Ce fut en vain. Dans sa séance du 22 avril 1820, le conseil de Guerre de Metz acquittait Brice à l’unanimité. La cause de Brice fut plaidée par Me Crousse, avocat. Le jugement fut applaudi frénétiquement par la foule qui se pressait dans la salle.

En rendant compte au ministre de cette défaite, le lieutenant général de Vilatte cherche à s’en excuser : « Je puis assurer, écrivait-il, que les juges n’ont été influencés ni directement ni indirectement. Seulement, au prononcé du jugement, il y a eu des marques d’approbation trop marquées et même inconvenantes de la part des spectateurs qui ont été rappelés à l’ordre par le président ».

A suivre…

Le général Brice, chef de partisans lorrains (4)

 

 

D’après un article paru dans la revue « Le Pays Lorrain » – Année 1923

La persécution royaliste

La légende des partisans

La légende ne tarda pas à s’emparer des exploits des partisans et à les grossir démesurément. La presse du temps, elle-même, amplifiait leur importance dans le but de louanger ceux qui avaient réussi à dissoudre les Corps francs.

Le « Moniteur » du 9 août 1815, imprimait que la force réunie des troupes franches dans les Vosges pouvait se monter à vingt-cinq mille hommes. Il ajoutait cependant qu’à la vérité ils n’étaient pas rassemblés, mais qu’ils pouvaient se réunir au premier signal. Ce journal officiel voulait surtout démontrer, le danger que de pareils groupements pourraient faire courir à l’Etat.

Les Corps francs étaient fort mal vus des royalistes qui les considéraient comme des bandes d’insurgés, parce qu’ils avaient été formés avec d’anciens soldats de l’Empereur et parce qu’ils avaient été créés pour la défense de l’Empire. Le lendemain même de la convention de Frémonville, Louis XVIII signait, au palais des Tuileries, l’ordre de dissolution des Corps francs.

Ce décret, loin de féliciter de leur patriotisme les défenseurs du pays, articulait des menaces semblables à celles qu’avaient formulées les de Wrede et les Schwartzemberg, nos ennemis.
Art. 1er – Tous les Corps francs seront licenciés.
Art. 2 – Les officiers, généraux et soldats, qui ne se conformeraient pas à la présente ordonnance et qui s’opposeraient au licenciement des Corps francs, seront arrêtés et traduits devant les conseils de guerre pour y être jugés conformément aux lois militaires.

Aux yeux du Roi et de son entourage, les partisans n’étaient que des rebelles. Les anciens adversaires de Brice étaient loin de le juger de cette manière injurieuse. Ils l’avaient craint, ils ne cessèrent jamais d’apprécier son caractère et d’admirer son courage.

Le 25 juillet, le général-major Michel Orloff, du 7e Corps d’armée russe, l’engageait à se rendre à Nancy au quartier général, où le général Sabaneief lui témoignerait l’estime qu’il faisait de sa personne. Des ordres étaient donnés au commandant russe de Sarrebourg pour lui fournir une escorte. En même temps, le général Orloff priait le chef d’escadron Brice d’indiquer « comment il désirait que fussent conçues les cartes patentes de sureté destinées à ses officiers ».

L’intérêt que portait Michel Orloff au valeureux partisan ne se démentit jamais. Lorsque, quelques mois plus tard, Brice, de passage à Paris, lui rendit visite, le général le conduisit à l’Elysée Bourbon où il le présenta au prince Volkonsky, major-général de l’armée russe. Il le qualifia de termes si élogieux que le prince Volkonsky offrit à Brice d’entrer « avec avantage au service de la Russie et voulut le faire agréer immédiatement au czar Alexandre qui logeait dans le même palais. Le chef de partisans fut flatté de la proposition. Mais, soldat de Napoléon et avant tout patriote, il refusa d’accepter les honneurs et la fortune de l’étranger.

Pareille tentative qui fut faite par un général autrichien de la part du prince de Schwartzemberg aboutit à un semblable refus. Mais, tandis que les alliés ne marchandaient pas leur admiration à celui qui, avec de si faibles moyens, avait su longtemps les tenir en échec, certains Français lui vouèrent une haine implacable. Les royalistes n’admettaient pas qu’on pût l’absoudre du crime d’avoir défendu son pays au nom de Napoléon, l’Usurpateur. Lorsque Brice parvint à Nancy, sous la protection d’une escorte russe, il se présenta au lieutenant-général comte Hendelet de Bierre qui commandait, au nom du roi, la 4e division militaire. Il lui demanda de le faire diriger sur son régiment à l’armée de la Loire. Le général Heudelet de Bierre n’osa pas prendre de lui-même une aussi grave décision et en référa au ministre. Celui-ci donna l’ordre de renvoyer le chef d’escadron Brice dans ses foyers. La réponse ne satisfaisait pas le commandant de la 4e division.Au lieu de la transmettre à l’intéressé, il écrivit de nouveau au ministre « M. Brice parait s’être soumis de bonne foi, mais il est l’objet de la haine, de l’inquiétude et des récriminations des serviteurs du Roi et il pourrait facilement se mettre en correspondance avec les officiers de son corps dissous qui, presque tous, sont retirés dans les environs de Nancy. On pense que, dans les circonstances actuelles, il ne serait pas sans inconvénient de l’envoyer à Lorquin. On propose qu’il rejoigne le dépôt de son ancien corps jusqu’à ce qu’il soit définitivement statué sur son sort ». Le ministre écrivit sa décision en marge « maintenir le renvoi dans ses foyers ».Mais le général Heudelet ne se souciait pas de conserver en Lorraine un officier du renom de Brice. Il craignait l’influence de l’ancien chef de partisans sur une population manifestement réfractaire au régime des Bourbons. Feignant de n’avoir pas reçu la réponse ministérielle, il se hâta d’expédier Brice sur son corps d’origine.

La lettre, par laquelle il attire l’attention de l’autorité sur le danger qui pourrait résulter de la présence de Brice dans son village natal, est du 26 août. Dès le 5 septembre, le général avertit le ministre que, ne recevant pas d’ordres, il a « permis à M. Brice de se rendre à son ancien régiment ». Or, la décision ministérielle lui était signifiée par lettre datée du 30 août. Il est à supposer qu’elle lui parvint, mais qu’il résolut de n’en pas tenir compte. Le lieutenant-général comte Heudelet de Bierre était un homme prudent.

Peut-être son désir d’éloigner Brice était-il justifié par certains bruits, parvenus à ses oreilles. On disait que les gens des cantons de Blâmont, de Baccarat et de Bayon étaient agités par d’étranges propos répandus dans les villages. Il était question d’un prochain retour de Napoléon qui, assurait-on, aurait échappé des mains des Anglais. A Sarrebourg, des factieux avaient souillé l’écusson royal aux cris de « Vive l’Empereur ! A bas les Bourbons ! ». Et les adversaires du régime parlaient, en guise de menaces, de la réorganisation des Corps francs. Un bûcheron de Bertrambois, convaincu d’avoir tenu un discours de ce genre, fut condamné à trois mois de prison et à trois ans de surveillance.

Cependant, Brice était parti rejoindre les Chasseurs à cheval de la Garde. Il apprit, chemin faisant, que le régiment était dissous. Il séjourna trois semaines à Paris en attendant qu’on lui désignât un emploi. Cest à cette époque que le général Michel Orloff le présenta au prince Volkonsky.

On était en pleine Terreur Blanche. Comme il avait quelque crainte d’être englobé dans les poursuites, Brice pria Michel Orloff de faire intervenir en sa faveur le général Pozzo di Borgo. Celui-ci entretint les ministres du cas du commandant de partisans et, leur montrant le texte de la convention de Frémonville approuvée par le maréchal Barclay de Tolly, leur déclara que le signataire se trouvait sous la sauvegarde du czar Alexandre. Les ministres affirmèrent à Pozzo di Borgo qu’il pouvait rassurer Michel Orloff sur le sort réservé à son protégé.

Brice, soulagé de toute inquiétude, reçut la mission de liquider la comptabilité de son régiment. Les bureaux de licenciement du corps étaient installés à Etampes. Il prit ses nouvelles fonctions le 1er novembre et s’y consacra avec son zèle habituel. La perte de nombreuses pièces d’archives rendit sa besogne longue et délicate. Il venait à peine de la terminer, lorsqu’il apprit qu’il allait être traduit en justice devant la Cour d’appel de Nancy.

Représailles judiciaires

Pendant que Brice vivait courbé sur les registres de caisse, l’animosité des royalistes s’acharnait sur les anciens partisans. Ils ne se contentaient plus de les qualifier de rebelles, ils les accusaient d’assassinats et de vols à main armée.

Comme l’époque incitait aux représailles, les dénonciations des ultra amenèrent, en janvier 1816, devant la Cour de Nancy, des anciens compagnons de Brice, le lieutenant Devenay, le sous-lieutenant Parmentier et J.-B. Ména, de Lorquin.  Ils étaient prévenus de vol avec violences et port d’armes. Les faits pour lesquels ils étaient incriminés, auraient dû prouver le sang-froid et la modération de ces hommes, mais les esprits surexcités par les passions politiques ne pouvaient apprécier raisonnablement leur conduite.

Le vol à main armée se réduisait à ceci : une reconnaissance d’officiers envoyée par Brice au château habité par un avocat du nom de Regnault de Châtillon, ancien maire de la commune du Val (Meurthe) fut prise pour une patrouille d’Autrichiens. Le châtelain leur fit fête. Il était royaliste avant tout, et ne savait que se réjouir de la venue d’un ennemi qui était l’allié de son roi. Non seulement il offrit aux partisans des rafraîchissements et des vivres, mais il leur révéla qu’il recélait dans ses caves des armes et de la poudre. Il était heureux, déclarait-il de mettre à leur disposition une vingtaine de fusils et deux pièces de canon.

