La guerre de Trente Ans dans l’arrondissement d’Epinal (3)

 

 

Extraits de la notice de l’abbé Idoux, publiée en 1911 et 1912,
dans les Annales de la société d’émulation du département des Vosges.

Canton de Bruyères
(Prévôté de Bruyères)

En remontant la Vologne, on trouve une localité qui a subi le sort de la cité d’Arches. Demangechamp, sur le territoite actuel de Xamonrupt, était une seigneurie et formait un village détruit par la peste et la guerre. Il ne s’y voit plus qu’une ferme autour de laquelle on voit les ruines des maisons d’autrefois.

Le château de Faulcompierre était déjà abandonné en 1594, mais celui de Château-sur-Perles était debout au XVIIe siècle. Le cataclysme de l’époque lui fut très funeste. Toutefois, l’ouragan une fois passé, il fut restauré et transformé en maison de campagne, la révolution seulement le fit disparaître.

En 1639, la région de la basse Vologne était infestée par les Suédois, ils avaient des postes à Cheniménil, et s’étaient emparé du château de Girecourt.

Mais nous voici à Bruyères. Cette ville que dominait son château, témoin au XVe siècle des exploits de Varin Doron (*)  et des gentilhommes de Laveline (**), vit d’abord sa forteresse décrêtée de démolition par ordre de Richelieu. Mais là, était le moindre mal. Avec les Suédois, fondirent sur la bourgade toutes les calamités. Bruyères qui, en 1618, possédait 730 habitants, n’en pouvait plus compter que 60 à la fin de la tourmente.

Quoi d’étonnant ? Le 29 mai 1635, les Suédois, en faisant le siège du château, livrèrent la ville aux flammes, l’église fut incendiée, le couvent des Annonciades fut détruit. Pour ne pas mourir de faim, les religieuses durent se retirer, les unes en France, les autres dans le Barrois. A leur tour, les habitants s’enfuirent, et quand ils rentrèrent dans leurs ruines, ce fut pour subir les multiples réquisitions qu’Epinal avait à exiger, afin d’entretenir les troupes françaises ou lorraines qui, successivement, encombraient les bords de la Moselle.

Comme la sénéchaussée de Remiremont et la prévôté d’Arches, Bruyères et les villages de son ressort eurent un peu de répit grâce à la neutralité de 1639. Après la reprise de Remiremont et d’Epinal en 1638, Bruyères, néanmoins, fut occupé par les soldats de Cliquot et dut contribuer à l’entretien des soldats lorrains logés à Epinal.

Mais bientôt, les tribulations reprirent. La petite paix une fois rompue, Epinal enlevé par Du Hallier en 1641, la prévôté de Bruyères fut largement mise à contribution. A la garnison d’occupation, il fallut des vivres, des fourrages, des convois, de l’argent pour la solde des gens de guerre. Ce fut là un prélude de maux.

En 1643, survient une nouvelle horde de Suédois. Le régiment de Streff envahit le bourg, et pendant qu’à son approche les habitants s’évadent dans les montagnes, les soldats ravagent et pillent tout ce qu’ils trouvent dans les maisons encore debout. Rien n’échappe à leurs investigations. Le receveur du domaine, ayant enterré dans un fournil, l’argent qu’il avait levé, eut sa cachette éventée, lui-même fut saisi avec tout ce qu’il possédait encore, fut trainé au château de Wildenstein où il mourut peu de temps après, sans qu’on put savoir comment.

Dans la même circonstance, les habitants de Dompierre furent également fourragés et s’enfuirent aussi pour garder leurs vies sauves.

L’année suivante, les troupes destinées au siège de La Mothe, furent d’abord cantonnées en différentes places des Vosges. A Epinal, échut le logement des compagnies des dragons de Traxy, et par ordre de Turenne, Bruyères et Corcieux durent alimenter une de ces compagnies.

Mais, ruiné par l’incendie de 1635, épuisé par le pillage de 1643, comment notre bourgade pouvait-elle faire face à cette réquisition ? On ne se le demanda pas à Epinal. Pour lever l’imposition prescrite par Turenne, 40 mousquetaires furent envoyés à Bruyères. En fut-il de même à Corcieux ?

Alors les réquisitions étaient féroces. C’était le temps où se menait la campagne contre Fontenoy-le-Château, où l’on trouve une saisie de bétail à Xamonrupt, où l’on voit la razzia opérée sur le bétail à Hadol. Après la destruction de La Mothe, on vint à la période de l’occupation sauvage des régiments d’Erlach, Kanofski, Roze et autres. Ce fut le doublement des impôts de guerre, ce fut le logement des Suédois jusque dans les moindres villages, ce fut la tyrannie pillarde et barbare. Les années se succédaient avec des impositions de plus en plus lourdes, pour un pays de plus en plus décimé, appauvri, ruiné par les soudards.

Quand arriva la campagne de Lignéville en 1650, il fallut, encore et toujours, pourvoir aux besoins d’Epinal. Le comte alla même jusqu’à condamner les prévôts d’Arches, Saint-Dié et Bruyères, à payer aux « quatre » gouverneurs spinaliens 3000 francs, pour indemniser la ville des frais qu’elle avait supportés lors du siège qu’en avait fait le baron de Belrupt, et l’assaut qu’en avait donné le colonel Lhuillier (de Spitzemberg).

Mais cette imposition n’alla pas seule. Arches, Saint-Dié, Bruyères se refusèrent à la payer, dès lors, elle devint matière à procès, et la Cour souveraine de Lorraine trancha le litige, en donnant gain de cause à Epinal. Enfin, arriva la neutralité négociée par le chapitre de Remiremont et M. d’Hagécourt.

Cet adoucissement aux douleurs passées ne fut pas sans amertume, car la garnison française restait à la charge des prévôtés, et naturellement, celle de Bruyères dut fournir sa contingente. Mais en 1657, les habitants épuisés, refusèrent de plus contribuer au quartier d’hiver.Il va sans dire que ce refus ne fut pas du goût des officiers d’Epinal.

En conséquence, ils expédièrent de la troupe, pour s’emparer de tous les bestiaux qui se pourraient rencontrer. Est-il à croire que la rafle fut infructueuse ? A quelque temps de là, un autre détachement, commandé par le lieutenant La Ramée, arriva à Bruyères pour forcer les habitants à payer ce qu’ils devaient pour le quartier d’hiver. On sait ce qu’étaient ces courses, où l’impôt se levait manu militari.

On était au temps où, par ordre de Le Jay, la prévôté de Bruyères devait verser 8000 francs et fournir journellement 30 rations, à 1 franc la ration, où le quartier d’hiver coûta à tous les « lieux contribuables » rattachés à Epinal la somme énorme de 110 072 francs. Vraiment peut-on dire qu’une neutralité était un soulagement ? Et pourtant, les populations qui en bénéficiait, la considérait comme une heureuse aubaine, tant avait été épouvantable la période comprise entre 1633 et 1650.

Le rôle pour 1646 mentionne sans cesse, que dans la prévôté « les maisons sont brûlées de la guerre » dans les villages de Corcieux, Seroux, Fiménil, Bayecourt, etc… Gugnécourt est abandonné, Pierrepont est désert.

Les Suédois s’emparèrent deux fois de Laveline et l’incendièrent. Les meubles, les titres et papiers des gentilshommes furent consumés, les registres de la paroisse de Champ le Duc disparurent également.

Les moulins de Laveline, Yvoux, Cheniménil étaient en ruines depuis 1635, tout comme celui des Cours de Corcieux. De 1633 à 1647, les habitants de Beauménil et de Fiménil furent tellement ruinés par le passage des gens de guerre, que le gruyer de Bruyères dut leur faire abandon complet pour la redevance qu’ils payaient jadis pour leurs bois.

Si pour ce pays, la première période des guerres de Lorraine fut désastreuse, la seconde ne le fut guère moins. En 1674, Nonzeville ne comptait plus que 4 feux. Or, sur ces 4 ménages, en décembre, pendant 13 jours, plus de 3 500 hommes de l’armée de Turenne pesèrent lourdement. Tout fut pillé, les meubles, les grains, les fourrages furent enlevés et 143 pieds d’arbres fruitiers furent coupés et brûlés.

A Padoux, les malheurs de la guerre diminuèrent tellement le nombre des habitants et causèrent de telles pertes, qu’en 1651, le receveur des quartiers de Remiremont dut faire remise des fermages.

Le village voisin, Bult, dès 1641, n’avait plus que 4 conduits et demi.

Il ne fallait plus que la présence des dernières troupes lorraines pour complèter la ruine de ces villages. Nous les avons vues au Ban de Vaudicourt en 1650. On les rencontre à Bult et à Vomécourt, car le comte de Lignéville y eut, pendant quelques jours, son quartier général, ainsi qu’aux alentours de Rambervillers.

La prévôté de Bruyères fut oppressée et saccagée, comme sa voisine d’Arches, le bailliage d’Epinal et la sénéchaussée de Remiremont.

La mort, le feu, les exactions y causèrent les mêmes ruines. Le donjon de Bruyères fut rasé, Demangechamp disparut, Château-sur-Perles fut très endommagé. Seul, le château de Girecourt-sur-Durbion resta debout, non sans avoir eu quelques unes de ses tours fortement entamées et même entièrement anéanties.

(*) Varin Doron : Marchand de Bruyères, connu pour avoir aidé le duc de Lorraine René II dans la guerre qu’il livra contre le duc de Bourgogne Charles le Téméraire en 1476.
(**) Gentilshommes de Laveline : René II, pour récompenser Varin Doron et les habitants de Laveline, qui ont joué un rôle décisif dans la reconquête de Bruyères, les fait tous gentilshommes, titre héréditaire, pour eux et pour toute leur descendance, hommes et femmes.


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Le château et la maison seigneuriale de Charmes

La maison seigneuriale de CharmesCharmesAncienne mâson du Chaldron

 

D’après un article paru dans les « Mémoires de la société d’archéologie lorraine » en 1870.

Placé, du XIe au XIIIe siècle, sous la dépendance des comtes de Toul, Charmes fut, en 1285, incorporé au duché de Lorraine, dont il partagea la bonne et surtout la mauvaise fortune.

Le duc de Bourgogne surprit et ravagea la ville en 1475. Elle fut restaurée et agrandie au XVIe siècle, et, en 1635, les Français et les Suédois la détruisirent presque entièrement par le pillage et l’incendie. La peste et la famine ajoutèrent leurs ravages aux horreurs de la guerre, et ses malheureux habitants, décimés par la contagion, minés par l’ennemi, furent, jusqu’à la fin du XVIIe siècle, réduits à la plus affreuse misère.

Longtemps siège d’une prévôté, la ville de Charmes devint chef-lieu de bailliage en 1751.

Le château

L’édifice le plus ancien et le plus considérable de la ville de Charmes était le château, bâti, vers le commencement du XIe siècle, par les comtes de Toul. Un plan sommaire, déposé aux archives du département des Vosges, en indique l’emplacement. Le château s’étendait sur l’espace occupé par le jardin de Mlle de l’Espée et par le bâtiment des halles.

Placé sur un tertre élevé, il dominait le cours de la Moselle et formait un vaste carré, flanqué, au midi, de deux grosses tours rondes. Une courtine, percée de rares meurtrières, formant plate-forme pour les défenseurs, en cas d’attaque, reliait ces deux tours. Une chapelle castrale occupait l’angle nord-est du carré. La porte d’entrée, extrêmement étroite, donnait sur la grande rue.

Autour du château régnait une large lice, munie de merlons et protégée, au midi et à l’est, par des escarpements très prononcés. Au bas de ces escarpements se trouvait le mur d’enceinte, joignant, d’un côté, le fossé de la ville, et baigné, de l’autre, par les eaux de la Moselle. Dans cette dernière partie du mur, était la poterne pour les sorties secrètes du château. Une partie du mur de soutènement de la lice existe encore aujourd’hui dans le jardin de Mlle de l’Espée, et montre la solidité de ces constructions, composées d’assises réglées, d’une hauteur uniforme de 33 centimètres.

Le château de Charmes était une forteresse et non une résidence. Il servait à la garnison de la ville, et, bien qu’il renfermât une chapelle castrale, il ne parait pas avoir été habité par les comtes de Toul, et encore moins par les ducs de Lorraine. Pendant leur séjour à Charmes, les seigneurs descendaient dans « la grande mâson dite du Chaldron », dont Jean de Charmes fit ses reprises sous le duc René II, et les comptes annuels des receveurs, qui relatent, d’une manière scrupuleusement détaillée, les possessions du duc, ne mentionnent jamais un mobilier faisant supposer une habitation.

Jusqu’à l’époque du second pillage de Charmes, en 1635, le château et la chapelle furent maintenus en bon état d’entretien, aux frais du duc et souvent avec le concours de la ville. On lit dans les comptes du domaine, pour l’année 1553 : « 30 gros payés à Gérard Claudon Gillet, maçon d’Ubexy, pour, par lui avec un sien serviteur, avoir resparé et réadoubé les murailles du chasteau dudit Charmes, du costel de la rivière, lesquelles s’estoient rompues en divers lieux. Pour lesquels ouvrages parfaits et accomplis, les gouverneurs dudict Charmes ont fourni et donné gratuitement à Monseigneur la chaulx et le sable avec les manouvriers pour façonner, en rendant le tout en place, cy… 30 gros ».

Le même receveur, en 1593, « faict despence de 26 francs 6 gros qu’il a payés à un nommé Jean Frizon, masson, en marché faict avec lui, pour avoir rhabillé un angle de vingt pieds de hauteur, en la tour de la chapelle du chasteau de Charmes, qui menaçoit ruyne, réparé et crépy tout à neuf, en bas de ladicte tour du costé du midy, qui s’en alloit desmoly, et 30 gros à un nommé Mathias Saurel, pour avoir recommencé la toiture de ladite tour, qui estoit fort endommagée des grands vents et orages ».