Le capitaine Litté et le sous-lieutenant Parmentier, qui ne s’attendaient pas à cette bonne fortune, s’empressèrent de rendre compte de leur découverte à leur chef. Brice envoya le lieutenant Devenay, avec son peloton, se saisir de l’arsenal de M. de Châtillon. Celui-ci, furieux de sa méprise, essaya de protester. Les partisans indignés l’auraient mis à mal si Brice ne l’eut pris sous sa protection.Honteux de s’être laissé sottement surprendre, exaspéré d’avoir été obligé de livrer à des Français les armes qu’il destinait à l’ennemi, M. Regnault de Châtillon ne pensa plus qu’à la vengeance. Il dut faire taire son ressentiment jusqu’au départ des Russes qui, fidèles à leur signature, n’auraient pas toléré que les partisans fussent poursuivis pour des faits de guerre.

Le quartier général russe ayant quitté Nancy le 28 septembre 1815 pour se porter sur le Rhin, les dénonciations ne tardèrent pas à se produire. Celle de l’ancien maire du Val, aboutit à faire condamner le lieutenant Devenay à la marque et aux galères, ses soldats à la marque et à vingt ans de travaux forcés. Parmentier, sur la seule inculpation d’avoir decouvert le dépôt clandestin d’armes, fut puni d’une année d’emprisonnement.L’avocat Bresson, défenseur du lieutenant Devenay, fit valoir que son client n’avait fait qu’obéir aux ordres du chef d’escadron Brice, commandant le Corps franc. Il n’en fallait pas plus pour que celui-ci fût inculpé à son tour.

Il était déjà prévenu d’autres crimes, car tous les actes de son commandement n’étaient considérés que comme actes de brigandage. Un cultivateur de la commune de Neuviller, Jean-Baptiste Gérard, avait été convaincu de délation. Alléché par les primes offertes, il avait révélé à l’ennemi le repaire des partisans. Il fut décidé qu’on le punirait de cette trahison. Des partisans pénétrèrent de nuit dans la maison de Gérard, ils s’emparèrent du misérable et l’amenèrent devant leur chef. Brice ordonna de lui infliger une sérieuse volée de coups de bâton, puis de le renvoyer chez lui. Ses ordres furent trop bien exécutés. La correction devait être simplement sévère, elle entraîna la mort du traître dont le cadavre fut abandonné en plein bois. Cette scène n’a qu’une excuse : elle se passait les 15 et 16 juillet, alors que les partisans, traqués de toutes parts, tenaient difficilement la campagne.

Les auteurs de cette exécution trop complète furent recherchés, arrêtés et inculpés d’assassinat, arrestation illégale et vol. Pour justifier leur conduite, ils prétendirent avoir reçu du commandant du Corps franc, l’ordre de tuer le délateur Gérard.

Le ministre de la justice écrivait, le 6 décembre 1815, au ministre de la guerre : « La procédure lève en effet de fortes présomptions contre ce commandant. En conséquence, le juge d’instruction du tribunal de première instance de Lunéville a décerné, le 8 novembre dernier, un mandat d’amener contre le sieur Brice ».

Le désordre dans lequel se trouvait l’armée ne permettait pas de renseigner la justice sur le lieu où résidait l’ancien chef des Chasseurs volontaires de la Meurthe. Le procureur du roi prétendait que Brice était chef de l’état-major du général comte Lion, désigné pour le licenciement de l’armée de la Loire. Le 7 février 1816, Clarke, duc de Feltre, écrivait à Barbé-Marbois, garde des sceaux, qu’il y avait lieu de distinguer entre les deux frères Brice, l’un et l’autre ex-officiers aux chasseurs de la Garde et ex-commandants de corps de partisans, mais, qu’au reste, leur domicile était inconnu.

L’ignorance du ministre de la guerre mettait fort heureusement Brice l’aîné à l’abri des poursuites de la justice, car il aurait eu à répondre d’une nouvelle accusation. Il avait, prétendait-on, « fait essuyer des traitements vexatoires au nommé Ernest-Timothée Kampemann, lui avait volé ses habits et son argent ».

Ce Kampemann, canonnier au 2e régiment d’artillerie, n’était autre qu’un fuyard de Waterloo qui avait déserté avec armes et bagages. Il avait vendu son cheval à un paysan et s’en retournait dans son village en Alsace, lorsqu’il fut arrêté aux avant-postes du Corps franc. Brice lui fit administrer par ses hommes une correction « fraternelle » et, ne pouvant le faire passer au conseil de guerre, le déclara indigne de porter l’uniforme. Il le fit dépouiller de ses vêtements militaires qu’il distribua aux « braves de sa troupe ». Kampemann fut renvoyé, « déshonoré », chez lui. Lorsqu’il s’y sentit en sûreté, il ne manqua pas de porter plainte. Les rôles étaient renversés. Les patriotes qui s’étaient emparés d’un déserteur n’étaient plus que des détrousseurs de grand chemin exerçant leurs sévices sur un voyageur paisible.

Moins heureux que leur commandant, d’anciens partisans, paysans de Desseling, de Nonhigny, de Bertrambois, d’Imling et d’Abreschwiller furent arrêtés dans leurs villages, conduits à Nancy où ils passèrent devant la Cour d’assises, le 9 mars 1816. L’un d’eux fut condamné à la peine de mort (Dominique Brisset), un autre aux travaux forcés à perpétuité et les autres à diverses peines.Brice fut, deux jours après, jugé par contumace. Le tribunal se montra implacable. Il débuta par lui infliger une condamnation à la peine capitale puis, dans la même séance, sur une deuxième accusation, il le condamna par surcroît à quinze années de travaux forcés, comme si le premier châtiment ne suffisait pas à satisfaire sa haine. Le chef de corps franc n’avait pas accepté de se présenter devant ces juges partiaux qui siégeaient au nom de la vengeance royale. Certain de ne pouvoir défendre son innocence, il s’était enfui à Bruxelles.

Le reniement du baron Thiry

La liquidation des comptes du régiment de chasseurs de la Garde étant terminée, Brice avait été mis en non activité à la date du 1er février. Mais, au lieu de rejoindre Lorquin, il séjournait à Paris, cherchant quelque emploi qui lui permit de suppléer à l’insuffisance de sa demi-solde. Il s’y trouvait auprès de son oncle Thiry qui s’était installé dans la capitale pour être à portée des faveurs du nouveau régime.

Le général Thiry avait dû quitter Nancy devant l’invasion des Russes et résigner le commandement militaire du département de la Meurthe. Parvenu à Paris le 15 juillet, il avait immédiatement demandé à être replacé et il avait exprimé le désir d’obtenir le commandement du département de la Moselle ou, à défaut, celui de l’Aube.  Mais, comme réponse, le ministre lui avait signifié, à la date du 1er août, sa mise à la retraite. Le malheureux sabreur ne pouvait croire à pareil désastre.

Sa carrière militaire était sa vie, y mettre fin, c’était le frapper à mort. Il écrivit au roi, suppliques sur suppliques, pour l’assurer de son loyalisme. Il était parfaitement sincère dans ses protestations, puisqu’il n’avait d’autre opinion politique que son obéissance de soldat. Craignant qu’on incriminât le zèle qu’il avait témoigné dans la création des Corps francs de la Meurthe, il crut s’en excuser en déclarant : « Avant de quitter mon département, je licenciai, de mon propre mouvement, les 3e et 4e corps francs ; les 1er et 2e l’eussent été de même si les communications n’eussent été interceptées ».

Beau mérite que d’avoir dissous des troupes à peu près inexistantes ! Le 1er corps franc, qui se trouvait enfermé dans Metz avec le colonel Viriot, le 2e qui tenait la campagne sous l’audacieuse conduite de Brice l’aîné, avaient seuls inquiété l’ennemi et les royalistes.

Le ministre ne se laissait pas attendrir. Il faisait savoir, le 18 octobre, au général Thiry qu’un décret royal venait de liquider sa pension de retraite dont le montant s’élevait à quatre mille francs.

Le « sabreur » ne cessa pas de poursuivre ses espoirs dans un retour de fortune. Pour flatter le nouveau pouvoir, n’avait-il pas la puérile naïveté de signer ses demandes le maréchal de camp baron « de » Thiry, en s’attribuant une particule qui eut étrangement surpris ses ancêtres de la Guinguette de Lorquin.

Comme son insistance devenait lassante, le ministre lui rappela la lettre du 25 avril à Napoléon : « J’ai toujours fait preuve de dévouement envers votre personne sacrée » et lui déclara brutalement qu’il devait s’estimer content de n’être pas poursuivi comme traître à la royauté légitime.

Joseph Brice avait accepté l’hospitalité de son oncle, rue Chabanais, numéro cinq. Mais il s’accordait mal avec son parent qui ne savait être brave que sur le champ de bataille. Le général Thiry reprochait à l’ancien chef de corps franc sa fidélité à Bonaparte, fidélité dangereuse qui risquait de compromettre ses propres revendications.

Brice désapprouvait les variations de cette « girouette » et préférait fréquenter au café Lemblin, sous la galerie de Chartres du Palais Royal, les anciens camarades qui conservaient une cocarde tricolore dans la coiffe de leur chapeau. Il laissa le pusillanime baron de Thiry se lamenter d’une mise à la retraite d’office prononcée avant qu’il eut accompli trente années de services effectifs. Car tel était l’argument qu’exploitait le « sabreur » dans ses réclamations multiples et vaines.

A suivre …

Le général Brice, chef de partisans lorrains (3)

 

 

D’après un article paru dans la revue « Le Pays Lorrain » – Année 1923

1815 – La guerre des partisans

Aux aguets

Le prince de Schwartzemberg, qui commandait l’armée des alliés sur le Rhin, resta dans l’expectative jusqu’à ce qu’il sût le résultat de la poussée de Napoléon vers Bruxelles. Il se contenta d’ordonner que le corps bavarois du maréchal de Wrède s’approchât de la Sarre. Le mouvement commença le 19 juin. Ce même jour, un chasseur, échappé du champ de bataille de Waterloo, apportait à Nancy la nouvelle de la défaite de l’Empereur. Le prudent Schwartzemberg n’allait plus tarder à mettre en marche ses corps d’armée.

Joseph Brice se tenait aux aguets dans le massif boisé qui domine la vallée de la Sarre, entre Fénétrange au nord et Sarrebourg au sud. L’expérience de 1814 lui avait appris que, pour une troupe irrégulière comme un corps franc, une seule tactique était possible : l’attaque par surprise et, qu’au cas où elle ne réussissait pas, il n’y avait qu’un seul lieu de retraite, les forêts. Il avait habilement choisi sa position. Selon les événements, il pouvait se porter rapidement sur la route de Nancy par Fénétrange, Dieuze et Château-Salins ou descendre sur celle de Sarrebourg à Lunéville par Blâmont.

L’ennemi devait suivre nécessairement l’un ou l’autre itinéraire, soit qu’il passât la Sarre, au-dessus de Fénétrange, à Wolfskirch, soit qu’il franchit les Vosges par Phalsbourg. Brice avait reconnu les chemins qui sillonnent la région des grands étangs de Lorraine : ils étaient familiers à la plupart de ses partisans. Les bois lui servaient de forteresse. Leurs épaisses futaies dissimulaient les approches des patrouilleurs et facilitaient la préparation des coups de main. Le pays tout entier participait à la réussite de ses opérations, chaque paysan était prêt à le renseigner sur les mouvements et sur la force de l’ennemi. Le ravitaillement de sa troupe était assuré dans les fermes.

Les partisans n’avaient qu’à se présenter. On ne leur marchandait ni la miche de pain, ni le lard, ni les pommes de terre. Et pour leur donner du cœur à la chasse du kaiserlick ou du cosaque, le maître remplissait leur gourde de vin ou bien la maîtresse leur versait la goutte d’eau-de-vie de questch.

En outre des mesures à prendre pour gêner le passage de la Sarre, les ordres du général Belliard (Il avait succédé au général Gérard) prescrivaient de donner aux officiers des corps francs la surveillance des points à défendre. Ils devaient se tenir en relations avec les maires et les habitants des villages, et, en cas d’alerte, faire sonner le tocsin qui appellerait aux armes les défenseurs du pays.

Les émissaires du 2ecorps de chasseurs volontaires observaient le cours de la Sarre jusqu’à Sarreguemines et les défilés de la Zorn entre Phalsbourg et Saverne. Brice apprit par leurs rapports le 22 juin, que l’armée bavaroise se concentrait au delà de la Sarre, en face de Sarreguemines, dans l’intention de franchir la rivière et de prendre la direction de Nancy, soit par Morhange et Château-Salins, soit par Sarre-Union (Bouquenom), Fénétrange et Dieuze.

Schwartzemberg rassuré par le désastre de Waterloo, se croyait désormais assez fort pour en venir à l’offensive. Le 23, le maréchal de Wrède attaquait simultanément à Sarrebruck et à Sarreguemines et forçait le passage. Le combat livré à Sarreguemines fut à peine une escarmouche. La division d’infanterie Raglowitch et la division de cavalerie du prince Charles ne s’étaient heurtées qu’à une faible compagnie de douaniers, et, malgré la canonnade de 25 pièces d’artillerie mises en batterie devant la tête de pont, la « bataille » de Sarreguemines ne coûta la vie à personne. La division Raglowitch déboucha sur la route de Sarre-Union, précédée de la cavalerie du prince Charles qui poussa jusqu’à Sarralbe.

Le feld-maréchal prince de Wrède s’installa à Sarreguemines. Il y publia, à la date du 24 juin, un ordre du jour au peuple français. Il s’y montrait particulièrement menaçant à l’égard des partisans :

« Considérant que cette canaille armée qui, sous la dénomination de corps francs, court la campagne pour piller leurs concitoyens sans contribuer à leur défense, est un fléau avec lequel Bonaparte afflige la France, j’ordonne :
1e : Que tout individu appartenant à ces corps francs ou pris les armes à la main sans faire partie de la troupe de ligne, soit mis devant une commission militaire et jugé dans les vingt-quatre heures.
2e : Que toute ville ou commune sur le territoire de laquelle un individu des armées alliées est assassiné, soit punie, pour la première fois, d’une contribution de 200 000 francs la ville, 50 000 francs le village. En cas de récidive, la ville ou le village sera abandonné au pillage et dévasté par le feu ».

Par cet avertissement, de Wrède espérait empêcher l’intervention de ces bandes armées qui avaient tant inquiété les alliés en 1814. Si terribles qu’elles fussent, les menaces ne produisirent aucun effet. Brice avait reçu, apportés par des paysans des environs de Sarreguemines, la proclamation de de Wrède et des renseignements sur la progression des troupes ennemies. Le 24 juin, les Bavarois, remontant la vallée de la Sarre, se dirigeaient sur Sarre-Union pour gagner de là, Fénétrange et la route de Nancy.

Il crut n’avoir affaire qu’à une avant-garde avec laquelle il pourrait se mesurer. Il résolut de lui interdire le passage de la rivière au pont de Wolfskirchen entre Pistorf et Niederstinzel. Il lança son appel aux armes. Ses envoyés se rendirent en hâte dans toutes les directions pour déclarer la levée en masse.

La Gabel Armée

Le rendez-vous était à Fénétrange, le dimanche 25 juin, au matin. Et des villages, des hameaux, des fermes, accoururent des laboureurs, des charretiers, des bûcherons, des charbonniers, des artisans. C’étaient des hommes de la terre ou de l’atelier, à la peau tannée, au poil rude, aux mains calleuses. Quelques-uns étaient armés de fusils, la plupart ne portaient que des piques, des fourches ou des haches. Certains avaient amené leurs chevaux de charrue.

Misérable troupe, mais pleine d’ardeur. Elle surgissait du sol comme une haie de ronces ou d’épines pour déchirer l’envahisseur. Il était bien sûr que ces gens ameutés n’auraient pas le pouvoir d’arrêter la marche de l’ennemi. Ils étaient presque sans armes et, du reste, ils ne savaient pas se battre, mais ils n’admettaient pas que l’étranger pût fouler impunément leurs champs, profaner leurs maisons, maltraiter les enfants et les infirmes, inquiéter les femmes, sans qu’ils se fussent dressés devant lui, même les poings vides.

Ils étaient un millier, au matin du 25 juin, dans cette petite ville de Fénétrange où Brice les avait convoqués. Le juge de paix Gebell était à cheval au milieu d’eux. D’anciens officiers, Westermann, Renard, Midavaine, Hertz s’efforçaient de les ranger et de les grouper en compagnies dont ils prenaient le commandement. Cette foule de volontaires où voisinaient les casquettes de peau et les chapeaux de feutre, les blouses de toile bleue et les vestes de bure, formait une cohue si disparate qu’on en garde encore le souvenir sous le nom de la « Gabel Armée », l’armée des fourches. Dans la fièvre de l’impatience, elle attendait des ordres.

Brice avait couché, la veille, avec son corps de partisans à Berthelming, à une lieue au sud de Fénétrange. Il avait logé lui-même chez un de ses officiers, le lieutenant adjudant-major Klein. Il en était parti à la pointe du jour. Traversant Fénétrange avant que la Gabel Armée y fut rassemblée, il se dirigea vers Sarre-Union pour déterminer la situation de l’ennemi. Il laissa le gros de sa troupe à Wolfskirchen dont il comptait défendre les abords. Puis, prenant avec lui vingt-cinq de ses éclaireurs montés, il s’avança jusqu’à Sarre-Union. A cette heure matinale, les ennemis n’avaient pas encore paru dans la ville.

Lorsque Brice y pénétra avec son peloton, les habitants se mirent aux fenêtres et l’acclamèrent, mais il se souciait peu des applaudissements. Ce qu’il voulait, c’était alarmer l’ennemi et retarder sa marche. Il s’avisa d’une vieille ruse de guerre. Il prétendit qu’il précédait l’armée française en fourrier et il fit battre à son caisse, par toutes les rues, qu’on préparât des vivres pour un effectif de 16 000 hommes. Cependant, la patrouille qu’il avait envoyée dans la direction de Sarralbe épier la progression des Bavarois, vint lui rendre compte que l’ennemi s’avançait en une colonne serrée de la valeur d’un corps d’armée.

Devant pareille force, le seul parti raisonnable était de se replier. Brice reprit la route de Fénétrange mais, avant de rejoindre la Gabel Armée à Wolfskirchen, il plaça son mamelouck Pierre en vedette sur la hauteur plantée de vignes, qui domine Pistorf. De cet endroit, la vue s’étend par la coulée sinueuse de la rivière, jusqu’à la sortie de Sarre-Union. Il était aisé de surveiller les agissements des Bavarois. Brice sut ainsi que l’infanterie occupait la ville et paraissait devoir y séjourner, mais qu’un gros détachement de cavalerie avait été vu se dirigeant vers l’ouest par la vallée de la Naubach. Il semblait probable que son intention fût de tourner les troupes françaises en prenant à travers bois par la Bonne-Fontaine et en se rabattant sur Fénétrange par la route d’Albestroff.

De Wrède était, en effet, entré dans Sarre-Union. Il y avait appris de la bouche du maire, la fausse nouvelle que le chef de partisans avait si bruyamment proclamée. Il y ajouta foi, sans même penser qu’il eût été logique de la faire contrôler. N’osant pas se risquer à poursuivre sa route, il avait fait prendre position à l’infanterie de Raglowitch, tandis que la cavalerie du prince Charles poussait des reconnaissances sur les points où il craignait de voir déboucher l’armée française. Mais l’arrêt des Bavarois ne fut que de quelques heures. Rassuré par les rapports de sa cavalerie, de Wrède décida, dans la soirée de reprendre sa marche. L’artifice de Brice avait retardé d’un jour l’avance de tout un corps bavarois. Vingt mille hommes s’étaient tenus sur le qui-vive, en formation de combat, prêts à repousser un adversaire chimérique Les habitants de Sarre-Union en firent longtemps des gorges chaudes.Au moment où le chef de partisans et ses éclaireurs reprenaient le contact, à Wolfskirchen, avec l’infanterie du corps franc grossie de la Gabel Armée, un peloton de cavalerie ennemie survint au grand trot par la route. Brice fit demi-tour et chargea les Bavarois, qui, bousculés, se dispersèrent dans un galop éperdu.

Comme il était inutile d’attendre le retour offensif d’une troupe plus importante, Brice décida de renvoyer la Gabel Armée. L’ordre de dislocation produisit une panique. Les paysans crurent qu’ils risquaient d’être cernés et massacrés. Ils abandonnèrent sur place leurs armes de fortune et se sauvèrent dans les vignes et dans les bois. Cependant quelques coups de feu furent tirés sur des patrouilles de cavaliers qui s’approchaient trop audacieusement. Ils suffirent à les maintenir en respect.