Enfin, en 1605, les receveur et contrôleur « donnent avertissement à Messieurs de la Chambre des Comptes de Lorraine qu’il est nécessaire de sauver après maintes réfections, en plusieurs endroits, la tour de la chapelle castrale dudit Charmes, principalement en la couverture et du maronage d’icelle, qu’il faut par nécessité refaire tout à neuf, d’aultant qu’il est tout pourri de vieillesse. Laquelle tour est sans crespy de deux côtés, et une neuve montée pour aller en ladite chapelle, d’aultant que celle qui y estoit a estée du tout ruynée par le temps des neiges dernières, lesquelles réfections se peuvent faire à peu de frais, pourquoi plaira à Messieurs iceulx ordonner ».

La chapelle fut desservie jusqu’en 1662, époque à laquelle les ornements furent pillés par les gens de guerre, à l’exception du calice d’argent, sauvé par le curé de Charmes.

Le château était confié à la garde d’un capitaine, ayant sous ses ordres la garnison de la ville, composée de la milice bourgeoise, des arbalétriers, devenus plus tard la compagnie des arquebusiers, et des troupes que les ducs, en certaines circonstances, plaçaient dans la ville.

En 1473, Gaspard de Raville commandait la place de Charmes. En 1475, la ville avait pour capitaine le Petit-Picard, qui fut pendu par les Bourguignons, près de la porte de la Croix, avec les quarante Gascons mis sous ses ordres. Après la victoire de Nancy, René II donna la garde du château au capitaine Jean de Charmes, en le dotant d’une pension de vingt-cinq francs, « pour ses bons et agréables services ». Le 11 mars 1527, Thomas des Armoises fut nommé capitaine de Charmes.

En 1635, le baron d’Anglure défendait Charmes à la tête d’un détachement du régiment de Saint-Balmont, et des bourgeois armés, sous les ordres du maire Didier Régal. En 1661, les fonctions de capitaine se confondirent avec celles de prévôt de l’office de Charmes.

Indépendamment du château, la ville était protégée par un mur d’enceinte, qui, jusqu’au règne de René II, avait pour limite, au nord-ouest, la rue des Tanneries et la ruelle des Olivettes. Pendant le XVIe siècle, la population s’accrut, des constructions s’élevèrent hors de l’enceinte du nord-ouest et l’ancienne clôture disparut pour former la rue du Pont, suivre la rue du Pâtis, et, remontant, dans la direction de la rue des Prés, rejoindre l’enceinte primitive, derrière la rue du Four. La ville se trouvait ainsi entourée d’un mur d’enceinte, protégé lui-même par un fossé continu.

Un étang, établi sous la colline du Haut-du-Mont, permettait, en cas de siège, d’inonder les fossés, dont les eaux étaient maintenues par une double écluse. En parcourant les prés qui s’étendent entre la ville et cette colline, on reconnaît facilement les dispositions de cet étang, dont l’existence est affirmée par les comptes de la recette. En 1496, le receveur Henry Louis rapporte une dépense pour achat de poissons destinés à l’étang de Charmes. Dans le compte de 1513, figurent les frais de réparation de la chaussée de l’étang.

Par un acte d’acensement du 4 février 1738, il fut fait « abandon à Paul Martin, laboureur à Charmes, d’un jardin situé sur le ban de Charmes, lieudit à l’Ecluze, au-dessous de la chaussée de l’étang, contenant 5 jours 5 verges, moyennant 5 francs 5 gros de cens annuel ».

La ville, ainsi fortifiée, avait quatre portes avec tours et ponts-levis. Ces tours servaient de logement aux guets des portes, elles renfermaient en outre un corps de garde ordinairement occupé par la milice bourgeoise.

La première, au midi, sur la route d’Epinal, portait le nom de porte Bazin. Vers le bas de la grande rue, en pénétrant, à gauche, dans une petite ruelle qui a conservé le nom de ruelle de la porte Bazin, on voit encore un pan de mur demi-circulaire (maison Dieudonné, aubergiste) qui appartenait à l’une des tours de cette porte. L’autre s’écroula en 1674 et effondra la maison d’un nommé Nicolas Rouyer.

Au nord-est, à l’extrémité de la rue du Pont, se trouvait la porte de Moselle. Quelques habitants de Charmes se rappellent encore avoir vu, au commencement de ce siècle, les restes de cette porte, composée d’une grande ouverture pour les voitures et d’une porte plus petite pour les piétons. Elle n’était point parallèle au cours de la rivière. Appuyée à l’est à la maison Viriot, elle était contiguë, en biais, à la maison Fève, laissant, en dehors de la ville, la rue actuelle du Pâtis.

Au nord-ouest, vers le milieu de la rue des Capucins, et près de la rue des Prés, était la porte de la Chapelle, ainsi nommée à cause de l’ancienne chapelle du cimetière, placée dans le voisinage. Sous le règne de Léopold, la ville prit une extension nouvelle : les maisons bâties alors formèrent le prolongement de la rue des Capucins. C’est à cette époque qu’en vertu d’une délibération du conseil de ville, du 6 septembre 1707, cette porte fut démolie pour la commodité du public.

La quatrième porte, dite porte de la Croix, donnait accès à la ville, vers l’ouest, dans la direction du pré des Gascons. Près de là, une croix commémorative remplaçait les arbres auxquels furent pendus, en 1475, les défenseurs de Charmes.

Entre l’Hôtel-de-Ville actuel et les premières maisons de la grande rue, était une grosse tour carrée, servant de porte à l’enceinte primitive. Le rez-de-chaussée, surmonté d’une voûte en maçonnerie, était occupé par de petites boutiques, et l’horloge de la ville était placée dans la partie supérieure. Cette tour fut démolie en 1755. La construction en était si considérable, que, pour en opérer la démolition, payée par la ville 995 fr. à Nicolas Gaudel, il fut stipulé, dans le procès-verbal d’adjudication, daté du 18 août, que l’entrepreneur emploierait quinze ouvriers, pendant cinq semaines, et que les décombres seraient conduits dans le chemin de la fontaine, hors de la porte Bazin.

Après le pillage de 1635, le château, le mur d’enceinte et les portes furent démantelés et en partie démolis. Peu à peu, ils tombèrent en ruines. En 1668, on ne désignait plus la forteresse que sous le nom de vieil chastel. Après le traité de Rysvick (1697), loin de songer à les rétablir, on ne chercha qu’à en tirer un profit quelconque pour les revenus du duc. Toutefois, pendant quelques années, on répara les portes, sinon comme défense, au moins comme clôture de la ville contre les malfaiteurs, pendant la nuit.

Le château, ses dépendances et les fossés furent convertis en jardins et acencés à divers particuliers, moyennant une faible redevance annuelle :
« Florentin Martin et consorts acquirent, en 1666, 20 toises 6 pieds 4 pouces de terrain à prendre dans les fossés et barbacanes dudit lieu de Charmes, pour en jouir, par chacun d’eux, suivant l’alignement de leurs maisons, moyennant un cens annuel et perpétuel de 6 gros par chacune toise, à proportion du terrain que chacun d’eux occupera ».
« Noble François de l’Espée payait chacun an 3 francs de cens annuel pour le pendant du faux fossel devers la rivière, entre le bied du moulin d’une part et la muraille d’autre. Le même devait chacun an 9 gros pour une place contenant demy jour au faux fossel, der- rière les maisons du faubourg, les hoirs de Nicolas des Armoises d’une part et les pointes des meix d’autre ».

Le rachat de ces différents cens, effectué sous l’empire d’une législation nouvelle, constitua, pour les anciens possesseurs, des titres définitifs de propriété.

Ainsi disparurent le mur d’enceinte et le château, qui avaient si mal protégé la ville pendant les mauvais jours. Sur une partie de ces ruines, s’élève aujourd’hui le bâtiment de la halle aux grains et de l’école primaire.

La maison seigneuriale ou « La grande mâson du Chaldron »

On ne trouve plus, à Charmes, de pittoresques maisons du moyen âge, plus de tourelles ni de pignons sur rue. Le pillage et l’incendie ont détruit ces demeures, dont l’élégance nous est attestée par des pierres sculptées et des débris de statues engagés çà et là dans la maçonnerie des façades (Notamment rue du Four, près de la salle d’asile, au bas de la grande rue et à l’angle de la place de l’Hôtel-de-Ville et de la rue des Capucins).

Cependant, vers le milieu de la grande rue, on s’arrête avec intérêt devant les restes d’un hôtel de la Renaissance, qui, par la solidité de ses murailles, a défié la fureur des Suédois.

Une large corniche, ornée d’oves, couronne l’édifice, et des gargouilles en pierre, sous forme d’animaux bizarres, s’élancent au-dessus de la voie publique. Encadrées de profondes moulures, les fenêtres sont surmontées d’un fronton en relief et accompagnées de colonnes élégantes, dont plusieurs ont disparu. Une niche artistement fouillée est à l’angle du premier étage.

L’entrée principale donne dans la rue du Cougnot. Le bandeau d’une large porte aux coins arrondis est orné des plus délicates arabesques. Les colonnes latérales ont été détruites, mais les soubassements et les chapiteaux existent encore et, malgré de nombreuses mutilations, on admire le bon goût et la rare habileté qui ont présidé à cette construction.

C’est là tout ce qui reste de l’ancienne demeure des seigneurs de Charmes, située non loin du château et de l’église, et désignée, dans les anciens titres, sous le nom de « la grande mâson du Chaldron » car, ainsi qu’on l’a dit plus haut, le château bâti par les comtes de Toul était moins une résidence qu’une forteresse.

Aujourd’hui, les murs noircis de la maison de Jean de Charmes servent d’enseigne à un estaminet. Une couverture en tuiles a remplacé les combles d’ardoises que couronnait une dentelle métallique, et la porte, autrefois blasonnée, de la résidence de Charles III, donne accès à l’étal d’un charcutier !

Naguère une écurie et un grenier à foin occupaient les galeries du Musée lorrain. D’énergiques efforts ont sauvé de la ruine le palais ducal de Nancy, en lui assignant une destination patriotique. Nous ne pouvons espérer une semblable transformation pour l’hôtel de Jean de Charmes, mais nous serions heureux si, en appelant l’attention sur cet édifice remarquable, nous avions pu concourir à en assurer la conservation.

En 2010, 140 ans après la publication de cet article, la maison de Jean de Charmes, la « grande mâson du Chaldron » ou la maison des Loups, est sauvée. Cette belle demeure a été rachetée par la municipalité de Charmes en 1999 et elle est aujourd’hui restaurée.

La guerre de Trente Ans dans l’arrondissement d’Epinal (2)

 

 

Extraits de la notice de l’abbé Idoux, publiée en 1911 et 1912,
dans les Annales de la société d’émulation du département des Vosges.

Canton d’Epinal
(Bailliage d’Epinal)

Après avoir été menacé par la peste en 1626, désolé par le fléau en juillet, août, septembre, et décembre 1629, de nouveau contaminé en 1632, Epinal fut cette année-là même, occupé successivement par les compagnies de Belrupt, Mitry, Lenoncourt. Comme dans la prévôté d’Arches, ces troupes furent à Epinal une calamité par les scandales et les vexations qu’elles y commirent.

Pendant que, dès le début des guerres de Lorraine, Saint-Dié et Raon tombaient, en 1633, aux mains du rhingraf Othon-Louis, Epinal était pris par le maréchal de Caumont-la-Force, qui s’y maintint jusqu’en 1635. En cette année, eut lieu le premier siège. Défendue énergiquement par Lamezan, la ville fut prise d’assaut par l’armée de Charles IV qui termina sa victoire en emportant la citadelle, et en taillant en pièces la garnison française.

A la suite de ce fait d’armes qui produisit les premières ruines matérielles, la peste frappa de nouveau et la population, épouvantée, déserta la ville. La comptabilité d’Epinal n’existe plus pour les années 1635 et 1636, celle de l’hôpital apporte seule le témoignage d’une épouvantable désolation.

Charles IV, ayant quitté la Lorraine pour porter la guerre, en 1636, en Franche-Comté, Epinal retomba aux mains des Français, qui y établirent pour gouverneur et commandant de place, monsieur de Juncet ou de Juncès, autrement dit La Jonchette. En 1637, survint la première occupation suédoise, alors ce fut l’oppression, l’exaction à jet continu, avec toutes les horreurs de la famine, et la difficulté inouïe de trouver des vivres à des prix exorbitants.

Mais Charles IV reparut dans les Vosges en 1638. Le marquis de Ville fit lever le siège de Remiremont, et se présenta devant Epinal. Les portes de la ville lui furent ouvertes par un officier municipal. Après leur entrée dans Rualménil, les troupes lorraines, s’abritant avec des planches, entreprirent l’escalade du château, « par les barbacanes (meurtrières pratiquées dans le mur des forteresses), du côté du faubourg d’Ambrail ». La Jonchette, constatant qu’il ne pouvait lutter, dut se rendre le 19 août.

Dès ce moment, Epinal resta aux Lorrains et bénéficia de la première neutralité négociée par l’abbesse de Remiremont, en prenant à sa charge l’entretien de 100 hommes de Lorraine sous le gouvernement de monsieur de Mitry.

C’est alors qu’on mit une activité fébrile à réparer, avec les matériaux des nombreuse maisons vides d’habitants ou ruinées par les accidents de la guerre, les différentes brèches que les sièges précédents avaient faites dans les remparts et au château, à y accumuler des munitions que, de là, le duc faisait parvenir dans toutes les directions.

Les années 1638 et 1639 virent les Cravates rôder aux environs d’Epinal. Dès le mois de mars 1639, on en trouvait aux environs de Mossoux, et ce fut à la fin de novembre, que 15 voleurs sortis de Jonvelle, vinrent à Chantraine, enlever des charrettes chargées de blé. En janvier 1640, les Loups de Jonvelle avaient encore dépouillé un marchand. La misère était affreuse. De plus, tant que la neutralité ne fut pas octroyée, la ville fut garnie des régiments de Le Poivre, Saint-Baslemont, Bornival, etc.