Brice dirigea le repli de son corps de partisans sur la forêt du Freywald. Les éclaireurs montés protégeaient à distance le mouvement des fantassins. Quelques-uns d’entre eux se trouvaient encore dans Fénétrange, lorsque la tête de la colonne de cavalerie venant de Bonne-Fontaine, apparut sur la place des Halles. Ils la reçurent à coups de carabine. Les Bavarois s’élancèrent pour les sabrer, mais les partisans n’attendirent pas leur choc. Abandonnant prestement leurs chevaux, ils se glissèrent dans les maisons où les habitants les cachèrent. Ils purent échapper aux recherches et, la nuit tombée, rejoindre leurs camarades.

La cavalerie bavaroise, quittant Fénétrange, se dirigea sur Dieuze où elle cantonna. Un peloton de ses hussards se présentait le lendemain soir, à 7 heures, à l’Hôtel de Ville de Nancy. Le 27 juin, de Wrède, à son tour, traversait Fénétrange. En manière de représailles, ses soldats cassèrent au passage quelques vitres, mais leurs manifestations hostiles se bornèrent à cet acte anodin.

Cependant, le feld-maréchal, furieux de sa ridicule mésaventure, lançait du quartier-général de Nancy l’ordre du jour suivant daté du 30, qui devait être affiché dans toutes les communes des départements de la Meurthe, de la Moselle et des Vosges :
« Le nommé Brice, domicilié à Lorquin, s’étant, encore hier, trouvé à la tête d’une bande de brigands, est, conformément à l’article 1erde ma proclamation du 24 juin, déclaré hors la loi. Il sera arrêté partout où il sera trouvé, traduit devant une commission militaire et jugé dans les vingt-quatre heures. Ses biens seront confisqués pour la caisse des hôpitaux militaires des armées alliées, sa maison sera rasée dans les vingt-quatre heures par les habitants de Lorquin que je rends responsables de l’exécution ».

Les trois empereurs

Le chef de partisans n’avait pas été découragé par l’insuccès de son premier contact avec l’ennemi. Sa troupe, allégée de la Gabel armée n’était plus composée que d’officiers, d’anciens soldats, de forestiers, de gardes-champêtres ou de chasseurs qui, habitués au braconnage, n’avaient pas peur des coups de fusil. Ils étaient tous prêts à le suivre où qu’il les conduisit.

De la forêt du Freywald, Brice avait gagné Dolving, au creux d’une profonde vallée où coule le Landbach, ruisseau affluent de la Sarre. Il y passa une courte nuit, réfléchissant sur le parti à prendre. Il eut d’abord l’intention de se rendre à Lunéville pour y rassembler les gardes nationaux de la ville et ceux de Blâmont. Il espérait, avec son corps franc grossi d’éléments nouveaux, pouvoir jouer un rôle plus efficace.

Il envoya, le 26 juin dans la matinée, un de ses officiers prévenir de son dessein la municipalité de Lunéville. Celle-ci fut effrayée de cette démarche. Elle venait de recevoir, le même jour, à 9 heures, deux officiers du prince Charles de Bavière qui « annonçaient des intentions amicales pourvu que la ville assurât la sécurité des troupes alliées ». Le maire de Lunéville ne sut que répondre à l’émissaire du chef des partisans. Ses explications embarrassées démontrèrent à Brice que son projet était difficile à réaliser. Il y renonça.

Ce fut une heureuse inspiration, car il risquait de se faire prendre au piège. La pusillanime municipalité le trahissait par peur des représailles de l’ennemi : elle avait adressé une requête à « S. A.R. le prince Charles » pour implorer sa protection sous la forme d’une garnison bavaroise.

Délaisser l’appoint des gardes nationaux de Lunéville et de Blâmont, c’était renoncer aux opérations de quelque envergure. Brice se rendait compte qu’elles seraient dangereuses et stériles. Avec sa poignée d’hommes déterminés, il pouvait harceler l’ennemi, mais non le combattre. De Wrède le traitait de chef de brigands, il agirait comme tel, mais ses brigandages ne s’exerceraient que sur de petits détachements, sur les convois et les courriers de l’envahisseur.

Sa parfaite connaissance du pays lui permit de découvrir un admirable repaire. Il établit son poste de commandement en pleine forêt, à la ferme des Hautes-Maisons, qui est un écart de la commune de Languimberg.

Du côté de la route de Sarrebourg à Blâmont, il était couvert par la ligne des étangs de Stock et de Gondrexange. Elle livre passage à la seule route de Château-Salins, encore celle-ci, traversant le bastion boisé où se tenaient les partisans, se trouvait-elle sous leur contrôle. Derrière les étangs, épousant leurs bords dentelés, se dresse une épaisse bande de forêts qui se succèdent à peu près sans interruption de Sarre-Union jusqu’aux montagnes des Vosges. Ces hautes futaies dont l’ombre profonde masque des bas-fonds humides, des mares, des fossés bourbeux, étaient d’un accès difficile. Les sentiers qui les pénétraient n’étaient guère connus que des bûcherons et des charbonniers. Aucune troupe n’aurait osé s’y aventurer sans guide.

Sans s’écarter de cet excellent refuge, les partisans pouvaient surveiller le pays. A quelques centaines de mètres des Hautes-Maisons, le hameau de Miniqueguerre est bâti sur une hauteur d’où la vue s’étend au loin. Ce « beauvoir » leur servait de poste de vigie. L’ennemi signalé, il était possible, soit de le surprendre en cheminant sous bois, soit de se soustraire ses recherches en gagnant d’inaccessibles couverts.

Grâce à l’étendue des forêts qui dissimulaient ses expéditions, le corps franc du commandant Joseph Brice exerçait son action loin de sa base.

Il est impossible de donner le journal complet de ses exploits. Les documents que l’on possède permettent seulement d’en reconstituer certains épisodes. Le plus fameux est rapporté par Guillaume de Vaudoncourt dans sa relation des campagnes de 1814-15. La plupart des historiens l’ont négligé quoiqu’il fût d’importance, certains même ont prétendu qu’il était apocryphe.

Il suffit, pour en établir la véracité, de remarquer que le général de Vaudoncourt, se trouvant à Metz en 1815, a écrit cette partie de son historique d’après des renseignements directs. Son témoignage est celui d’un contemporain autorisé et ne peut être mis en doute. Il confirme une puissante tradition populaire.

Les trois souverains alliés, le tzar de Russie, l’empereur d’Autriche, le roi de Prusse s’étaient longtemps tenus à Heidelberg, dans l’attente des événements de Belgique. Ils ne quittèrent cette ville que le 27 juin, en même temps que le IVe corps de l’armée russe. Le 30, ils étaient à Haguenau où ils reçurent les plénipotentiaires français envoyés par le gouvernement provisoire. La proposition de paix qui leur était soumise, la nouvelle de la présence de Wellington et de Blucher devant Paris, leur donnèrent l’assurance qu’ils pouvaient poursuivre leur route, sans courir aucun risque, sous la protection d’une faible escorte.

Ils arrivèrent à Sarrebourg le 9 juillet et y séjournèrent le lendemain. « Il s’en fallut de peu qu’ils ne fussent enlevés par le corps franc du lieutenant-colonel Brice ».

L’officier commandant l’avant-garde des partisans démasqua l’entreprise en échangeant des coups de feu inopportuns avec la cavalerie russe qui se trouvait à Héming. La fusillade s’entendit à Sarrebourg. Elle alerta les deux bataillons d’infanterie qui y cantonnaient. Ils se disposèrent à défendre les abords de la ville. Le corps franc ne s’attendait pas à rencontrer une résistance aussi avertie. Brice dut renoncer à poursuivre un combat inégal. Le zèle de son trop ardent adjoint avait fait manquer une prise qui eut été unique dans l’Histoire.

La tradition lorraine raconte à sa manière la tentative de capture des « Trois Empereurs ». Elle assure que les souverains alliés prenaient leur repas dans une auberge de la ville, lorsqu’un traître, la servante de l’auberge selon les uns, un revendeur selon d’autres, vint les prévenir de l’approche des partisans. Ils se levèrent précipitamment de table et coururent à leurs voitures qu’ils firent atteler en toute hâte. Certains prétendent même qu’ils s’enfuirent.

La tradition travestit la vérité qui lui semble toujours terne. Elle n’invente que les détails, mais sur l’étoffe la plus simple, elle brode de tels ornements qu’on ne distingue plus la trame. L’histoire du dîner interrompu réjouissait les esprits populaires qui aimaient à se représenter les « empereurs » privés d’un plantureux festin. Ce tableau ajoutait une note narquoise à la description de la frayeur que les partisans leur causèrent.

Quoi qu’il en soit, le coup de main de Brice avorta. L’inquiétude des souverains avait été vive, la colère de Schwartzemberg qui se trouvait avec eux à Sarrebourg, fut extrême.

Elle se traduisit par une proclamation où la menace atteint le paroxysme : « Tout citoyen habitant des villes ou des campagnes n’appartenant pas à un corps régulier, pris les armes à la main, se qualifiant même de partisan ou de Soldat des soi-disant corps francs, sera regardé comme perturbateur du repos public et fusillé sur le champ. Les villes et villages dont les habitants prendront les armes pour leur défense seront réduits en cendres, les maisons d’où partiront des coups de feu seront rasées et les habitants tenus en prison jusqu’à ce qu’ils aient nommé le coupable. Des colonnes mobiles devront parcourir tout le pays. Si un soldat allié est tué, il y aura dix mille francs d’amende pour la commune ». (3 juillet).

Cet écrit, qui est l’expression d’un mouvement de rage, ne constitue-t-il pas la meilleure preuve de l’audacieuse entreprise tentée par Brice et ses partisans ?

Le séjour à Sarrebourg, le 3 juin, séjour nécessité par l’attente du régiment de Cosaques qui désormais encadrera les équipages des souverains alliés, la lenteur du voyage dans le pays accidenté et peu sûr (ils mirent deux jours pour arriver à Nancy) viennent apporter des arguments secondaires qui, néanmoins, ne sont pas négligeables.

Quelles conséquences auraient pu résulter de l’enlèvement des Trois Empereurs par Brice et son corps franc ? Quel roman ne pourrait-on pas bâtir sur cette fantastique hypothèse ?