Arriva le traité de Saint-Germain-en-Laye, où Charles IV, le 2 avril 1641, se laissa duper par Richelieu, comme il avait été dupé à Charmes en 1633. Mais le 28 avril, à Epinal, le duc signa devant notaire une protestation qui resta quelque temps secrète. Toutefois, Richelieu ne tarda pas à prendre ombrage de certaines démarches du duc de Lorraine, et bientôt, Du Hallier reçut de Paris l’ordre de recommencer les hostilités. La « petite paix » était finie.

Dans les Vosges, ce fut un branle-bas général des troupes lorraines. Avec la disparition de la petite paix, la neutralité sombra. Bientôt, apparurent devant Epinal, les régiments de Du Hallier, et le 23 août, le canon battit les remparts et la citadelle. Le 25, la ville, défendue par les soldats du baron de Clinchamp, demanda à capituler. Il fallut subir les exigences du vainqueur, et même payer aux officiers de son artillerie 400 francs, « parce que le canon avait tiré ».

Le siège avait été funeste à la ville et au château. Un certain nombre de maisons du faubourg d’Ambrail furent la proie des flammes, la toiture fut « grandement endommagée et rompue », au point qu’en 1644, monsieur de Montesson, gouverneur français d’Epinal dut faire construire un corps de garde, « et ce au sujet que les soldats ne savaient plus où se loger ni mettre à couvert, pour être ledit château sans aucun bâtiment ou logement, étant tout ruiné et n’ayant que les murailles autour d’icelui ». En 1642, après le siège, la ville n’avait plus que cent conduits et demi, environ cinq cents habitants.

Dès 1641, ce fut l’occupation et les quartiers d’hiver, dans lesquels toute soldatesque fut la plaie d’Epinal. Les troupes de Turenne, de Magalotti, les Suédois d’Esme, Erlach, Kanofski, Roze, Schult, les soldats de Mazarin, La Ferté, Flekestin, Toubarre (Toubadel), vinrent successivement fouler la ville, opprimer les bourgeois, ravager les villages à plusieurs lieues à la ronde.

Mais voici l’année 1650, et avec deux nouveaux sièges. Après avoir battu Roze Worms au bois de Xa, entre Vincey et Evaux, Philippe-Emmanuel comte de Lignéville-Tumejus, mit le siège devant Châtel, où il établit son quartier général, et il prescrivit au baron de Belrupt d’attaquer Epinal. Celui-ci campa à la cense de La Roche, et bientôt s’empara de la ville.

Sous les ordres de monsieur de L’Espine, lieutenant de monsieur de Montesson, la garnison française débusquée, se réfugia au château. Ce fut le colonel L’Huillier (dit plus tard de Spitzemberg), aidé par les bourgeois d’Epinal, qui dirigea l’attaque de la forteresse. Après deux assauts énergiques, le château fut enlevé et la garnison faite prisonnière le 16 août 1650. Avec Epinal, Châtel, Mirecourt et Neufchâteau se rendirent aussi au comte de Lignéville.

Pendant que le vaillant général menait sa campagne, il confia la garde d’Epinal à monsieur de Belrupt. Mais s’étant fait battre près de Saint-Mihiel, il dut se replier sur les Vosges, et commencement de décembre, les régiments de Verduisant, de Romécourt et de Silly, vinrent se joindre aux troupes du baron de Belrupt.

Mis en goût par son succès de Saint-Mihiel, La Ferté accourut pour reprendre Epinal, mais monsieur de Belrupt, prévoyant ce retour offensif, n’avait pas perdu de temps. Il avait fait réparer les fortifications par ses soldats, et dès le mois de février 1651, avait consolidé le grand pont, afin d’avoir moyen de faire des sorties.

Aussitôt qu’il fut en face d’Epinal, La Ferté battit les murailles à coups de canon. On lui répondit par une sortie qui resta sans effet. La canonnade ayant redoublé, bientôt une large brèche fut faite aux remparts. Toutefois, les assiégeants n’osèrent immédiatement tenter l’assaut. Ce que voyant, Belrupt et Romécourt détruisirent le grand pont et dirent à La Ferté que, si la brèche n’était pas assez large, eux-mêmes feraient abattre cinquante pas de muraille en plus pour lui donner moyen de pénétrer dans la ville.

Piqués par cette bravade, les soldats français se précipitèrent à l’escalade, mais à coups de faux, les Spinaliens les repoussèrent et en firent grand carnage. La Ferté, découragé, leva le pied pour attaquer Neufchâteau, qu’il ne put réduire davantage. Au comble de l’exaspération, il écrasa les Lorrains de contributions de guerre plus lourdes que jamais et jura de prendre sa revanche sur Epinal et les autres villes reconquises par Lignéville. De fait, il revint avec une armée plus considérable, et assiégea Châtel qui, sur l’ordre de Charles IV, capitula le 2 septembre 1651, après quarante-trois jours de siège.

Pendant ce temps, Remiremont, Bruyères et Arches avaient obtenu la neutralité et Epinal négociait pour y participer. Ce fut le baron d’Hagécourt, aide de camp de Charles IV, qui mena à bien cette entreprise. A la fin août, les Spinaliens, heureux d’avoir échappé à un nouveau siège, à toutes les angoisses et souffrances qui en résultent, faisaient « retirer tous les partys qui estaient aux champs après la neutralité faite ». En conséquence, la garnison lorraine, la cour souveraine alors à Epinal, monsieur de Belrupt le gouverneur, quittaient la ville, après avoir fait l’inventaire des munitions du château confiées au sieur de Franchebotte, commandant français « en iceluy ». Mais, comme conditions de la neutralité, Epinal dut faire raser les fortifications nouvelles, les palissades et les forts de la ville.

Jusqu’au traité de Vincennes, Epinal n’aura plus qu’à subir les tracasseries de la garnison française qui lui a été imposée, qu’à payer de son mieux sa part des lourds impôts de Lorraine, qu’à tâcher de donner satisfaction aux multiples créanciers près desquels quantités d’argent ont été empruntées, pour faire face aux misères, rapines, exactions de vingt ans d’une épouvantable vie.

Quand finalement les dernières fortifications et le château, tant de fois attaqués, tant de fois ébréchés, tant de fois défendus, viendront à crouler par la sape et la mine, Créqui aura passé pour niveler la Lorraine et balayer les dernières défenses des Vosges.

Ce fut chose faite en 1671. Pour Epinal, on mit trois mois à cette besogne, et la ville dut payer 333 francs par mois aux démolisseurs, sans compter 60 francs à monsieur de Romain, qui surveilla les pionniers. De plus, elle paya 11 666 francs pour sa rançon, après avoir subi un dernier siège, que lui infligea, en septembre 1670, le maréchal de Créqui.

On conçoit que ces troupes, sans cesse en mouvement autour d’Epinal, que ces différents sièges aient désolé, ruiné, écrasé, broyé, non seulement la ville, mais surtout les villages environnants.

Les biens de la fondation Hurault pour les pauvres d’Epinal, furent perdus en ville, et à Girmont, Dogneville, Jeuxey, etc. Nombre de terrains restèrent introuvables, et presque toutes les maisons formèrent des monceaux de platras et de débris calcinés.

Les archives d’Epinal nous montrent Fomerey, Golbey, encombrés de Suédois. Dès 1641, ces villages n’ont plus d’habitants. Dogneville compte deux conduits, Deyvillers et Girmont chacun un et demi, Thaon deux.

En 1645, on ne pouvait trouver que deux charrues entières à Longchamp-Vaudéville et à Jeuxey, une seule à Girmont et aucune à Deyvillers. Dans toute la région, où se trouvait un certain nombre de papeteries, il n’y avait plus, en 1645, que celles des Grands-Moulins et de Grennevaux à Epinal, celles d’Arches et de Docelles.

Quant au ban d’Uxegney, il était entièrement ravagé. Les forêts avaient été en pleins dégâts dès 1634 par le fait des garnisons d’Epinal, tant de Charles IV que de Louis XIII. Encore en 1665, il était impossible de faire la moindre coupe dans les forêts du ban d’Uxegney, parce que les bois avaient été totalement dégradés, tant par l’incendie qu’autrement. En 1651, il n’y avait plus qu’un seul habitant à Gigney, et depuis 1647, après le séjour des Suédois de Kanofski, Fomerey était entièrement désert. Dès 1647, il y avait à peine trois conduits dans tout le ban d’Uxegney.

Au mois de septembre 1648, Gigney vit toutes ses maisons en flammes. L’année suivante, le château de Darnieulles servit de refuge aux gens de Bocquegney, qui abandonnèrent leur village et perdirent leurs biens, pendant que l’armée de France passait pour aller devant Epinal. Le curé d’Uriménil certifiait en 1653, qu’il n’y avait aucun habitant dans les hameaux du ban d’Uxegney « dont la plus grande partie a été brûlée et ruinée par les gens de guerre ». Le village lui-même, qui jadis comptait cinquante laboureurs, n’en avait plus que quatre en 1649. De 1635 à 1644, il fut complètement abandonné, et lorsque les survivants des désastres rentrèrent dans les ruines, ils étaient livrés à la dernière misère. D’où les terrains tombèrent en friches.

Dans le ban de Vaudicourt, on voit la même désolation. En 1653, « le restans des pauvres habitans » rappellent dans une supplique aus Dames de Remiremont, qu’avant les guerres, « ils estaient 260 et aujourd’huy ils sont reduictz tant hommes que vefves à 26, une partie qui mendient leurs vies, une autre qui gaigne à la sueur de leur corps et le petit nombre par louage de bestailz ».

Si les sièges d’Epinal de 1650 et 1651 amenèrent ces résultats au ban de Vaudicourt, le dernier de 1670 ne lui fut pas moins désastreux. En 1710, Deyvillers n’avait retrouvé que 35 chefs de ménage, Dignonville 29, Dogneville 69, Golbey 23, Jeuxey 24, Longchamp 31, Vaudéville 5 et La Baffe 18.

Pour finir, parlons d’Arches.

Depuis longtemps, il s’y trouvait deux localités bien distinctes. L’une, située sur un petit monticule, était siège prévôtal, s’était formée autour du donjon élevé au XIe siècle par le duc Thierry, avait été mise par Ferry III à la loi de Beaumont, avait ses privilèges et ses franchises, était ceinte de remparts et gardait ses allures aristocratiques : c’était la ville d’Arches. L’autre était le village d’Arches, assis dans la vallée, sur les voies romaines de Langres à Deneuvre et Bâle à Metz. Il remontait à une haute antiquité, et pour cela se nommait le Vieux-bourg.

Dès l’année 1634, les moulins et battants étaient abandonnés à cause des incessants passages de troupes. En 1641, depuis longtemps, le receveur ne percevait plus rien pour le droit de passage. Le pont fut ruiné au commencement des guerres. En fin de compte, la ville fortifiée, le Vieux-bourg furent complètement désolés. A la fin du XVIIe siècle, tout cela formait encore un monceau de ruines. Avant les guerres, la ville avait 30 maisons. En 1585, on comptait 36 conduits dans le Vieux-bourg, et en 1652, il restait juste 3 conduits.

« Est arrivé malheur, dit le receveur d’Arches, que les Suédois vindrent prendre quartiers d’hyver dans ladite prévosté, où ils demeurèrent jusques au mois de may de ladicte année 1644, ayant entièrement ruinez et pillés tous les lieux de ladicte prévosté ».

La ville d’Arches n’est jamais sortie de ses ruines, elle doit entrer dans la liste des localités que la guerre de Trente Ans a rayées de la carte des Vosges. Seul, le Vieux-bourg s’est relevé pour former le village actuel d’Arches. En 1710, on y trouvait 27 foyers.

Archettes, de l’autre côté de la Moselle, subit le sort d’Arches. Si en 1710, on y voit seulement 13 chefs de famille, c’est qu’en 1655, on n’y trouvait que 6 feux, alors qu’auparavant on en comptait 75. Or en 1645, les quelques pauvres ménages d’Archettes étaient à eux seuls astreints à fournir les fourrages à deux compagnies de la garnison d’Epinal.

Somme toute, par les différents sièges d’Epinal, le canton entier et les villages limitrophes des autres cantons furent cruellement éprouvés et opprimés. Une ville forte détruite, une autre démantelée, la ruine et la dépopulation de tous côtés, tel est le bilan du canton d’Epinal à la date de 1670.

A suivre : Canton de Bruyères

La guerre de Trente Ans dans l’arrondissement d’Epinal (1)

 

Extraits de la notice de l’abbé Idoux, publiée en 1911 et 1912,
dans les Annales de la société d’émulation du département des Vosges.

Cantons de Bains et Xertigny
(Bailliage d’Epinal)

Faut-il dire que les trois arrondissements de la plaine furent plus éprouvés que les deux de la montagne 

La peste faucha avec rage dans la plaine. La soldatesque, acharnée aux sièges multiples d’Epinal, Rambervillers, Châtel, Charmes, Mirecourt, Fontenoy, Darney, Châtillon, La Mothe, Neufchâteau, Jonvelle (Haute-Saône), se livra à toutes les abominations, à tous les brigandages. Bien que parfois assez étendues, les forêts de la plaine ne donnèrent pas de refuges aux paysans comme les profonds massifs boisés de la montagne.

D’autre part, le sol était plus riche, les quelques récoltes en blé et en avoine qui s’y pouvaient faire étaient plus tôt pillées, parce qu’elles formaient une proie plus avantageuse que le sarrasin et le seigle des froides régions des Vosges. Enfin, le pays de la plaine, moins accidenté que celui de la montagne, était non seulement foulé par les marches normales des belligérants, mais encore sillonné par tous les petits détachements, par tous les maraudeurs et pillards.

En revanche, d’après le dénombrement de 1710, nous constatons que pendant le demi-siècle qui suivit le traité de Vincennes, la population de la plaine se remonta plus vite que celle des pays de Saint-Dié, Remiremont et la Vôge.