Embuscades et surprises

Il convient de revenir à la simple histoire, si incertaine soit-elle, puisqu’elle ne s’appuie sur aucune pièce d’archives. Brice, d’autre part, n’a pas écrit le compte rendu de sa campagne. Trop modeste pour se glorifier dans ses mémoires, il estimait même n’avoir accompli que son devoir en combattant l’envahisseur de son mieux et le plus longtemps possible.

Dans une réclamation adressée, en octobre 1832, au ministre de la Guerre, il rappelait sa conduite comme « commandant d’un corps de chasseurs volontaires de la Meurthe, corps qui, pendant la campagne, a été plus particulièrement connu sous le nom de corps franc et qui a agi, jusque un mois après la bataille de Waterloo, avec quelque succès (sic) contre l’ennemi ». Il ne dit rien de plus sur ses faits d’armes. L’expression « quelque succès » ne suffit guère à évoquer cette ardente chasse où tantôt le partisan surprenait le Bavarois ou le cosaque, tantôt traqué lui-même, rusait pour échapper à leurs poursuites.

Une polémique de presse et une instruction judiciaire qui seront exposées par la suite révèlent certains exploits du 2ecorps de chasseurs volontaires. A l’attaque d’un convoi russe auprès de Héming, le corps franc de Brice remporta un succès marqué. La garnison de Sarrebourg, prévenue par des feux de paille allumés au sommet de hautes perches, accourut sur le lieu du combat. Elle n’y trouva que les traces d’une lutte acharnée, des morts, des blessés et des voitures brisées.

Au voisinage, Maison-L’Evêque, la-propriété de M. Benoist de Zuffal, était en feu. Les partisans avaient disparu, emportant tous les objets de valeur et entraînant les chevaux dont ils avaient coupé les traits.

Brice ne s’appropriait jamais le butin. Ce jour-là, une somme de trente mille francs avait été saisie dans un caisson. L’argent fut compté sur un manteau déployé à terre. Puis, les hommes ayant fait le cercle, la prise fut partagée rigoureusement entre tous. Les prisonniers qu’il captura ont rendu hommage à sa générosité.

Il interdisait de les maltraiter, et, bien souvent, il se contentait de les désarmer en leur rendant la liberté, car il ne pouvait ni les conduire dans une place forte, ni les garder à son bivouac. Des officiers supérieurs qui tombèrent entre ses mains, le remercièrent même de ses bons procédés envers eux et leurs soldats, tels le major prussien baron Mertens et un colonel anglais attaché a l’état-major du prince de Schwartzemberg.

Cependant il n’était pas aisé, dans tous les cas, d’imposer aux partisans, le respect de la discipline. Ils se livrèrent plusieurs fois à des actes de représailles dont, par la suite, Brice fut considéré comme responsable. Il devait l’être d’autant moins, que ses subordonnés ne commirent jamais leurs excès qu’en l’absence de leur chef. Encore ne furent-ils coupables ni de pillages, ni de violences qui ne puissent se justifier.

Les partisans de Brice ne molestèrent jamais l’habitant qui, du reste, admirait leur bravoure. Bien qu’ils fussent des hôtes dangereux, ils reçurent presque partout l’hospitalité et des vivres. Jamais leurs mouvements ne furent dénoncés, jamais leurs cachettes ne furent révélées à l’ennemi malgré l’appât de fortes primes. Souvent même, le paysan chez lequel les partisans étaient passés, décrochait son fusil de chasse du manteau de la cheminée et prenait part à leurs expéditions.

Le terrain battu par le corps franc s’étendait de Sarrebourg à Lunéville, Blâmont et jusqu’aux alentours de Badonviller. Brice connaissait parfaitement le physique et le moral de cette contrée qu’il avait étudiée au cours de ses incessantes pérégrinations. Il avait appris à mesurer les sentiments des habitants et leurs ressources. Négligeant les peureux et les tièdes, il s’appuyait sur l’assistance et la générosité des patriotes. C’est ainsi qu’il parvenait à se maintenir en campagne, bien que sa situation devint de jour en jour plus difficile. Il avait craint qu’une partie de sa troupe fasse défection lorsque furent connus le désastre de Waterloo, puis l’effondrement définitif de l’Empire.

Quelques-uns de ses hommes l’abandonnèrent, il est vrai, mais la plupart lui restèrent fidèles. L’armée régulière pouvait regagner ses garnisons. La garde nationale pouvait rentrer dans ses foyers, puisque, Napoléon ayant abdiqué, les Alliés avaient rempli leurs buts de guerre. Eux, les partisans, n’oubliaient pas qu’ils étaient des volontaires, et que, s’ils s’étaient enrôlés de leur plein gré, c’était pour protéger le pays contre l’invasion. Ils ne devaient pas déposer les armes tant que l’ennemi foulerait le sol de la France.

La convention de Frémonville

Les Russes, qui occupaient la Lorraine, s’irritaient de ce que leurs détachements fussent sans cesse alertés par ces adversaires insaisissables. L’empereur Alexandre avait nommé gouverneur général de la province M. d’Alopeus, qui avait déjà exercé pareilles fonctions en 1814.

C’était un homme d’esprit libéral et de jugement pondéré, auquel les historiens locaux se plaisent à rendre hommage. A peine fut-il en possession de son emploi, qu’il résolut de faire cesser cette guerre de surprises et d’escarmouches. Il exhorta les habitants à se tenir tranquilles et il leur interdit de prêter assistance aux partisans qui sont, disait-il « nuisibles au repos public et aux voyageurs (sic) ». Il comptait surtout obtenir un résultat décisif d’un procédé d’intimidation, dont il fit immédiatement l’essai. Il invita les maires à recenser les habitants de leurs communes et à lui signaler les absents. Il ne doutait pas que ce moyen ne lui fournisse la liste des partisans contre lesquels il avait décidé de sévir (11 juillet).

La méthode fut inefficace. Les maires mirent de la mauvaise volonté à se transformer en délateurs de leurs administrés. Beaucoup d’entre eux assurèrent qu’ils ne connaissaient pas les partisans, pour la plupart anciens soldats, qui étaient devenus étrangers à leurs propres villages, parce que le service les en avait longtemps éloignés. L’excuse n’était peut-être pas très valable mais elle s’accompagnait d’explications qui donnèrent à réfléchir au gouverneur. Il était impossible d’exercer une contrainte sur les partisans, ces vétérans des grandes guerres n’ayant aucune famille et ne possédant aucun bien. De fait, la menace de confiscation des fortunes ou même celle de la destruction des maisons fut à peu près inopérante.

M. d’Alopeus modifia sa tactique. Il essaya d’amadouer ces combattants volontaires qui s’obstinaient à poursuivre une lutte disproportionnée. Au lieu de les traiter en bandits, il leur offrit la paix sans restrictions. Il leur reconnaissait la qualité légale de combattants, et de ce fait, les absolvait de toutes accusations criminelles.

Le document qui est daté de Nancy, le 12 juillet, mérite d’être reproduit : « Le ministre de l’armée impériale de Russie, gouverneur général des départements de la Meurthe, de la Meuse, de la Moselle, des Vosges et de la Marne déclare au chef d’escadron Brice, aux capitaines Rioux, Parmentier, Georgel, à l’adjudant-major Klein, aux sous-lieutenants Deveney et Conrad, au sergent Jacquot (de Lorquin), qui se trouvent à la tête des partisans, que le but de la guerre ayant été atteint par la chute de celui contre lequel elle avait été particulièrement dirigée, ils aient à rentrer dans leurs foyers dans l’espace de dix jours et à dissoudre les corps sous leurs ordres. Aussitôt qu’ils auront déféré au présent ordre, ils se présenteront aux maires de leurs communes qui constateront leur retour et nous en donneront avis sur le champ par la voie de M. le Sous-Préfet de l’arrondissement. Nous promettons alors aux individus ci-dessus désignés protection et garantissons de les faire respecter dans leurs personnes et dans leurs propriétés ».

Le texte se complète des menaces habituelles dans le cas où contre toute attente (sic) Brice et ses officiers resteraient « sourds à cette invitation ».

Ne pas prêter l’oreille à des offres de paix et d’amnistie eut été déraisonnable. En effet, Brice était seul à continuer la guerre en rase campagne. Son héroïque entêtement devenait paradoxal. Il n’en pouvait rien espérer d’utile pour le pays, puisque Pans avait ouvert ses portes, puisque Louis XVIII était rentré aux Tuileries et puisque l’armée de la Loire avait fait sa soumission.

Toutes ces circonstances lui avaient été signifiées en même temps que les offres d’Alopeus. Il savait aussi qu’en Lorraine, Marsal s’était rendue le 7 juillet, qu’à Toul, le colonel Fruchard avait signé le 6 juillet, une convention de statu quo avec le général russe Radetski.

Phalsbourg tenait encore, mais toutes les villes ouvertes du département étaient occupées par l’ennemi. Le colonel Titoff était à Sarrebourg, le lieutenant-colonel Ouguenoff à Lunéville. Fénétrange, Château-Salins, Blâmont, Lixheim, Moyenvic, Vic, Dieuze, Einville avaient des garnisons.

Les mouvements des partisans se trouvaient, sinon paralysés, du moins très gênés. Ils ne pouvaient guère quitter l’abri des bois. Enfin, Brice était certain que Napoléon, de nouveau déchu du trône impérial, n’aurait plus besoin de son sabre. On assurait que, cette fois, l’exil serait si lointain qu’il ne permettrait plus de retour. Et personne ne parlait de l’ancien roi de Rome, en faveur duquel son père avait abdiqué vainement.

Brice ne devait pas risquer inutilement la vie de ses compagnons de combat. Il lui fallait se résoudre à déposer les armes. Sa conscience était tranquille. Elle lui disait qu’il avait accompli, tout ce que l’honneur militaire lui commandait mais, dans un sursaut de fierté, il entendit n’accepter qu’à son heure et à sa manière les conditions qui lui étaient offertes.

M. d’Alopeus avait rédigé sa lettre dans des termes autoritaires. Il prétendait pouvoir exiger la soumission de Brice et de son corps franc. Un mot était de trop : Ordre.

Brice consentait à faire un pas vers la conciliation, mais il se refusait à obéir aux injonctions d’un gouverneur civil et russe. La formule blessait ce soldat. Il ne s’inclinait pas devant un ennemi qu’il avait constamment tenu en échec. Il avait décidé de traiter, mais avec un soldat comme lui-même. Il voulait pouvoir discuter les conditions, selon lesquelles il mettrait fin aux hostilités.

La reddition pure et simple aux mains d’un maire de village lui apparaissait comme une humiliation. Il ne la subirait pas. Peut-être pressentait-il qu’on pourrait désavouer un tel intermédiaire et qu’il aurait à regretter de ne l’avoir pas récusé ?

Il répondit qu’il était prêt à entrer en pourparlers, d’égal à égal, avec un chef russe, sinon qu’il continuerait à tenir la campagne. Comme il était toujours redoutable, il fut écouté.

Le colonel Alexis Orloff fut chargé des négociations. Il rencontra le commandant du corps franc au village de Frémonville, près de Blâmont. Brice avait abandonné depuis quelques jours la forêt de Réchicourt. Il avait traversé la grand’route de Sarrebourg à Lunéville et était venu camper dans les bois de Tanconville d’où il pouvait, sous le couvert des hautes futaies, gagner le massif du Donon qui lui offrirait des abris inexpugnables. Sa troupe était réduite. La difficulté de se procurer des vivres s’accroissant de jour en jour, car le pays était parsemé de détachements ennemis, il avait autorisé ceux des volontaires qui le désiraient, à rentrer chez eux. D’autre part, la mort, les blessures et les maladies avaient diminué les effectifs. Enfin, il fallait bien reconnaître que l’enthousiasme guerrier déclinait. Le temps héroïque des partisans était révolu.

Brice obtint des conditions qui devaient le satisfaire. On le reconnaissait comme chef légitime d’une troupe légalement constituée, c’est-à-dire ayant la qualité et les droits des belligérants. L’ennemi rendait hommage à sa valeur. Brice conservait ses armes et ses officiers jouissaient du même privilège.

Le texte même de cet accord est à lire en son entier :

Convention conclue entre le Colonel Orloff Commandant un détachement du 7eCorps d’armée de S. M. I. de toutes les Russies dans les Vosges, au nom des hautes puissances alliées d’une part, et le Chef d’escadron Brice, Commandant le 2eCorps de Chasseurs volontaires de la Meurthe, au nom du gouvernement français, d’autre part.

1° – Dès ce moment, toutes hostilités cessent entre les troupes alliées et celles commandées par le chef d’escadron Brice.
2° – Le chef d’escadron Brice s’engage à déposer les armes à Frémonville et à dissoudre son corps dans les vingt-quatre heures de la ratification de la présente convention par le Commandant du 7e Corps, lieutenant général Sabaneief. Quant aux parties détachées de son corps, M. Brice enverra les ordres en conséquence et nommera les chefs qui les commandent et les lieux où ils se trouvent.
3° – M. le Chef d’escadron Brice et MM. les officiers sous ses ordres, savoir le capitaine Rioux, le capitaine Georgel, le capitaine Golzard du Vivier, le capitaine Litté, le lieutenant adjudant-major Klein, le lieutenant Schmidting, le lieutenant Garnier, le lieutenant Conrad, le lieutenant Devenay, le lieutenant Gauthier, le lieutenant Maréchal, le sous-lieutenant Parmentier, le sous-lieutenant Servin, le sous-lieutenant Rauch, et le maréchal des logis Jacquot, s’engageront chacun sur leur parole d’honneur, en rentrant dans leurs foyers, autres que les places fortes qui n’ont pas encore arboré le drapeau blanc, à ne rien entreprendre contre les hautes puissances alliées, à moins qu’ils ne soient autoriséss par leur gouvernement légitime, reconnu des hautes puissances alliées ils conserveront leurs armes.
4° – Le chef d’escadron Brice et les officiers sous ses ordres désigneront les endroits de leurs domiciles où ils désirent rentrer après la dissolution de leur corps et si quelques-uns de MM. les officiers préféraient se retirer ailleurs que dans leurs domiciles, il leur sera délivré des passeports à Nancy.
5° – Le délai de vingt-quatre heures expiré, ceux qui seraient trouvés en armes, attaquant quelques individus appartenant aux hautes puissances alliées, seront regardés comme brigands et traités comme tels.
6° – Il ne sera fait aucune recherche contre ceux qui ont servi dans le 2e Corps des chasseurs volontaires, non plus contre leurs parents, soit dans leurs personnes, soit dans leurs propriétés.

Fait à Frémonville le 7-19 juillet 1815, à midi.
Signé Brice, Chevalier de la Légion d’honneur et de la Réunion
Signé Orloff (Alexis) Colonel Commandant dans les Vosges un détachement du 7eCorps d’Armée de S. M. l’Empereur de toutes les Russies.

Vu et approuvé
Par moi, Commandant le 7e Corps d’Armée Signé le général Sabaneief
Par Son Excellence le lieutenant général Commandant le 7e Corps d’Armée russe Signé le général major Orloff (Michel)

Cette pièce constitue un splendide témoignage de la résolution et de la bravoure de Joseph Brice.

Avec des combattants de fortune, mal équipés, à peine armés, sans solde, souvent sans vivres, il avait tenu tête à l’ennemi, en pleine campagne, du 24 juin au 19 juillet. Isolé au milieu du flot montant de l’envahisseur, ne pouvant espérer aucune aide des troupes régulières enfermées dans les places fortes, ne recevant pas d’ordres, en butte aux pires menaces, sollicité par de nombreux motifs de découragement, cet énergique Lorrain avait su résister pendant vingt-six jours et faire passer dans le cœur de ses soldats improvisés sa dure volonté de résistance.

Ce court espace de temps suffit à lui assurer désormais, dans son pays, une mémoire glorieuse.

 

A suivre…

Le général Brice, chef de partisans lorrains (2)

 

 

D’après un article paru dans la revue « Le Pays Lorrain » – Année 1923

1815 – La dernière envolée des Aigles

La conspiration des Chasseurs royaux

Un arrêté du roi Louis XVIII à la date du 6 mai 1814, prescrivit la dissolution des corps de partisans crées conformément au décret impérial du 4 janvier.

Les officiers, sous-officiers et soldats de l’armée active, qui avaient fait partie de ces formations, devaient rejoindre leurs régiments d’origine. Les autres volontaires étaient renvoyés dans leurs foyers. C’est ainsi que Joseph Brice reprit sa place, le 30 juillet, dans son ancien régiment devenu Corps royal des Chasseurs à Cheval de France.

Cette superbe dénomination ne suffisait pas à rallier au nouveau régime les ex-guides de l’Empereur, c’est à contre-cœur qu’ils portaient la cocarde blanche. De nombreux rapports signalent le mauvais esprit qui régnait dans leurs escadrons. Ainsi le comte Beugnot écrivait, dans le bulletin de police du 29 juin, qu’à une revue passée la veille au Champ de Mars, les chasseurs avaient, pour la plupart, crié « Vive le roi », mais que plusieurs s’y étaient refusés.

Loin d’oublier leur idole, ses grognards l’appelaient de tous leurs vœux : ils prétendaient même que Napoléon avait quitté l’ile d’Elbe et qu’il était en route pour se mettre à la tête des armées de l’empereur d’Autriche. L’indiscipline ne faisait que croitre. Durant tout le mois de juillet, l’appel de onze heures ne manqua pas de se terminer par les cris de « Vive l’Empereur ! ».

Le ministre s’émut, prit des sanctions et prononça des renvois puis, désespérant de ramener le régiment à des sentiments loyalistes, décida de le déplacer à telle distance que ses acclamations ne parvinssent plus aux oreilles du Roi. L’ex Chasseurs à cheval de la Garde fut désigné pour tenir garnison à Saumur.

Joseph Brice s’y retrouva sous les ordres du général Lefebvre-Desnouettes. C’était un fervent adorateur de Napoléon dont il était le parent par alliance. Son adjudant-major sacrifiait au même culte, ils s’entendirent à merveille.

Dans le salon de Mme Lefebvre-Desnouettes « on s’exprimait sur la cour de la manière la plus démesurée ». La générale, elle-même « tenait des propos inconvenants sur la famille royale ». Non contents de dauber sur les Bourbons, les habitués « prédisaient le retour prochain de Napoléon » (Bulletins de police du comte Beugnot).

Cet ardent foyer de bonapartisme inquiétait le ministère qui prescrivit des licenciements d’officiers et de soldats. Un délégué de la Direction Générale de la Police rendit compte, le 21 août, de l’enquête à laquelle il venait de procéder : « Depuis la réorganisation qui en a été faite par le maréchal Ney, l’opinion s’est beaucoup améliorée. Mais on a été obligé, par mesure de sûreté, de morceler en cantonnements dans l’arrondissement de Baugé les cinq à six cents hommes qui en ont été extraits et cessent d’en faire partie. La masse réorganisée paraît bonne ».

Les princes ne savaient que faire pour se concilier cette troupe réfractaire. Le duc d’Angoulême vint passer le régiment en revue, et, comme témoignage de satisfaction, augmenta de cinq sous la paye, ce qui la portait à dix-huit sous. Les chasseurs acceptèrent l’argent, mais ne se laissèrent pas séduire : ils regrettaient le Tondu.

L’encouragement à la résistance leur venait d’en haut. Leur colonel ne perdait aucune occasion de manifester ses opinions bonapartistes.

Le 4 novembre, jour de la Saint-Charles, Mme Lefebvre-Desnouettes donna un repas de deux cents couverts en l’honneur de la fête de son mari. Le sous-préfet de Saumur n’osa pas assister à ce banquet « où il n’aurait pu porter le toast réglementaire à la santé du roi ». Aussitôt après avoir salué la générale, il se retira, dans la crainte d’être le témoin d’un esclandre. Débarrassés de sa fâcheuse présence, les invités avaient tenu des discours séditieux. Ils furent dénoncés. Le régiment, qui causait de tels scandales, dut quitter Saumur pour Cambrai au début de 1815.