Enfin, remarquons immédiatement qu’il ne reste pas une seule place forte dans l’arrondissement d’Epinal. Tout a été rasé, sapé ou brûlé : Fontenoy-le-Château brûlé en 1635, Bruyères abattu en 1636, Rambervillers démantelé à la suite de différents sièges. Châtel et Epinal sautèrent finalement par les mines de Créqui.

Canton de Bains.

Les renseignements sont relativement peu nombreux pour donner quelque idée de la part que la Vôge eut aux malheurs de l’époque. Mais à défaut d’autres détails glanés ici et là, ce que l’on peut dire du sac de Fontenoy-le-château pourrait faire sentir que Fontenoy ne fut pas réduit au plus déplorable état, sans que les localités à quatre ou cinq lieues à la ronde, aient eu grandement à souffrir. D’autre part, les multiples assauts de Darney dans la même région, le voisinage de Jonvelle, qui fut pendant sept ans l’objectif des belligérants et dont les Cravates avaient fait leur quartier général, tout cela ne contribua pas à ménager la Vôge. Quant aux réquisitions et impositions de guerre, elle dut les subir comme toutes les prévôtés.

Recueillons quelques données éparses.

Le domaine que l’abbesse de Remiremont possédait à Bains et que l’on appelait Les Chazels, ne trouva plus de fermiers pendant les années antérieures à 1650. Aussi ces héritages tombèrent en une certaine confusion, et en 1715, on ne savait encore trop quelle était l’étendue primitive.

En juin 1635, les régiments français de Clermont et de Gadlaer (?) étant logés à Bains, les paysans se sauvèrent dans les bois, avec ce qu’ils avaient pu emporter. Mais les soldats se mirent à traquer à travers les futaies pour piller les malheureux évadés. En second lieu, dans l’acte de 1643, nous sommes en présence des Suédois et de leurs pillages. Dans le doyenné de Bains, ils procédèrent comme dans la prévôté d’Arches. Partout, ce fut la ruine.

Autrefois, il y avait un hôpital orné d’une chapelle, pour les pauvres étrangers venus à Bains faire une cure thermale. Cet établissement jouissait d’un certain revenu fondé sur nombre de propriétés foncières. Comme aux bains qu’elle avait transformés en mares, la guerre de Trente Ans fut fatale à l’hôpital et à sa chapelle.

Dès le XIIIe siècle, le Chapitre de Remiremont avait moulin et battant sur le Bagnerot. Au XVe siècle, se fondèrent deux papeteries sur le même ruisseau. A ces établissements jusqu’alors prospères, le XVIIe siècle donna le coup de grâce. Ils furent incendiés. En 1657, ce n’était plus qu’un vulgaire chazal sans valeur, abandonné des anciens tenanciers, et le receveur des Grandes Aumônes de Remiremont procéda à un nouvel acensement des propriétés qui en dépendaient.

Voyons où en arriva la population globale de Bains, Le Charmois et Les Voivres. Le plus ancien registre de l’état civil remonte à 1652. En cette année, on trouve deux naissances. 1653 n’en enregistre qu’une ! Pour les années suivantes, on va de trois à huit. Les années 1662 à 1664 n’en ont point. 1665 en marque une seule, et les deux années suivantes ont un vide complet. 1668 revient à une, 1669 à six et 1670 à trois. De 1671 à 1710, les chiffres passent par toutes les fluctuations possibles de sept à vingt-trois. Enfin, la natalité jusqu’à 1810 suit une marche ascendante régulière. En 1710, il y avait 48 ménages. Ici encore, nous pouvons remarquer que la population fut horriblement fauchée de 1633 à 1646, puisque 20 à 25 ans plus tard, ne se pouvaient former les jeunes ménages capables de repeupler le pays (seulement 46 baptêmes de 1653 à 1670).

Alors faut-il être surpris que les terres se soient transformées en halliers, dont les gens de Bains, au début du XVIIIe siècle, firent des lots qu’ils se partagèrent, en les tirant au sort, pour opérer des défrichements ? Le vocable Notre-Dame de la Brosse n’est pas sans nous dire que les broussailles arrivèrent jusqu’aux portes de Bains. Car le lieu où, au XVIIIe siècle, fut bâtie la chapelle de la Brosse, était un de ces cantons que le sort attribua à un paysan du lieu. Il n’avait pas encore essarté tout son lot lorsque, au milieu de la brousse, il édifia un modeste oratoire à la Sainte Vierge.

Passons maintenant à la localité voisine. En 1710, les deux Fontenoy, qui formaient la capitale du comté de Fontenoy-le-Château, comptaient déjà 212 habitants imposables. Et cependant, la peste, le fer et le feu, tous les fléaux s’abattirent sur cette petite place forte, posée en avant-garde sur les frontières de la Franche-Comté. On y retrouve toutes les horreurs que l’on rencontre dans toute ville prise d’assaut par des troupes enragées.

Jusqu’à la fin de 1634, Fontenoy-le-Château, qui ne formait qu’une communauté avec Fontenoy-la-Côte, ne vit pas les envahisseurs, mais fut différentes fois un lieu de garnison pour les troupes lorraines. Il y eut particulièrement, en 1633, les régiments de Lenoncourt et de Charey. La ville fut ensuite réquisitionnée par les gens de guerre de la garnison, tantôt française, tantôt lorraine, d’Epinal. Mais en 1634, commencèrent les jours sombres de la bourgade. Quelle était la petite troupe lorraine qui y était enfermée ? Toujours est-il que Turenne arriva faire un siège à coups de canon, et finit par emporter la place, dans laquelle il mit en garnison un détachement des terribles troupes de Weimar.

Mais Charles IV qui, en 1635, venait de faire son camp du Dropt, ne voulut pas laisser ses soldats inoccupés. Après avoir chargé Jean de Werth de reprendre Remiremont, il confia au baron de Sousse de reconquérir Fontenoy. En conséquence, celui-ci se présenta devant les remparts et se mit en devoir de faire un siège. C’était au commencement d’août. La garnison suédoise, se voyant alors serrée de près et prévoyant l’impossibilité de soutenir le choc des assaillants, prit un parti désespéré : elle mit le feu aux quatre coins de la ville. L’église, le prieuré, les halles, les maisons, le château, à peu près tout disparut dans les flammes. Quand le baron de Sousse entra dans Fontenoy pour y conquérir quinze drapeaux d’infanterie ennemie, il n’avança qu’à travers des ruines fumantes.

La misère fut telle que la population qui, en 1623, donnait une somme de 80 naissances, n’entra plus en ligne de compte. Les registres sont fréquemment interrompus de 1635 à 1639. Quand ils sont repris régulièrement de 1640 à 1650, c’est pour n’accuser une moyenne annuelle de 30 baptêmes, puis pour offrir de nouvelles lacunes de 1650 à 1653. Et la raison ? « Nous avons dû quitter la ville à cause des vexations des soldats et des privations causées par la guerre dans les années 1650 et 1651 ». Cette fois encore, la natalité fléchit d’une façon terrible, on trouve à peine 12 naissances en 1665, c’est-à-dire quatorze ans après la campagne du comte de Lignéville. Il faut arriver à 1685 pour rencontrer 38 naissances. Et jadis Fontenoy possédait 2600 habitants !

Les gens rescapés de l’incendie se sont réfugiés dans les forêts pendant l’hiver pour y vivre sous l’étreinte des plus dures privations. C’est à cette fuite des habitants que l’on doit l’existence du hameau actuel des Baraques. Pour se procurer un abri, ils élevèrent à la hâte des huttes, dont quelques unes continuèrent à être habitées, puis furent améliorées, pour finalement être transformées en maisons par les descendants des malheureux, qui n’eurent ni le courage, ni le moyen de relever les ruines de Fontenoy.

Au mois d’août 1636, ce qui restait de Fontenoy fut occupé par 1 200 cavaliers de Weimar, qui pénetrèrent en Franche-Comté et brûlèrent non loin de là Amblévillers. De nouveau, il faut demander aux fourrés, une sécurité que n’offrent plus les remparts démolis, contre la rapacité et la cruauté des hordes barbares. Il faut alors disputer aux animaux sauvages la nourriture que l’on peut trouver dans les bois.

Surviennent les années 1637 à 1640. Cette fois, ce sont les troupes lorraines qui accablent le pays. En 1639, des hommes de la terre et de la prévôté de Fontenoy furent mis à contribution par Catherine de Lorraine pour monter la garde au château d’Epinal. (Du mois d’août 1639 au mois de mai 1640, la ville et château de Fontenoy furent commandés par le capitaine Hunette).

Or, nous savons que les soldats de Charles IV n’étaient pas plus tendres que les soudards de Richelieu. Les habitants de la cité en ruines et ceux des villages environnants furent tellement opprimés qu’ils poussèrent vers le duc de Lorraine un cri de détresse qui fut entendu. Le souverain défendit, sous peine de punition exemplaire, qu’il « fût logé, enlevé, pillé, fourragé, ni pris aucun timons, chevaulx, bestials, fourage ou autre chose quelconque par ses gens de guerre, dans les dites ville, faubourgs et villages ».

Après la petite paix, apparaissent les réquisitions écrasantes des Suédois inondant les Vosges, le va-et-vient des troupes françaises avant et après le siège de La Mothe, les exactions prescrites pour les quartiers d’hiver d’Epinal.

Comment les habitants de Fontenoy vont-ils suffire au milieu des décombres qu’ils sont impuissants à déblayer ? C’est contre eux la course, la razzia, l’enlèvement manu militari de leurs biens, de leurs officiers municipaux, pour se voir imposer 72 rations et demi pour une compagnie en 1646, et à loger une garnison suédoise. C’est après ces calamités que survinrent les occupations de 1650 et 1651, qu’il fallut fuir de nouveau devant les brigandages des soldats de La Ferté.

Ce fut la dernière secousse que subirent les bourgeois de Fontenoy. Ils eurent bien leur part encore des impôts dont La Ferté écrasa la Lorraine. Toutefois, ils purent respirer et chercher à relever les ruines.

Mais ce qui ne fut jamais relevé, ce fut la citadelle, ce furent les remparts. Fontenoy-le-Château resta démantelé et Fontenoy-la-Côte ne réoccupa plus son ancien emplacement. Encore la population, malgré son énergie, ne put-elle sortir vite de ses décombres. Le dénombrement de 1710, tout en inscrivant 212 chefs de famille (environ 900 habitants), nous dit : « Fontenoy-le-Chastel où il y a un château qui n’est pas en meilleur état que la ville ». Or, le château était en démolition !

Avant les guerres, Fontenoy était le centre des transactions commerciales importantes entre la Lorraine et la Bourgogne, mais les ravages des Suédois et l’anéantissement de la ville, interrompirent pour de longues années l’ancienne activité, et les foires ne furent rétablies qu’en 1698 par le duc Léopold. Il va sans dire que la banlieue de Fontenoy fut dévastée sur une vaste étendue.

Pour achever ce qui serait à dire du canton de Bains, nous devrions jeter un coup d’œil aux villages, mais comme la plupart relevait de la seigneurie franc-comtoise de Vauvillers, ou étaient terres de surséance, partant ne furent attachés à la Lorraine que par les traités de 1704 et 1718, les archives de Meurthe-et-Moselle ou des Vosges, ne fournissent aucune donnée propre au XVIIe siècle. Après ce que l’on vient de dire de Bains et de Fontenoy, force est de constater que cette partie de la Vôge ne fut guère épargnée.

Canton de Xertigny

Dans le canton de Xertigny, nous ne sommes plus en présence des horreurs de Fontenoy, mais on rencontre toujours les calamités de l’époque.

Le hameau de La Rue-Xertigny est un centre très peuplé, il fut détruit par les Suédois, et ravagé par la peste. S’il faut en croire la tradition, il ne resta qu’un homme et une femme qui, ayant contracté mariage, reformèrent la base d’une population nouvelle. Quoi qu’il en soit, on a retrouvé au Champ du Potet, des tombes et des croix, indiquant, pense-t-on, le cimetière des pestiférés.

Par les registres baptistaires, on peut voir que la paroisse de Hadol fut fortement entamée à partir de 1635. Lorsqu’en 1632, on trouve 28 naissances, 29 l’année suivante et 21 en 1634, on n’en rencontre plus que 13 en 1635, pour tomber à 2 en 1636, à 3 en 1637, à 5 en 1638, à 2 en 1639 et 5 en 1640. De 1641 à 1650, elles oscillent de 10 à 19, mais en 1651, il n’y en a plus qu’une. En 1652, c’est le vide complet, puis il y en a une l’année suivante, et 3 en 1654.

Il est certain que le canton de Xertigny fut sillonné par les Suédois, qui foulèrent en tous sens les régions d’alentour de 1634 à 1649, et même on en trouve encore à une époque où les pays voisins n’en voyaient plus. En 1652, alors qu’Epinal, Arches, Bruyères et Remiremont jouissaient de la neutralité du 5 mars 1651, les Suédois rodaient encore à Xertigny et les « lieux circonvoisins ».

La contrée fut d’autant plus écrasée par les réquisitions qu’elle était plus proche des quartiers d’Epinal. Pour y échapper, les paysans s’ingéniaient à cacher le peu de bétail qui leur restait, mais les limiers spinaliens étaient en campagne pour le découvrir et le razzier. C’est ainsi que le bétail de Hadol fut caché à la ferme Cléron-Pierre, près de Senade, et fut éventré par un traître. Quarante cavaliers partirent pour le saisir. Si parfois les argousiers ne faisaient pas les rafles au gré de leurs désirs, ils s’emparaient des paysans incapables de payer les contributions désordonnées des intendants de France, et les jetaient aux fers. Témoin cette équipée où, en 1659, un parti d’Epinal emmena prisonniers à Fontenoy-le-Château les gens de la « terre de l’Alœuf et autres contribuables qui étaient délayants à payer leurs contributions ».