Cependant Lefebvre-Desnouettes ne s’en tenait pas à des protestations verbales. De concert avec Fouché, quelques hommes politiques et de nombreux généraux, il préparait le retour de l’Empereur. La conspiration était purement militaire. Les garnisons du Nord devaient descendre sur Paris et s’emparer du pouvoir au nom de Napoléon.

Joseph Brice, qui, le 14 novembre, avait été promu adjudant-major (rang de chef d’escadron dans la ligne) était devenu l’auxiliaire du colonel dans le commandement du régiment. Lefebvre-Desnouettes le mit, des premiers, au courant du complot. Il le chargea de préparer le soulèvement des escadrons. Brice était aimé de tous les vieux chasseurs : il n’eut pas de peine à recueillir l’unanimité des adhésions. Le régiment n’attendait que le signal. On sait qu’il fut donné à contre-temps et que la conspiration échoua, mais ce ne fut pas la faute des chasseurs de la Garde qui, abandonnés de tous, risquèrent cependant l’aventure.

Le général comte Drouet d’Erlon devait partir de Lille à la tête de sa division, forte de seize mille hommes. Le général Lallemand, l’ainé, se chargeait d’amener la garnison de Laon et le détachement des Dragons du Roi. Le rendez-vous fixé était à Senlis, au lieu dit La Patte d’Oie. L’armée imprévue à Lille le 8 mars, du maréchal Mortier déjoua les projets de d’Erlon. Il donna contre-ordre et les régiments restèrent dans leurs casernes.

Lefebvre-Desnouettes et ses chasseurs persistèrent dans la tentative de marcher sur Paris. Ils quittèrent Cambrai, le 9 mars, et vinrent coucher à la Fère. Ils y furent rejoints, dans la matinée, par les deux généraux Lallemand (Nés tous deux à Metz en 1774 et 1777). Mais ce fut en vain qu’ils essayèrent d’entraîner la garnison. Le général d’Aboville et le major Pion des Loches, du 2e d’artillerie à pied, surent retenir les troupes dans l’obéissance. Les chasseurs se rabattirent vers Chauny, sans réussir à entamer la fidélité du 2e escadron des Dragons du Roi qui tenait garnison dans cette ville. Le 11, les chasseurs royaux entraient dans Compiègne. Le 7e chasseurs, qui s’y trouvait, fut inébranlable. Son colonel, de Talhouet, soustraignit, par un départ brusqué, le régiment à l’action des rebelles. Ceux-ci ne purent que briser les enseignes décorées de fleurs de lys et bousculer les habitants qui refusaient de crier « Vive l’Empereur ».

Ces manifestations ne suffirent pas à apaiser leur déconvenue. La plupart des officiers se rendaient compte que le coup de main était manqué, puisque le régiment ne parvenait pas à rallier d’autres corps. Les chasseurs murmuraient leur mécontentement. Le général Lion, major, et les chefs d’escadron décidèrent d’arrêter cette course stérile. Ils déclarèrent à Lefebvre-Desnouettes qu’ils ne voulaient plus le suivre et qu’ils retournaient à Cambrai. Le colonel les supplia de tenter, pour le moins, de rejoindre Napoléon sur la route de Lyon mais il ne fut pas écouté. Le régiment fit demi-tour.

Lefebvre-Desnouettes s’était entêté dans sa résolution de courir, coûte que coûte, au devant de l’Empereur. Abandonné de ses soldats, il groupait encore autour de lui quelques fidèles : les deux généraux Lallemand, le colonel Marin, ex-chef d’escadron de l’artillerie de la Garde, l’adjudant-major Brice et un aide de camp. Ils gagnèrent d’abord Soissons, puis se dirigèrent sur Châlons. Une troupe de gendarmerie, envoyée à leur poursuite, arrêta, près de La Ferté, les deux Lallemand et l’aide de camp qui furent conduits à la prison de La Fère.

Lefebvre-Desnouettes parvint à se réfugier chez son ami le général Rigaud, commandant la subdivision de Châlons. Quant à l’adjudant-major Brice, il eut la chance d’échapper aux recherches. Après s’être caché quelques jours dans Epernay, il regagna audacieusement Cambrai. Là, il apprit qu’une dépêche ministérielle ordonnait son arrestation. Il ne s’en effraya pas. Confiant dans la noblesse d’âme de ses vieux camarades, il se rendit à la caserne et déclara qu’il se mettait sous la protection du régiment. Les chasseurs lui firent ovation. Ils jurèrent, sabre au clair, de le défendre, si bien que l’autorité supérieure, dans la crainte d’une révolte, n’osa pas exécuter l’ordre venu de Paris.

Le 17 mars, le duc d’Orléans et le maréchal Mortier passèrent en revue le Corps royal des Chasseurs à cheval. L’adjudant-major Brice était à son rang réglementaire. Il soutint avec calme le regard du prince, qui feignit de ne pas remarquer sa présence. Le but de la revue était de gagner le régiment à la cause royale. Quelqu’efforts que fissent le duc d’Orléans et le maréchal pour obtenir des cris de « Vive le Roi », un seul officier leur fit écho. Ils se retirèrent en hâte. La troupe grondait.

La patience des soldats avait été mise à une dure épreuve. Sitôt rentrés à la caserne, au feu des propos subversifs, les esprits s’écbaunèrent. Les plus excités des chasseurs s’écrièrent qu’ils allaient se porter à l’assaut de l’archevêché où était logé le prince, et qu’ils sauraient bien obliger « le d’Orléans » à acclamer leur Empereur. Brice, dans sa générosité, oublia les menaces officielles dont il était l’objet. Grâce à son ascendant sur les hommes et grâce surtout à l’affection qu’il leur avait inspirée, il parvint à rétablir le calme. Il fut aidé dans cette tâche par le chef d’escadron Assant. Le duc d’Orléans put quitter Cambrai sans avoir eu à subir les injures, sinon les brutalités, d’une troupe furieuse.

La levée des corps francsSi, pendant la première Restauration, Joseph Brice avait, en toutes circonstances, affirmé sa ferveur napoléonienne, le général baron Thiry, son oncle, s’était montré très opportuniste. Le « sabreur » avait déjà servi plusieurs régimes. Canonnier du Roi, hussard de la République, chasseur de la Garde Impériale, il était avant tout soldat de carrière. Peu lui importait le maître aux ordres duquel il se trouvait, si celui-ci le payait en honneurs et en argent.Tandis que ses neveux guerroyaient en Lorraine, à la tête de partisans, le général Thiry avait commandé, sous Bordesoulle, une brigade de grosse cavalerie. Il fut compris dans la capitulation du corps de Marmont, au lendemain de la prise de Paris. Les soldats du duc de Raguse, apprenant qu’ils avaient été livrés à l’ennemi, se révoltèrent et tentèrent de rejoindre à Orléans, l’impératrice Marie-Louise.

Le baron Thiry fut un des généraux qui intervinrent pour les en empêcher. Aussi estima-t-il, lorsque Louis XVIII eut pris possession du trône, que l’appui donné à la trahison de Marmont devait lui valoir la reconnaissance royale. Il demanda un emploi dans la maison militaire du Roi. Le « sabreur » négligeait volontiers, dans l’exposé de ses services, la colonne d’émigrés qu’il avait taillée en pièces à Quiberon, mais il est certain que le ministère s’en souvenait. Marin Thiry obtint seulement la croix de Saint-Louis, et, le 31 août 1814, le commandement de l’arrondissement de Sarrelouis. Il s’attendait à mieux, mais satisfait d’être replacé dans les cadres, il n’estima pas qu’il dût se plaindre.

Napoléon, relégué à l’île d’Elbe, ne pouvait plus lui dispenser ses faveurs. Le général Thiry, n’ayant d’autre politique que son ambition, ne voulait pas risquer de la compromettre par un attachement intempestif. Les sentiments de l’oncle et du neveu étaient trop dissemblables pour ne pas les séparer.

Le général, rallié aux Bourbons, apprit avec peine les écarts bonapartistes de Joseph Brice. Il les blâma parce qu’il en craignait la répercussion. Son neveu, d’un naturel plus droit et d’un caractère plus ferme, détestait les variations de ce parent qu’il avait pris naguère pour modèle. Il était près de le considérer comme un renégat parce qu’ils ne sacrifiaient plus au même Dieu.

Cependant la roue du destin vint à tourner. Napoléon, débarqué au golfe Juan le 1er mars 1815, entrait le 20 mars aux Tuileries, dont Louis XVIII venait de s’enfuir.

Le baron Thiry ne savait pas résister à l’ascendant du pouvoir. Dès les premiers jours d’avril, il s’empressait d’accourir à Paris. Le général Gérard, qui était à la tête des 3e et 4e divisions militaires, l’avait proposé pour le comman- dement d’une brigade ou d’une division de grosse cavalerie. Il s’agissait d’appuyer cette candidature par une profession de foi d’autant plus solennelle, qu’elle pouvait entraîner la promotion au grade de lieutenant général.

N’ayant pu être reçu en audience privée, Thiry écrivait, le 25 avril, à Napoléon : « J’ai toujours fait preuve de dévouement envers votre personne sacrée » et il sollicitait la nomination si désirée. Le 29 avril, le ministre lui répondait en le désignant pour le commandement du département de la Meurthe, mais hélas, la suscription de la lettre adressée hôtel du commerce, rue Ventadour, portait simplement : au maréchal de camp baron Thiry.

Pour mieux faire sa cour à l’Empereur, Marin Thiry avait offert de lever un corps franc dans son pays. « Quant à la demande que vous faites, d’être autorisé de lever un corps franc en Lorraine, je vous engage, ajoutait le ministre, à lire le décret de S. M. sur ce sujet inséré dans le Moniteur d’hier et à me faire connaître ensuite vos idées. J’ai l’honneur, en outre, de vous prévenir que le colonel Viriot a déjà obtenu une commission pour le département de la Meurthe et des Vosges ».

Le retour de Napoléon en France, c’était en effet, non seulement la guerre inévitable, mais la guerre imminente. Ni l’Empereur, ni le pays ne la désiraient, mais il était certain que les alliés l’imposeraient. Une des premières mesures prises par Napoléon avait été le rappel des hommes en congé. Elle fut aussitôt suivie du décret de mobilisation de la Garde Nationale.