Dès l’année 1638, toute la contrée est ravagée, c’est du moins ce qu’exposent les habitants de Hadol, dans une requête à laquelle, le 15 décembre, le duc de Lorraine fit droit. Alors qu’ils étaient soumis à la banalité du moulin de Giroménil, en temps de paix, ils avaient, disent-ils, chevaux, bœufs et autres commodités pour conduire leurs grains sans craindre les soldats. Mais en 1638, le moulin de Giroménil étant détruit depuis plus de deux ans, ils n’avaient plus de bœufs pour mener à un moulin banal, le peu de grains qu’il leur restait. D’autre part, ils ne pouvaient s’éloigner de leurs demeures sans risquer de tout perdre « pour raison de courses continuelles et pilleries des soldatz ». En conséquence, afin de moudre un peu de grains sans enfreindre la banalité, ils sollicitaient la permission de faire « moudre où ils pourront mieulx et de pouvoir faire ériger moulins en quelz lieux plus propres à leur commodité ».

Ces courses de pillards aboutirent à des ruines. A Buzegney et à La Houssière (Hadol), se trouvaient des ermitages qui, en 1710, n’étaient pas encore relevés. De plus, La Houssière était un lieu considérable, si l’on en croit la tradition que des découvertes sont venues confirmer. Quand fut détruit ce hameau ? Il est difficile de le dire et rien ne prouve qu’il faille en attribuer la dévastation aux Suédois.

Après le siège d’Epinal, qui fut un heureux coup de main du marquis de Ville en 1638, Uzemain et Uriménil furent occupés jusqu’au milieu de septembre par le régiment lorrain du colonel Tanière. L’année suivante, ce furent les troupes du baron de Clinchamp qui vécurent sur Uzemain. Partout, ce fut la pillerie. Et cependant, pour être protégés, ces villages payaient un droit de garde. On le réclamait encore en 1643 et 1644 à Dounoux, Uriménil et Moyenpal. Enfin, les localités du Ban d’Uxegney participèrent à tous les malheurs dont le ban fut victime. On verra les calamités que les différents sièges d’Epinal attirèrent sur la grande banlieue.

Voyons maintenant où en était la population cinquante ans après la désolation. Nous sommes toujours en face de chiffres d’une trop sinistre éloquence, pour ne pas voir que la mort frappa à coups redoublés, et que le pays vide d’habitants, se releva péniblement.

Le dénombrement de 1710 compte à Hadol 26 ménages, à Guménil 9, à Gérauménil 14. Dounoux en possède 28, Uriménil 40 et Safframénil 12. A Uzemain, le hameau de Méloménil avait 15 feux, et celui de Thiélouze 20. Xertigny n’inscrivait que 52 chefs de famille, Amerey 26, Moyenpal 20 et Razey 17. On trouve à la même époque 33 foyers à La Chapelle-aux-Bois, 6 à Hautdomprey, 19 à Hardémont, 20 à La Forêt et 22 à Grémifontaine. L’état de la population de Charmois-l’Orgueilleux n’a pas été trouvé, mais on voit 12 feux à Nobémont et 18 à Reblangotte. Enfin Le Clerjus, qui comme Amerey et La Chapelle, formait la Terre de l’Alœuf, possédait seulement 57 ménages.

Quand on connaît l’énorme étendue du canton de Xertigny, on est vraiment stupéfait de voir, combien peu de ménages, il possédait douze après le retour de Léopold. Pas même cinq cents ! Chiffre insignifiant qui fournit à peine le double de la population que Fontenoy-le-Château, pourtant si éprouvé, avait reconquise.

A suivre : Canton d’Epinal

La guerre de Trente Ans dans l’arrondissement de Saint-Dié (6)

 

 

Extraits de la notice de l’abbé Idoux, publiée en 1911 et 1912,
dans les Annales de la société d’émulation du département des Vosges.

Canton de Gérardmer
(Prévôté d’Arches)

D’après l’état du remembrement des archives communales, fait en 1631, Gérardmer aurait eu une population de 1195 habitants répartis en 239 conduits. Mais viennent les fléaux de l’époque, et bientôt, on a lieu de constater une baisse extraordinaire. Selon Lepage, fondé sur les comptes du domaine d’Arches pour les années 1656, 1659 et 1661, la population de Gérardmer, vers 1656, n’aurait été que de 40 à 47 conduits.

De prime abord, les Gérômois, vivant dans un pays isolé, furent moins exposés que d’autres aux incursions des pillards et des Suédois. Aucun col de montagne, sinon celui de la Schlucht, ne débouche sur Gérardmer. Or, au XVIIe siècle, les précipices de la Schlucht étaient inabordables du côté alsacien, et formaient un rempart naturel au versant vosgien. Les soudards ne pouvaient songer à envahir le pays par ce point impraticable.

Mais la peste et la famine ne connaissent pas les montagnes comme frontières infranchissables. Aussi à Gérardmer, comme ailleurs, la peste et la famine exercèrent leurs ravages. De 1630 à 1639, les registres mortuaires sont interrompus. En conséquence, le maire de Gérardmer ne déclarait en 1659 que 48 feux, et en 1660, ne pouvait attester que 47 conduits (capables de payer l’impôt).

Il est vrai que quatre ans plus tard, on parvenait à former un rôle de 53 individus, 59 fermiers, 22 veuves, 29 mendiants et 8 réfugiés (en tout 188), ce qui pouvait indiquer près de 950 habitants semés sur l’énorme territoire de Gérardmer, du col Stréture au Béliard, de Grosse-Pierre au Kertoff et du Hohneck à l’arrière de Liézey. Il est possible qu’après la neutralité de 1650 pour la prévôté d’Arches, des évadés aient songé à venir jouir de la tranquillité qu’ils ne retrouvaient pas encore ailleurs.

Si Gérardmer, n’étant pas sur les grands passages, ne fut pas comme les vallées de la Meurthe, la Fave, le Rabodeau et de la Plaine, piétiné par les incursions sans cesse répétées, il fut, ainsi que La Bresse, dès 1632, écrasé par les réquisitions multiples et victime du sans-gêne des mercenaires à la solde de Charles IV.

Plus tard, il fut l’objet des exigences impitoyables des intendants français. En 1644, Le Val-d’Ajol, La Bresse et Gérardmer avaient ordre de subvenir à l’entretien du régiment d’Esmes, tenant garnison à Epinal. Le 6 février 1645, ordre était donné que 28 rations seraient affectées au quartier d’Epinal « sur celles que Gérardmer et le Ban de Tendon estaient attenus de paier à Châtel ». A côté de ces fournitures, les Gérômois avaient à verser un impôt pour La Mothe, et le 25 août, ils étaient en retard de 7 mois pour les rations d’Epinal.

En 1646, il y a sur Gérardmer une nouvelle imposition, car il s’agit de fournir à l’entretien de deux compagnies du régiment du Cardinal, logé à Epinal.

Dans l’entre-temps, Gérardmer fut aussi visité par les Suédois et les Loups des Bois. Comme les Lorrains avaient élevé des retranchements au Hohneck, ainsi qu’ils avaient fait au Bonhomme, aux cols de Sainte-Marie, Lubine, Saales, les Suédois n’arrivèrent pas immédiatement sur Retournemer et la Vologne. Mais après avoir désolé et ravagé le Gregorienthal, ils parvinrent à s’enfoncer par petites bandes dans la montagne, probablement en franchissant le Taneck.

Les Suédois reparurent par les Chaumes en 1643, 1644 et 1645. Mais ils n’étaient les seuls à redouter. Les Cravates faisaient aussi leur sinistre métier et certains coins du territoire de Gérardmer étaient des passages dangereux, et qui le furent encore lors de la seconde occupation française. Plus d’un voyageur y perdit la vie.

Face à cette situation déplorable, les Gérômois représentèrent leur isolement au milieu des montagnes, leur éloignement de toutes villes « où de coutume se tenait marché », auxquelles ils ne pouvaient se transporter « qu’avec grands peines et risques ». En conséquence, ils demandèrent à Charles IV, « pour eux, les villages et granges ès environs dudit Gérardmer » qu’il leur accordât un marché le jeudi de chaque semaine. Cette requête fut entendue, et le 4 mai 1641, le duc accorda pour trois ans ce qui était sollicité. Par lettres patentes du 20 septembre 1661, Charles IV, reconnaissant que les motifs exposés en 1641 subsistaient toujours, décréta jusqu’à nouvel ordre un marché hebdomadaire et deux foires annuelles à Gérardmer.

Jetons maintenant un coup d’œil sur l’état dans lequel le cataclysme du XVIIe siècle laissa les hauts pâturages qui s’étendent du Donon au Ballon.

Notons d’abord qu’avant les guerres, ces pâturages étaient affermés aux habitants des deux versants, et que les pâtres alsaciens et les pâtres lorrains avaient des « gistes à bestial » éparpillés sur toute l’étendue des hauts gazons des Vosges. Dès que la neige a disparu des sommets, les marcaires forment leur troupeau et les mènent sur la montagne. Ils ne quittent les pacages des chaumes qu’aux approches de l’hiver. Sauf dans les « hohf » qui, comme Sérichamp, La Reichperg, au Valtin, Schmalzgutt, à La Bresse, la Jumenterie au Ballon d’Alsace sont de véritables granges fermières, il ne reste plus de bétail sur les hauteurs pendant la saison rigoureuse.

En 1634, les pelouses du Donon, de Prayé, du Pré de Raves et du Rosberg à La Croix-aux-Mines, de Sérichamp au Valtin, furent encore animées comme chaque printemps. Ce fut la dernière fois que la transhumance eut lieu. Mais dès 1633, l’Alsace était ravagée, au pied des Vosges, dans le Val de Lièpvre et le Grégorienthal. La peste et la guerre jetaient un voile de deuil, que venait assombrir la fumée des incendies.

Aucun marcaire ne vint plus sur les chaumes, parce que la peste avait fauché les pâtres alsaciens et que la rapine avait dévoré leurs troupeaux. L’été suivant, du Rosberg de Thann au Neuf-Bois de Bussang, du Ballon de Guebwiller au Rheinkopf, du Grand Hohenack au Gazons de Pairis vers le Lac Blanc et Taneck, aucun marcaire ne retourna sur les Chaumes.

La Petite Chaume du Valtin et Hervafaing furent envahis par les pillards et abandonnés par les pâtres. La population disparut d’ailleurs de partout dès 1635. Sans doute la neutralité arrachée en 1639 par l’abbesse de Remiremont, Catherine de Lorraine, rendit un peu de tranquillité aux montagnards des prévôtés d’Arches, Remiremont et Bruyères, mais la région de Saint-Dié et Raon, loin de bénéficier de cette sauvegarde, n’en fut que plus éprouvée. Quant aux pays qui profitèrent de la neutralité, ils avaient trop à faire pour déblayer leurs ruines.

On fit une légère tentative de pacage en 1643 sur les gazons de Fonie et de Lenvergoutte, aux Arrentés de Corcieux, mais les Suédois revinrent dans la prévôté d’Arches, y restèrent l’année suivante et ne quittèrent qu’après « avoir entièrement pillé et ruiné tous les lieux de ladite prévôté ». Les Chaumes furent définitivement délaissées, les pâtres étaient morts, le bétail avait été volé, les tenanciers des gazons ayant disparu, les anciens baux restèrent lettres mortes. Il suffit de dire qu’en 1638, plus de 200 personnes furent massacrées à Munster et 1800 têtes de bétail furent razziées dans le Grégorienthal.

En vain les receveurs des domaines déclaraient-ils qu’il fallait faire profit des chaumes, en vain le contrôleur d’Arches faisait-il toute réclame dans les montagnes des Vosges pour amener en 1649 l’adjudication des pelouses. Chaque compte d’Arches finit par cette phrase stéréotypée : « Toutes des dites chaumes ne s’admodie plus présentement à cause des guerres ».

En 1651, une nouvelle neutralité étendue aux prévôtés d’Arches et Bruyères fut obtenue par le chapitre de Remiremont. Mais les chaumes ne se repeuplèrent pas. Seul un particulier de Bruyères, en payant une redevance de 10 francs, conduisit quelques vaches à la montagne. Dix francs ! Voilà tout ce que le Trésor devait encaisser en 1654 et 1655 pour la location des magnifiques pelouses des Vosges. Pourquoi donc cette persistance de désertion ?

La population lorraine, écrasée par les impôts de guerre, ne se relevait pas. Arches, par exemple, n’avait plus que trois conduits, abrités dans les mines de l’ancien village et de la ville fortifiée.

Mais les Vosges alsaciennes, devenues françaises par le traité de Westphalie, étaient plus que jamais ravagées, non plus cette fois par les Suédois, mais par les troupes de Charles IV vivant en pays ennemi. Le duc avait été exclu des négociations de 1648 qui attribuaient l’Alsace à la France. Aussi, quand le comte de Lignéville reprit la campagne de 1650 pour reconquérir les Vosges, ce fut sur l’Alsace que le duc de Lorraine réorganisa son armée, après l’insuccès final de son général. A la fin de 1651, ses avant-postes étaient au Val de Villé, à Saint-Hippolyte et à Massevaux. En février suivant, ses régiments se réfugièrent sur Kaysersberg et Turckheim qu’ils saccagèrent, puis ils pénétrèrent dans le Val de Munster, incendièrent la ville et l’abbaye, pillèrent, tuèrent et brûlèrent dans tout le Grégorienthal. De 1 500 habitants qui y vivaient avant leur arrivée, il n’en resta pas la moitié à leur sortie !

Il faut attendre l’année 1656, pour voir un semblant de location de chaumes. Les Gérômois reprirent, pour la modique somme de cinquante francs barrois, la jouissance des cinq grandes chaumes de Belbriette, Balveurche, Fachepremont, Grouvelin et Saint-Jacques, dont ils avaient autrefois l’amodiation. Quelques échappés de Munster rentrèrent au Chitelet, à Brethzouzen et à Ferschmuss.

Quant aux Bressaux, ils étaient encore trop plongés dans la misère pour songer à reprendre les pacages. Seul un particulier amodia, pour un canon annuel de 16 francs, la Vieille-Montagne (Altenberg). Mais les pelouses de Schmargult, Champy et Rothenbach rstèrent dans l’abandon où lles étaient depuis un quart de siècle.

Ce fut seulement en 1661 que furent occupées les chaumes de la Fonée, Lenvergoutte et Sérichamp. Quant au Pré de Raves et au Rosberg, vainement les gruyers de La Croix firent, depuis Saint-Dié jusqu’au fond des vallées, voire dans le Val de Lièpvre, annonce en 1655, d’adjudication de chaumes. Aucun chaumier ne se présenta pour prendre ferme. Le manque de sécurité faisait déserter les chaumes.

Quant aux gazons de Lubine, L’Allemand-Rombach et Sainte-Marie, ils restaient en plein abandon. Vers 1665, quelques paysans tentèrent bien de réoccuper les pâturages inférieurs, mais les chaumes proprement dites gardèrent l’état sauvage. Les belles pâtures, autrefois si recherchée de la Hingrie et de Diarfête, retrouvèrent seulement chaumiers en 1669. Il en fut de même pour celles du pays de Salm.

Les receveurs d’Arches, Bruyères et Saint-Dié étaient obligés de constater qu’il restait peu d’habitants dans les montagnes, que ceux qui survivaient étaient dans le dénuement, n’avaient plus de bétail, que ces pauvres gens avaient la répugnance à se risquer sur les sommets, où toujours était l’« alarme », où au péril des embuscades, s’ajoutait le danger des voleurs et celui des fauves (En 1707, on tua un ours à Vagney, un autre en 1709 entre Ventron et Bussang. De 1725 à 1755, on en détruisit six ou sept de ceux qui, traqués par des chasses implacables, furent refoulés dans la grande montagne, et gîtèrent sur les flancs abrupts du Hohneck).

Enfin, l’état des lieux arrêtait la bonne volonté des fermiers. Dans tous les terrains de culture des Vosges, la végétation ligneuse avait envahi les sillons. a plus forte raison, avança-t-elle en pleine montagne.

De Lubine à Sérichamp, ce n’était que ronces, épines, broussailles et rapailles. Ailleurs, la futaie avait fait de larges conquêtes et arrivait au seuil des villages.

En 1700, les chaumes de Grouvelin, Fachepremont et Saint-Jacques étaient débarrassées de leurs broussailles, parce que le bail consenti en 1656 aux habitants de Gérardmer portait que les chaumiers devaient « nettoyer, essarter le menu bois pour rendre les dites chaumes en bon état à la fin du bail », mais le quart de Belbriette était encore un impénétrable fouillis et la moitié de Balveurche était impraticable. La haute futaie avait reconquis les trois quarts du Chitelet, la pelouse de Schmargult n’avait que la moitié de sa superficie, tandis que les deux « anciennes gistes » de Ferschmuss pouvaient à peine suffire pour douze vaches.

Toute la partie sud était plongée dans la brousse, et le Rothenbach était rempli de « bois inutiles ». A l’Altenberg, les marcaires avaient pu reformer trois petites enclaves, mais le Grand Ventron était une chaume en train de disparaître, où nul n’avait le courage d’apporter la cognée. Le Drumont offrait une mosaïque de minuscules pelouses et de boqueteaux. Au lieu de nourrir 90 vaches comme en 1590, le Neuf-Bois pouvait à peine en alimenter neuf. Quant au Ballon, les sapins y avaient grandi, et la Jumenterie du duc Henri II était entièrement envahie de conifères.

Les petites chaumes, comme La Fonie, Lenvergoutte avaient vu les essences résineuses prendre élan au milieu des pelouses. Le Haut Rouan (Gérardmer) n’avait plus que 30 toises en « rondeurs ». Cinquante pas suffisaient pour traverser le gazon de Champy (La Bresse), autrefois l’un des plus importants.

Que dire des chaumes comprises entre La Schlucht et le Lac Blanc ? Appartenant aux seigneurs de Ribeaupierre, elles n’ont pas laissé grand trace dans les archives de Lorraine, mais nous savons qu’elles ont été délaissées dès 1634. Par conséquent, elles durent avoir le sort du « Grand Pâturage », de Morpont, Diarfête et la Hingrie. Les chaumes de Salm, les « summæ campaniæ » du VIIe siècle, étaient dans un état lamentable.

Je n’irai pas plus loin dans l’esquisse de la pitoyable situation faite par la guerre de Trente Ans. La disparition de la transhumance pendant un quart de siècle prouve la disparition des habitants. L’embroussaillement des terres et des pelouses montre que, sur des régions jadis prospères, la ruine, la misère, la désolation avaient étendu un voile funèbre.

La guerre de Trente Ans dans l’arrondissement de Saint-Dié (5)

 

 

Extraits de la notice de l’abbé Idoux, publiée en 1911 et 1912,
dans les Annales de la société d’émulation du département des Vosges.

Canton de Fraize
(Prévôté de Raon et Saint-Dié)

Dans le Ban de Fraize, la peste y a fait des ravages, les Suédois ont amoncelé les ruines, les chaumes et les mines de La Croix ont été abandonnées. De toute la région, la belle vallée de Clefcy fut le coin le plus éprouvé.

Ban-le-Duc, Ban-Saint-Dié, Stréture furent complètement dépeuplés, et partout se trouvèrent des ruines que les broussailles envahirent rapidement. En 1655, il était impossible de rien reconnaître dans les héritages du Ban-le-Duc, de Clefcy. L’ancien terrier, dressé en 1611, était devenu inutilisable, parce que la mort avait frappé de grands coups par les guerres et les maladies contagieuses à travers la population. Les trois scieries domaniales de la Basse de Stréture, ruinées et démolies, n’étaient pas rebâties en 1661. Les amodiations des pâturages n’existaient plus, parce que les gazons étaient remplis de ronces et de broussailles.

Après les documents publics, écoutons la tradition locale : la contrée de Clefcy fut tellement ravagée qu’un pré de douze fauchées de Lorraine, situé à Hervafaing, fut échangé contre une miche de pain, ce qui fit donner à ce pré le nom de « Pré de l’aumône » qu’il a conservé depuis. Pour éviter les poursuites des Suédois, on fuyait dans les bois, où l’on s’entourait d’abattis d’arbres en forme de retranchements. Un canton, au nord du Plâneau, a conservé le nom de « barrigasses » qui vient évidemment de barricades. Enfin, dans les forêts de Clefcy et de Ban-sur-Meurthe, se trouvent des restes de vieux murs circulaires qui auraient servi de clôtures à des champs cultivés avant l’invasion suédoise.

La peste, qui dès 1632, avait frappé nombre de villages de la recette de Raon, gagna bientôt les hautes vallées. Clefcy d’abord contaminé, le ban de Fraize fut rapidement envahi. Alors comme à Charmes, Rambervillers, Epinal, Mirecourt, on construit partout des lazarets pour y parquer les pestiférés.

Au centre des prés Foyeux, entre Clefcy et Anould, se trouve « La Malaidrie ». Entre Plainfaing et Fraize, dans un petit vallon, existe le lieu-dit « La Malaide ». Dans le Ban entier, la peste fut pour ainsi dire présente en permanence jusqu’en 1641. Jointe aux horreurs de la famine, aux brutalités des Suédois et aux cruautés des pillards (Loups des bois, Schappens ou Houèbes), elle amena à rien la population.

En 1710, Clefcy n’avait retrouvé que 23 chefs de famille. Depuis les extrêmes limites du Valtin et du Barançon jusqu’aux approches d’Anould, le Ban de Fraize, en 1644, ne comprenait que 13 conduits et demi ! Cinq après la paix de Vincennes, la population, d’après un rôle de l’aide Saint-Remy, comptait 124 ménages, plus cinq exempts, semés sur plus de trois lieues d’étendue.

A La Croix, les mines de plomb et d’argent furent abandonnées dès 1634, les fonderies de minerai, bâties à Wisembach, à La Croix et à Barançon, eurent le même sort et tombèrent en ruines, la forge de Fraize éteignit ses feux et disparut. Quand on fit en 1678, le procès-verbal de l’état des anciens travaux miniers et de ce qui pourrait rester du matériel d’autrefois, on dut constater que tout était dans un délabrement complet, que les maisons appartenant au domaine étaient en ruines, et que la fonderie était détruite et éboulée.

A peine rentré dans ses états, Charles IV fit reprendre l’exploitation des mines. Un premier admodiateur, après quelques entreprises dans les différentes galeries, en 1662, finit par tout abandonner. Une nouvelle tentative fut faite en 1665, mais bientôt le nouveau fermier des mines renonça à aller plus avant.

Ce n’est pas seulement à La Croix que les mines avaient été ouvertes, les ducs de Lorraine avait fait exploiter deux « porches » à Scarupt, un à Noiregoutte, et un à Barançon au Ban de Fraize. Ils étaient en pleine activité au XVIe siècle. Au XVIIe, cette exploitation disparut et la forge qui travaillait le minerai succomba à son tour. Les mineurs émigrèrent ou périrent, les indigènes écrasés par la misère ou les fléaux furent anéantis.

En 1642, la mairie de La Croix avait à peine huit conduits, et en 1660, il ne s’en trouvait que deux de plus. Cinquante ans plus tard, il y avait environ 335 individus entre La Croix et Sadey.

Les scieries du Chipal eurent le même sort que les autres constructions. On en releva une en 1667, avec permission ducale. Mais les loups pullulèrent au point que les femmes ne pouvaient sarcler dans « les grands meix » sans être gardées par leurs maris armés contre les fauves.

Dans les archives des Vosges, fond Saint-Dié, on voit une multitude de nouveaux acensements faits, sur la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe, dans les territoires d’Anould, Mandray, Entre-deux-Eaux, etc. On y trouve également, de même que dans les comptes de Lorraine, quantité de pieds terriers reconstitués, états de rentes ou redevances seigneuriales réformés. Par conséquent, les finages furent abandonnés, incultes en hallier.

Pouvait-il en être autrement quand Anould en 1710 ne possédait que 5 habitants et La Hardalle 30 ? Par contre, on en rencontre 109 à Mandray, mais il n’y en avait que 27 à Entre-deux-Eaux. Quant à Plainfaing, ce fut comme à Clefcy-Ban-sur-Meurthe, une localité entièrement ravagée par la peste et les Suédois. Le dénombrement de 1710 lui compte environ 405 personnes, il en mentionne 170 au Valtin, et seulement 280 à Fraize.

Par ces nombres portant à 175 conduits imposables dans le Ban de Fraize, on remarque combien lentement se releva la population de ces montagnes. Dans l’espace de 45 ans, elle ne se renforça que de 45 ménages. Quoi d’étonnant ? Quand Saint-Dié, au traité de Ryswick, avait à peine 200 feux pour la ville, les faubourgs et les banlieues, le chapitre releva, dans tous les Vaux Saint-Dié, plus de 1600 nécessiteux, privés de tout et mourant de faim.

Faut-il retrouver au Valtin, un souvenir du passage des Suédois dans un lieu-dit « La fin des soudaires » ? La tradition prétend que là se livra un combat, mais elle n’a pas gardé la date de l’événement. Toutefois, il ne serait pas impossible, que comme à La Poutraut de Fraize, les montagnards exaspérés aient tenté de se défendre, ou de se venger des pillards qui franchissaient le col de Luschpach pour se répandre en ouragan à travers la Haute-Meurthe.

Résumons ce qui précède par les paroles suivantes de monsieur Paradis, curé de Fraize, recueillant les traditions de sa paroisse :

« Si écartées qu’elles fussent, dans leurs maisons cachées au fond des bois, les populations pastorales des Vosges furent exposées aux incursions des envahisseurs. Quelques fermes privilégiées, comme Le Pré de Raves et Le Rosberg (territoire de La Croix), grâce à leur isolement, jouirent un an ou deux, d’une sécurité relative, mais partout ailleurs, sur les Chaumes, comme dans les vallées de la grande et de la petite Meurthe, des bandes de pillards promenèrent la désolation. Le Valtin, Hervafaing furent traversés par des maraudeurs, dont plusieurs gravirent la petite Chaume du Valtin, où ils s’emparèrent d’un certain nombre de vaches.

L’année terrible fut celle de 1635. Les Suédois gagnèrent peu à peu les pentes occidentales des Vosges, ils n’y pénétrèrent d’abord que par petis détachements. Ils se distinguèrent par d’épouvantables crimes, et trainèrent à leur suite deux fléaux, la peste et la famine. Les montagnards furent forcés de chercher dans les forêts un abri momentané pour s’y cacher avec leurs femmes et leurs enfants. Mais ce fut particulièrement en 1639, que se produisirent les plus affreux ravages dans nos montagnes. Ce n’était qu’escarmouches, brigandages, rapines, attaques à l’improviste… Et à ces épreuves, venaient s’ajouter les attaques des bandes pillardes qui achevaient de ruiner ce que les soldats avaient épargné ».

Les Suédois se signalèrent par leurs actes de vandalisme… Sous ce nom détesté, les paysans d’Alsace et de Lorraine désignaient, non seulement les soldats scandinaves, mais encore les reîtres allemands, croates, et toute une lie d’aventuriers. C’est à ceux-ci surtout, aux Houèbes, comme on disait généralement dans les Vosges, qu’il faut attribuer la plupart des forfaits commis dans nos montagnes.

On conçoit que les fermes isolées ayant été dévastées, incendiées ou abandonnées, la brousse ait rapidement envahi des cantons, soit à flanc des monts, soit dans les vallées. Aussi, quand revint un peu de tranquillité sur les déserts piqués de ruines, quand la population, se relevant péniblement, voulut reconstituer un patrimoine, il fallut défricher. Comme ce n’était pas petite besogne, les paysans, pour avancer leur tâche, mirent le feu aux rapailles.

Toutefois, ce procédé trop expéditif, devenant un danger public, une ordonnance ducale du 17 mars 1664 interdit, sous des peines sévères, ce mode radical de défrichement. En effet, en 1663, des jeunes garçons du village d’Hanozel (hameau de Saulcy), gardant leurs bestiaux et brûlant les mauvaises herbes des héritages pour rendre la pâture meilleure, le feu se jeta dans la forêt du Kamberg et la parcourut dans toute son étendue, sans qu’on y put porter remède.