La France toute entière était en recrutement. En outre, des bataillons et batteries de forteresse constitués en groupant dans les places fortes les retraités, officiers et soldats, en outre des bataillons de tirailleurs fédérés formés des ouvriers de Paris et de Lyon, la levée en masse était envisagée dans l’Aisne, les Ardennes et tous les départements de l’Est. C’est ainsi que le colonel Viriot avait déja obtenu l’autorisation de lever un corps ranc de quatre mille fantassins et douze cents cavaliers. Il s’intitulait Commandant en chef les 1ers Corps Francs des quatre départements Meurthe, Meuse, Moselle et Vosges.

Le général Thiry, rempli de zèle et plus encore d’ambition, tenta de le surpasser. Il entreprit d’organiser trois autres corps francs dans la Meurthe et de les mettre sous les ordres de ses deux neveux, Joseph et Charles Brice, et de son aide de camp, le chef d’escadron Verlhac.

Joseph Brice, l’aîné, était redevenu capitaine adjudant major aux chasseurs à cheval de la Garde Impériale par le fait que le Corps royal avait repris son nom glorieux (13 avril 1815). Le cadet avait été réintégré le 30 avril au même régiment de la vieille Garde comme lieutenant en premier sous-adjudant major (grade de capitaine dans la ligne). Ils furent détachés de leur arme et nommés commandants des 2e et 3e Corps des Chasseurs volontaires de la Meurthe, le chef d’escadron Verlhac commandait le 4e. Ainsi furent constitués, d’une façon assez paradoxale, les quatre corps francs de la Meurthe, le 1er étant celui de Viriot qui avait, en même temps, autorité sur les trois autres 1ers corps francs, dans trois autres départements.

Cette situation embrouillée devait causer de sérieuses difficultés dans la création des corps de partisans. Ce n’est pas que l’enthousiasme manquât parmi les populations lorraines. L’opinion publique ne s’y était jamais montrée favorable à la Restauration. Le retour de Napoléon signifiait, croyait-on, le renouveau de la liberté escamotée par les nobles et les prêtres.

Le plébiscite sur l’Acte additionnel avait réuni, dans la Meurthe, la presque unanimité des suffrages. Jamais la politique impériale n’avait connu autant d’approbateurs. Leur sincérité n’était pas de surface, ils se préparèrent à défendre généreusement leur pays menacé d’une nouvelle invasion. Le décret du 14 avril avait ordonné, dans le département, la formation de quatorze bataillons de garde nationale active et de vingt-huit bataillons de garde sédentaire. En un mois, les quatorze bataillons actifs étaient sur pied. Mais, faute d’armes, les bataillons sédentaires ne purent être organisés. Ce ne furent pas les hommes qui manquèrent, mais les moyens de les utiliser.

Ceux qui voulaient se battre à tout prix s’enrôlèrent dans les corps francs. Le décret impérial du 22 avril, qui convoquait la population entière à la défense de la patrie, les avait réglementés. Leurs chefs recevaient de l’Empereur une « commission » pour lever des troupes de partisans composées de cavaliers et de fantassins entièrement équipés à leurs frais. Mais, si les bonnes volontés se manifestaient nombreuses, rares étaient ceux qui possédaient des ressources suffisantes pour se procurer l’armement et l’uniforme. Les partisans se recrutaient, en effet, dans le peuple, et, pour la plupart, parmi les anciens soldats et les paysans.

Il s’ensuivit que les chefs de corps francs eurent quelque difficulté à racoler leurs effectifs. Lorsqu’ils étaient plusieurs à opérer sur le même territoire, comme le colonel Viriot et le général Thiry, leur rivalité ne pouvait que dégénérer en conflits.

Un ordre du jour du maréchal de camp, baron de l’Empire Thiry, commandeur de la Légion d’honneur, chevalier de la Couronne de fer, commandant en chef dans le département de la Meurthe, daté de son quartier général le 17 mai 1815, prévenait ses concitoyens qu’il était chargé de l’organisation des corps francs pour la défense du pays. « Les volontaires des arrondissements de Château-Salins, Lunéville et Sarrebourg devront se mettre sous les ordres du chef d’escadron Brice. Ceux des arrondissements de Toul et de Nancy sous ceux du chef d’escadron Verlhac, aide de camp du général ».

Les anciens soldats et gardes forestiers devaient conserver l’uniforme. Les autres volontaires devaient avoir l’habit veste vert ; les fantassins, le fusil de voltigeur et le collet jaune, le chapeau rond repoussé de côté à défaut de schako, la capote grise à collet jaune ; les cavaliers devaient avoir la tenue des lanciers, les boutons à la hussarde et le collet écarlate. Les uns et les autres porteraient la cocarde tricolore relevée par une ganse noire et un bouton à la hussarde (Elle ne fut jamais portée).

Aux deux corps francs dont la levée avait été décidée, de prime abord, par le général Thiry, vint bientôt s’en ajouter un troisième provenant du dédoublement du corps de Joseph Brice. Le frère de ce dernier, le capitaine Charles Brice fut chargé de le recruter dans la région de Château-Salins.

Ainsi, le général Thiry, en parfait accord avec ses neveux, espérait s’attirer par la création de ces troupes de volontaires les bonnes grâces de Napoléon.

Il mettait une telle ardeur à mener son entreprise à bien, qu’il n’admettait pas que le colonel Viriot se permit de poursuivre son racolage dans le département de la Meurthe.

Le général Gérard, commandant la 4e division militaire, écrivait au ministre de la guerre : « Le général Thiry persiste à se plaindre de ce que le colonel Viriot, en continuant de recruter pour son propre compte, lui enlève les moyens de recruter pour le sien et établit une concurrence dangereuse. On propose à Votre Excellence de lui répondre qu’il ne faut pas se passionner ainsi, que par la place qui lui a été donnée, il n’est pas plus chef des corps francs de messieurs Brice, ses neveux, que de ceux du colonel Viriot, et que, pourvu que corps francs se lèvent et s’organisent, peu doit lui importer si cela a eu lieu pour tel chef ou pour tel autre ».

Le ministre répondait qu’il avait reçu, de son côté, les doléances du colonel Viriot : « Interposez votre autorité pour faire cesser cet espèce de schisme. Dans ce moment, il faut mettre toute prétention de côté, notre but à tous doit être de défendre l’Etat et d’avoir une union parfaite pour pouvoir résister aux ennemis ».

Des trois corps de Chasseurs volontaires de la Meurthe levés à l’instigation du général Thiry, celui que commanda Joseph Brice, eut seul quelque importance et joua un rôle effectif dans la défense du pays. Ceux de Charles Brice et de Verlhac ne peuvent figurer que pour mémoire dans un exposé de la guerre de 1815 en Lorraine. Leurs faits d’armes sont incertains. Il n’est guère question des partisans de Charles Brice. Le corps de Verlhac qui s’appuyait sur la place de Toul, tint la campagne dans les bois environnant la ville. Il parait que ses détachements firent prisonniers, à diverses reprises, des officiers ennemis et les conduisirent au gouverneur de la forteresse. On n’en sait rien de plus.

Le deuxième corps de Chasseurs volontaires de la Meurthe

La « commission provisoire de chef de corps franc » délivrée au « sieur Brice Nicolas (sic) chef d’escadron, capitaine aux Chasseurs à cheval de la Garde » lui accordait l’autorisation de lever, dans l’arrondissement de Sarrebourg, un corps de partisans composé de mille hommes à pied et de trois cents hommes à cheval. Elle était datée du 12 mai et portait la signature du lieutenant général comte Gérard, commandant l’armée de la Moselle. On ne possède aucun papier officiel donnant l’effectif exact du 2e corps de Chasseurs volontaires de la Meurthe. Il est à présumer qu’il se monta au moins à trois ou quatre cents combattants. Le général Heudelet de Bierre, chargé en août, d’assurer la dissolution des corps francs, écrivait : « Celui commandé par le chef d’escadron Brice est le seul qui eût quelque importance ».

Non seulement Joseph Brice recrutait dans son pays natal où sa famille était fort connue, mais la notoriété qu’il avait acquise pendant sa courte campagne des Vosges en 1814, facilitait sa tâche. A cheval, vêtu de son brillant uniforme de chasseur, il était allé de village en village prêcher la lutte à outrance contre le Prussien et le Cosaque. Il se faisait suivre d’un ancien mamelouck de l’Empereur, nommé Pierre, qu’au pays on appelait « le Pierre de Lagarde » du nom du village où il s’était retiré dans le canton de Vie. Ce vieux soldat avait repris son costume à la turque, le turban de soie, la veste brodée, le large pantalon.

L’apparition de ces deux splendides cavaliers, le chasseur vert et or, le mamelouck écarlate, frappait l’imagination paysanne. Leur souvenir est resté longtemps légendaire en Lorraine. Dans les veillées d’hiver où l’on racontait, en les amplifiant comme il convient, les exploits des partisans, le narrateur ne manquait pas d’évoquer ces images coloriées à la façon des estampes d’Epinal : Brice, le commandant, et Pierre, son mamelouck.

Les cadres du corps franc avaient été faciles à constituer. Il y avait dans l’arrondissement nombre d’officiers en retraite ou à demi-solde qui, manquant d’emploi, s’offrirent d’eux-mêmes à exercer les commandements subalternes. A l’époque du licenciement du 2e corps de Chasseurs volontaires, on relève les noms de quatre capitaines, sept lieutenants, trois sous-lieutenants et un maréchal-des-logis.

La troupe ne manquait pas, mais beaucoup de volontaires s’inscrivirent qui ne purent rejoindre utilement le corps franc parce qu’ils n’étaient pas armés. Ils avaient néanmoins promis de prêter main forte en cas d’attaque. Les prescriptions générales portaient qu’à défaut de fusils, les hommes de la levée en masse se muniraient de pistolets, de faulx et de fourches et se porteraient dans des retranchements ou abattis préparés à l’avance. Les autorités savaient que de tels défenseurs ne pouvaient faire l’office que de figurants, mais elles estimaient que l’ennemi concevrait certaine inquiétude en voyant du monde dans les ouvrages et qu’il n’oserait s’avancer qu’avec précautions.

Ainsi Joseph Brice était assuré d’une aide nombreuse. Il ne pouvait, en réalité, compter que sur quelques centaines de vrais combattants.

A suivre …