Quoi qu’il en soit, c’est à des essarts du XVIIe ou du XVIIIe siècle, que sont dus les domaines des Caluches, du Bouxeraud, du Ronchachay, de l’Epouxe dans la vallée de Scarupt. C’est à la même époque que furent défrichés le vallon et les côteaux qui ont donné les hameaux des Sèches-Tournées, de la Folie et de la Beurrée, sur le territoire de Fraize. Il en fut de même à Plainfaing, pour la formation des hameaux de la Forêt et de la Hardelle.

Quant aux Chaumes, elles furent longtemps avant de retrouver quelques timides occupants, qui avaient non seulement à tout réorganiser pour tirer profit des pâturages et gazons, mais encore à se défendre des ours du Lac Blanc et de Taneck, des loups et sangliers qui s’étaient multipliés d’une façon effrayante.

A suivre : le canton de Gérardmer

Château-sur-Perle et les perles de la Vologne

Château sur perle

 

D’après un article écrit par Dominique Alexandre Godron, paru dans les « Mémoires de l’Académie de Stanislas » -
Année 1869

Château-sur-Perle

Il existait autrefois un manoir féodal, situé sur une petite montagne, à proximité de la Vologne, entre Docelles et Cheniménil. Il était connu sous le nom de Château-sur-Perle, dénomination qui doit sans aucun doute son origine au produit des mollusques de cette rivière.

Ce château fit longtemps partie des domaines de la maison de Lénoncourt, mais à la mort de Charlotte, Dame Surette du chapitre de Remiremont, la dernière héritière de cette lignée, il fut vendu à un curé de Docelles du nom de Parisot. Son dernier possesseur fut Philippe Antoine de Chainel qui l’avait acheté des héritiers de cet ecclésiastique en 1755. Il l’a restauré, a créé de beaux jardins sur les flancs de la colline où il a été construit, et y menait la vie d’un riche seigneur.

Cependant sa noblesse lui fut contestée par un maire de Docelles.  Il est certain cependant qu’il appartenait à la noblesse lorraine. Le premier de ses ancêtres, qui reçut des lettres de noblesse, fut Thielman Chenel ou Chesnel, prévôt de Vaudémont. Elles lui furent accordées par Charles, duc de Lorraine, le 22 mars 1588 et son blason porte de gueules à l’écrevisse mise en pal.

La branche aînée de sa descendance quitta la France pour cause de religion, mais la branche cadette resta en Lorraine et l’un des membres de cette branche, Toussaint Chesnel, officier de la gruerie de Bruyères, reçut du Duc Léopold des lettres confirmatives de noblesse, le 10 août 1706. Enfin, Philippe Antoine Chainel, son petit fils, fut investi par Stanislas, le 10 juin 1757, de la seigneurie de Cheniménil et de Château-sur-Perle et, le 14 septembre 1759, du fief de Turkheim, par de Saint-Simon, évêque de Metz.

Il ne reste plus de sa descendance que sa petite fille qui a épousé Monsieur H. Laprevotte de Mirecourt. Ses enfants émigrèrent pendant la révolution. Château-sur-Perle fut ruiné, puis vendu avec les terres considérables qui en dépendaient. Le tout fut adjugé le 26 fructidor an III à des cultivateurs de Cheniménil de Laneuveville pour la somme de 415 000 livres.

La légende de l’origine des Vosges

Philippe Antoine Chainel (le dernier possesseur du château) est l’auteur d’un poème héroïque, dans lequel il a célébré les beautés du Château-sur-Perle et les merveilles des Vosges.
Ce poème a pour titre « La Cinthyperléyade ou l’ordre de Diane », et l
‘auteur cherche quelle a été l’origine des montagnes des Vosges.

Donnant carrière à son imagination, il s’appuie sur cette fiction que les Titans vaincus en Thessalie par les Dieux, auxquels ils avaient l’intention de ravir l’Olympe, se réfugièrent, non pas à Tartèse près de Cadix, comme le prétend Ovide, mais dans les Vosges.

Après avoir franchi le Rhin, ils résolurent, pour assurer leur défense, d’élever à peu de distance de la rive gauche de ce fleuve, un rempart inexpugnable. Ils accumulèrent, comme ils l’avaient fait en Grèce, montagnes sur montagnes et formèrent ainsi la chaîne des Vosges abrupte du côté du Rhin, en pente à l’ouest, et telle est encore aujourd’hui la conformation que présentent ces montagnes.

Les Dieux les y suivirent, les forcèrent dans leur camp que l’auteur place sur le plateau de Champdray et les repoussèrent dans le bassin de Gérardmer, où ils leur livrèrent bataille. Ils y remportèrent sur ces audacieux rebelles une victoire décisive, et les principaux chefs des Titans, Typhon, Pelor, Hyppolite, Palibotte furent faits prisonniers, ainsi qu’un grand nombre de leurs soldats.

Les Dieux et les Déesses, descendant, après la victoire, la vallée de la Vologne, s’arrêtèrent sur une petite montagne dominant le cours de cette rivière et Vulcain y construisit immédiatement un château connu depuis sous le nom de Château-sur-Perle. C’est là qu’ils s’assemblèrent pour juger leurs prisonniers.

Les quatre chefs des Titans que nous avons nommés, furent condamnés à être enfermés à perpétuité dans des grottes souterraines où, depuis cette époque, ils échauffent par leur souffle brûlant des sources bienfaisantes. Telle est l’origine des eaux thermales de Bains, de Luxeuil, de Bourbonne, de Plombières.

Parmi les prisonniers vulgaires, les uns furent condamnés aux mines et fournirent aux Cyclopes les minerais nécessaires à l’alimentation des forges de Framont, de Rothau et de Saint-Amarin, les autres furent employés aux travaux des salines de Dieuze et de Moyenvic. C’est ainsi que les Dieux introduisirent l’industrie dans les Vosges.

De son côté, Cérès apprit aux habitants à défricher et à cultiver la terre, et le dieu Pan à élever des troupeaux. Mais ce ne furent pas là tous les bienfaits dont les habitants de l’Olympe gratifièrent les Vosges. C’est à Neptune que ces montagnes sont redevables des belles cascades de Tendon.

Eole, après la victoire des Dieux, souleva une affreuse tempête qui vint fondre sur Gérardmer des quatre coins de l’horizon. Le sol y trembla, trois crevasses s’ouvrirent et donnèrent naissance aux lacs de Gérardmer, de Longemer et de Retournemer. Des enfants furent métamorphosés en Hurlins, et les eaux de ces lacs sont encore peuplés de ce petit poisson si estimé des gastronomes vosgiens.

Vénus voulut aussi laisser aux jeunes filles de la Vôge un souvenir de son voyage. L’auteur nous l’apprend dans les vers suivants :
« Sur la verdure assise à l’ombre d’un bocage,
Venus vit la Vologne, y voulut prendre un bain
L’onde en étoit limpide et presentoit son sein.
Elle entre et, s’ébattant comme fait une anguille,
Elle enfante un foetus couvert d’une coquille.
Par les flots emporté ce germe original
Fut fixé sur la pointe au milieu du canal.
Cependant de Vénus ayant reçu la vie
Au voeu de la nature l’huître étoit asservie
Le long de la rivière aussi vit-on bientôt
De sa progéniture un très-nombreux dépôt.
Mais, dans l’huître en l’ouvrant, le pêcheur y rencontre
Une perle à belle eau, d’une éclatante montre.
Le galant bijoutier en forme des atours
Dont la femme raffole en ville et dans les cours ».

Les poètes et les historiens de l’ancienne Lorraine ont célébré, parmi les merveilles de la Vôge, les perles de la Vologne. Cette petite rivière est même représentée dans le frontispice de la Pompe funèbre de Charles III, duc de Lorraine, sous la figure d’une nymphe portant au cou un collier et à la main des masses de perles enfilées. Au-dessous de cet emblème, on lit Vologna margaritifera suas margaritas ostentat.

D’après un article extrait de la monographie « Le département des Vosges » de Charles Charton et Henri Lepage –
Année 1845

Les perles des Vosges

Les perles des Vosges proviennent de la Mulette allongée (Unio elongata), qui vit dans la Vologne et dans son principal affluent le Neuné. La Vologne sort du lac de Retournemer au pied du Hohneck et au milieu de sombres sapins. Paisible, elle traverse le lac de Longemer, mais fougueuse, elle se précipite de rochers en rochers au saut des Cuves, qu’elle quitte en mugissant et en conduisant son onde écumeuse dans la vallée de Granges. A Laveline, le village aux Gentilshommes, elle reçoit le Neuné, qui lui-même est important par l’étendue de son cours. Après avoir traversé les beaux villages de Champ, Laval, Lépanges, Deycimont, Docelles et Cheniménil, arrosé de riches prairies entrecoupées de riants hameaux et servi de moteur à des papeteries renommées, elle se jette dans la Moselle à Jarmenil.

La vallée de la Vologne ou de la Perle (la rivière a aussi porté ce nom) est à juste titre une des plus belles vallées des Vosges. Sa réputation ne lui vient donc pas seulement des perles qu’elle charrie, expression consacrée par les anciens naturalistes.

Le mollusque, qui produit des perles, semble plutôt provenir du Neuné, d’où il s’est répandu dans la Vologne, que de cette rivière elle-même, puisqu’en remontant son cours, on ne le rencontre pas au delà de cet affluent. Il est vrai qu’il pénètre aussi dans les petits ruisseaux qui se jettent dans la Vologne inférieure, mais en se tenant toujours dans la partie la plus rapprochée de son cours : le ruisseau de Barba, renommé par ses belles écrevisses, en offre l’exemple. Il aime les eaux tranquilles, celles qui parcourent des prairies ou des champs cultivés et qui reçoivent par là quelques principes nutritifs. Il se tient dans les endroits profonds, sur le sable ou le gravier limoneux, où il trace des sillons assez profonds, et s’éloigne des chutes d’eau et des courants rapides. C’est la raison pour laquelle on ne le voit plus au delà de Laveline, où la Vologne a un cours tourmenté par les gros cailloux que roule son lit et par les rochers qui, dans la vallée de Granges, hérissent son onde. Il est probable aussi que les eaux qui coulent sur un sol entièrement granitique, et qui sortent des forêts de sapin sans aucun mélange d’eau agricole, sont trop crues et trop froides, et par conséquent nuisibles à son existence.

Les perles de la Vologne n’offrent pas sans doute ce brillant nacré, ce vif éclat qui reflète toutes les couleurs d’une manière si riche et qui fait tout le prix des perles d’Orient. Mais il en est quelquefois de fort belles, de bien régulières et d’une belle eau. Souvent plusieurs perles se trouvent ensemble dans la même coquille, mais il ne s’en rencontre jamais plus d’une qui soit d’une grosseur et d’une couleur qui les rendent propres à être employées comme bijou.

Il en est de différentes couleurs : de blanches, de roses, de roussâtres et de jaunâtres. Leur grosseur varie depuis celle d’un pois jusqu’à celle d’un grain de millet. On en trouve aussi qui sont piriformes et encore de celles appelées baroques.

Ce n’est pas dans les plus belles coquilles, ni dans les plus jeunes que l’on trouve les perles, mais dans les plus irrégulières, les plus raboteuses, les plus excoriées, celles qui offrent le plus de rugosités et qui ont atteint leur grosseur. On en voit presque toujours dans les coquilles qui présentent des cicatrices de fractures occasionnées par accident. On prétend qu’il faut que la coquille ait quatre ans pour produire des perles. C’est donc quatre années qu’il faut à la mulette pour atteindre sa grosseur. Ceux qui les recherchent prétendent encore que lorsqu’une coquille contient une perle, elle n’est jamais isolée, mais toujours environnée d’un grand nombre de coquilles, comme si elle avait besoin de soins particuliers.

La pêche des perles de la Vologne présentait autrefois une certaine importance, puisqu’elle était aménagée par ordonnance du souverain. En effet, les ducs de Lorraine se la réservaient, l’interdisaient à tous leurs sujets et la faisaient faire par leurs officiers, qui établissaient un pêcheur en titre. La pêche ne devait se faire que dans les mois de juin, juillet et août. (*)

Cependant, au commencement du siècle dernier, soit que la pêche ne fût pas assez productive, soit que le souverain en voulût gratifier l’un des seigneurs de sa cour, il parait qu’elle ne se faisait plus déjà avec les mêmes soins, puisqu’on voit le comte Humbert de Bourcier, seigneur de Girecourt et du faubourg de Bruyères, jouir du droit de la pêche des perles dans tout le cours de la Vologne. Ou bien était-il seulement l’officier chargé des intérêts des princes ?

D’un autre côté, le chapitre de Remiremont, étant propriétaire pour moitié de la rivière de Vologne, ne devait pas manquer d’exercer ses droits dans la pêche des perles. De même, le seigneur de Cheniménil, qui avait droit de pêche depuis le pont de Jarmenil jusqu’au Jambal de Granges, devait aussi les mettre à exécution.

Quoi qu’il en soit, il est certain qu’à aucune époque cette pêcherie n’a fourni de revenus aux ducs de Lorraine ni au chapitre, et qu’elle était établie seulement dans le but de satisfaire à la vanité suzeraine, au luxe et aux caprices de la mode. Aussi, l’épouse de Léopold Ier en possédait un très beau collier et des pendants d’oreilles, et sa fille, la princesse Charlotte, abbesse de Remiremont, en avait aussi un collier, dont elle se parait dans les solennités.

Aujourd’hui, l’administration ne juge pas à propos d’empêcher la recherche de cet ornement qui a bien perdu de son ancienne faveur ; elle a senti que notre siècle, prenant chaque jour plus de goût pour les choses utiles et moins pour ce qui n’est qu’agréable, laissait à la curiosité seule la recherche des perles de la Vologne.

Ce n’est sans doute que dans ce but qu’on en offrit à l’impératrice Joséphine prenant les bains à Plombières , et cette auguste princesse, qui a laissé de si bons souvenirs dans nos contrées, ayant exprimé le désir de posséder le mollusque qui les produisait , on lui en envoya de quoi peupler les pièces d’eau de la Malmaison.

Ce fut aussi par le même motif qu’en 1828, Madame la duchesse d’Angoulème visitant les Vosges, en désira un bracelet, désir qui n’a pu être satisfait, puisqu’on ne put réunir le nombre de perles nécessaires pour le former. Ce n’est pas qu’elles soient bien rares, car il n’est pas une famille aisée des bords de la Vologne qui n’en possède quelques-unes, mais elles y attachent du prix et ne s’en dessaisiraient pas, même pour une princesse, et la jeune mariée est encore heureuse de voir figurer dans sa parure de noce la perle de la Vologne.

Il n’y a pas à douter que la Mulette allongée n’ait été autrefois beaucoup plus nombreuse dans la Vologne qu’elle ne l’est aujourd’hui : du temps de Dom Calmet, elle était en si grand nombre dans le Neuné, que le fond du ruisseau semble, dit-il, en être pavé.

Leur diminution provient de plusieurs causes :
- les recherches des perles par des enfants ou des personnes ignorantes, qui inconsidérément ouvrent toutes les coquilles sans s’attacher à aucune
- l’accroissement de la population qui a multiplié les habitations et qui, perfectionnant le mode d’irrigation des prairies, a dressé le cours de la rivière, comblé les bas fonds, aplani et défriché ses rives
- le grand nombre d’usines établies sur son cours
- enfin les produits chimiques employés en grande quantité par les papeteries, tels que le chlorure de chaux, les alcalis et l’alun , et par le blanchiment des toiles à Lépanges et à Deycimont.

Si l’on en croit Dom Calmet, la Vologne ne serait pas la seule rivière des Vosges qui donnerait des perles : il dit en avoir trouvé lui-même dans la Meurthe, entre Saint-Dié et Etival, au village de la Voivre. Il dit aussi que, dans les moules de l’étang Saint-Jean près de Nancy, on en rencontre quelquefois. Ces perles ne provenaient certainement pas de la Mulette allongée, qui ne se rencontre dans les Vosges, que dans la Vologne et ses affluents, mais probablement de la Mulette des peintres ou de la Mulette obtuse.

M. Chainel, seigneur de Chenimenil, qui habitait le Château-sur-Perle, dont on voit encore les ruines à l’ouest de ce village, a composé, en 1791, sur ce sujet, un poëme héroïque en huit chants, intitulé « La Cynthyperleyade ou l’Oracle de Diane ». Ce poëme, resté manuscrit, contient quelques beaux vers. Il est illustré de dessins à la plume qui ne manquent pas de naïveté.

(*) Nous mentionnerons à titre de curiosité l’existence d’un corps d’officiers de pêche, sur les rivières de la Vologne et du Neuné, et dont la mission spéciale consistait à empêcher ou à surveiller les pêches de perles alors assez communes dans ces deux cours d’eau. Leur traitement était de 50 francs. (Monographie « Contribution à l’étude du droit coutumier lorrain » de Victor Riston – Année 1887).

La guerre de Trente Ans dans l’arrondissement de Saint-Dié (4)

 

 

Extraits de la notice de l’abbé Idoux, publiée en 1911 et 1912,
dans les Annales de la société d’émulation du département des Vosges.

Cantons de Brouvelieures et de Corcieux
(Prévoté de Bruyères)

Les archives ne fournissent que peu de renseignements pour la région de Brouvelieures perdue dans les bois. Cependant, le voisinage d’Autrey qui, verrons-nous, fut bien maltraité, celui de Bruyères, plus maltraité encore, ne nous permettent pas de penser que les localités intermédiaires aient été épargnées. D’ailleurs, l’auraient-elles été par les soudards et les maraudeurs, qu’elles n’auraient échappé ni à la peste, ni à la famine, ni aux lourdes charges de guerre.

Remarquons d’abord que pas une paroisse ne possède une église ancienne. Biffontaine, Belmont, Les Rouges-Eaux, Mortagne, Fremifontaine, Brouvelieures, ont de modestes temples du style qu’on est convenu d’appeler « Renaissance ». Preuve évidente que toutes ces églises ont remplacé de vieilles constructions qui ont succombé plus ou moins vite dans la tourmente.

Ce premier détail relevé, constatons qu’en certains endroits, il fallut refaire les acensements sur terrains délaissés. En 1733, l’abbaye d’Autrey consentit aux habitants de Fremifontaine un acensement de 219 jours d’un seul coup de « pâtis inculte ». Dans cette même localité, les actes de baptême ne remontent quà l’an 1722 et la population en 1710 était seulement de 28 ménages. A la fin du XVIIe siècle, le domaine réorganisa un certain nombre d’acensements à Belmont, comme d’ailleurs dans tout l’office de Bruyères, où la plupart avaient été abandonnés, parce que les maisons qui en dépendaient furent démolies ou ruinées.

Le village de Mortagne fut désolé, et les anciens acensements ne furent repris qu’en 1711 par une génération nouvelle. Encore ne s’élevait-elle en 1710 qu’à 35 ménages, tandis qu’aux Rouges-Eaux, on n’en comptait que 4 et à Bois-de-Champ 17. Si à la même période, on en trouvait 52 à Biffontaine, on ne rencontre aucune mention de feux à Domfaing, Vervezelle, ni Belmont. Brouvelieures, qui n’était qu’une annexe de Grandvillers, fut compris dans le dénombrement de cette localité : 37 pour Grandvillers, 35 pour l’annexe.

Si cinquante ans après la paix de Vincennes, chacune de ces communautés ne nous fournit que des chiffres sans importance, il nous est aisé de croire que de 1634 à 1661, la population fut ramenée à sa plus simple expression. A cinq individus en moyenne par ménage, la plus peuplée de ces localités n’arrive en 1710 qu’à 260 habitants !

Voisinant les cantons de Fraize, Saint-Dié et Bruyères qui furent absolument ravagés, celui de Corcieux fut fortement éprouvé par la misère générale. Gerbépal, comme paroisse, dépendait de Corcieux. Au civil, c’était une annexe des mairies de Vichibure et Ruxurieux. En 1639, Gerbépal était occupé par une partie des troupes de Cliquot. A la rupture de la « petite paix » en 1641, des troupes lorraines étaient massées à Granges, Corcieux, Bruyères, Le Val-d’Ajol, Le Thillot, bref dans toute la Montagne, elles n’en sortirent qu’au mois de juin.  Dans l’été de 1644, Bruyères, Corcieux et leurs banlieues furent imposés par ordre de Turenne pour l’entretien des troupes françaises formant la garnison d’Epinal. De plus, ces localités eurent à subir le passage du régiment de La Ferté.

Malgré le peu de données que l’on possède sur les épreuves que subirent les paroissiens de Corcieux, on constate qu’ils furent assez frappés par les maux de l’époque pour que la population ait sensiblement diminué. Un rôle des habitants pour les années 1646-1648 porte la population de ce vaste territoire à un millier de personnes à peine. Parmi les ruines, on trouve celles du moulin des Cours qui partit en fumée « dès le commencement des guerres ».

Ce fut surtout la partie méridionale du canton qui eut à souffrir à cause du voisinage de Bruyères. En 1635, la région de La Chapelle était ravagée, les moulins d’Yvoux et de Laveline étaient brûlés, et le pays devint tellement désert qu’en 1645, il n’y avait plus personne à Jussarupt pour faire charrue, et dans les Jurations de La Chapelle et de Granges, on ne trouvait pas un seul conduit de laboureur en 1647. Douze ans plus tard, le maire de Granges ne pouvait déclarer que quatre feux autour de lui. En 1710, La Chapelle comptait seulement 37 ménages, Granges 65 et la Juration de Frambéménil 22.

Pendant la « guerre des Suédois », tout avait été pillé et abandonné à la discrétion des gens de guerre. Une plainte des habitants de Champdray et Réhaupal en 1644 nous edifiera sur l’état du pays situé au confluent de la Vologne et du Neuné : « Remontrent les habitants de Champdray et de Rehaupaulx qu’ilz sont tellement estés forcés et accablés par le logement et entretien de l’armée suédoise pendant le quartier d’hiver dernier qu’il ne leur est plus resté quoy que ce soit, leurs bestail, grains et autres meubles leur ayant esté pris par lesditz soldatz et mesme la plus part d’eulx sont estez ransonnez ».

Nous verrons dans le canton de Bruyères, quels furent ces fameux Suédois dont se plaignent Rehaupal et Champdray, et l’on comprendra pourquoi huit ou neuf ans après l’épouvantable famine de 1635 et les rudes disettes des années suivantes, les malheureux villageois étaient obligés de ne se nourrir que d’herbages et de racines des champs. Toutefois, un factum adressé à l’abbesse de Remiremont par le Val-d’Ajol, en réponse à la plainte de Rehaupal et Champdray, fait remarquer que si les Suédois commirent des dégâts de toute sorte dans ces deux localités, contrairement à ce qu’il y eut au Val-d’Ajol, ils ne tuèrent personne, ne brûlèrent pas les maisons, ne violèrent ni les femmes ni les filles.

Toutefois, ce que n’avaient pas fait les Suédois en 1643, l’armée de Turenne se rendant en Alsace en 1674, le fit lors d’un séjour à Champdray : après avoir pillé la localité, elle la livra aux flammes.

A suivre : le canton de Fraize 

La guerre de Trente Ans dans l’arrondissement de Saint-Dié (3)

 

 

Extraits de la notice de l’abbé Idoux, publiée en 1911 et 1912,
dans les Annales de la société d’émulation du département des Vosges.

Canton de Saint-Dié
(Prévoté de Saint-Dié et Raon)

En descendant la vallée de la Fave, nous trouvons bientôt Frapelle. Si, au contraire nous contournons Spitzemberg, nous tombons sur Naymont-les-Fosses. Ces localités ont toutes deux souffert des désastres de la Lorraine.

Naymont fut entièrement détruit lors du siège de Spitzemberg, et probablement à la même époque, Frapelle fut dévasté. Dans les trente ans de la tourmente, presque toute la population disparut. En 1660, on n’y comptait plus que 3 conduits et demi, et en 1710, on notait 18 ménages. De l’autre côté de la Fave, sur la Morte, Germaingoutte, en 1660, avait 4 conduits imposables, et en 1710, on y dénombrait 20 ménages.

Si l’on remonte au pied des Vosges, on ne peut être surpris d’y trouver des ravages considérables. C’est par le col de Sainte-Marie, que le rhingraf Othon-Louis, après avoir battu en 1633 les troupes lorraines à Saint-Hippolyte, se précipita sur la vallée de la Meurthe. Saint-Hippolyte, dévasté par la peste en 1629 et 1632, au point d’avoir vu disparaître 417 personnes, ne fut pas ménagé par le terrible rhingraf. Le château fut détruit, et la population, qui jouissait pourtant d’une certaine aisance et comptait encore en 1632, malgré les coups de la peste, 232 bourgeois, était tombée en 1660 à 100, la plupart ruinés par les guerres.

Le Val de Lièpvre fut également ravagé et brûlé. Les comptes de 1633, 1661 et 1662, font état que tout le Val de Lièpvre, la ville de Sainte-Marie et les alentours, y compris L’Allemand-Rombach, aux abords de Lubine, furent désolés par la peste, brûlés et pillés par les Suédois. Partout, furent détruits et abandonnés les moulins, scieries, pilons et battants, les terres du domaine, les héritages des particuliers et les acencements furent délaissés et envahis par la brousse.

S’il en fut ainsi sur l’Alsace, il faut bien constater que les troupes suédoises ne ménagèrent pas davantage le versant vosgien. J’ai déjà signalé la destruction de Norbépaire, qui n’est jamais sorti de ses ruines, et qui actuellement a tellement disparu qu’on ne sait même plus la position précise entre Le Repas et Wisembach.

Pour passer au creuset le minerai des mines de La Croix, on avait établi une fonderie à Wisembach. Elle fut anéantie de fond en comble, et en 1685, les habitants des environs obtinrent la permission de construire une scierie sur son emplacement. En 1710, toute la mairie de Wisembach comptait seulement 51 ménages. Les moulins de Bonipaire, Layegoutte, Combrimont périrent dans la tourmente. En 1710, Bonipaire ne possédait que 7 ménages, Ban-de-Laveline comptait 16 feux, Bertrimoutier 12 et Raves 18.

Après avoir jeté un coup d’œil sur la Fave et la Morte, voyons les rives du Taintroué. En 1655, tout le ban de Taintrux était réduit à 13 conduits. Peut-on s’en étonner quand on sait que les Suédois, qui ravagèrent Saint-Dié, déchargèrent leur rage sur toutes les agglomérations des alentours, que le château de Taintrux subit divers assauts et finit dans un tourbillon de flammes !

En prévision de quelques incursions suédoises, dès le mois de juin 1633, le duc Charles IV fit occuper Saint-Dié par 200 mousquetaires. Mais que pouvait cette poignée d’hommes pour tenir tête, en novembre, contre les soudards du rhingraf, qui venaient de remporter la victoire de Saint-Hippolyte, avaient ruiné Lièpvre, Sainte-Marie, les deux Rombach, les bans joignant et détruit Norbépaire ? La ville fut saccagée plus de 20 fois pendant la guerre de Trente Ans par les troupes suédoises, françaises ou impériales.

Après la rapide arrivée de Othon-Louis, Saint-Dié resta occupé jusqu’au hardi coup de main par lequel Jean de Werth se saisit des 22 compagnies françaises qui y séjournaient. Mais lorsqu’à l’automne de 1635, Charles IV, découragé par Gallas, se fut retiré en Bourgogne, les Suédois, furieux d’avoir été surpris à Saint-Dié, revinrent y reprendre leurs quartiers. Une fois de plus, ils y rentrèrent en avril 1639, pillèrent à l’envi, endommagèrent les églises, surtout la collégiale, brûlèrent les maisons des chanoines et celle du grand-prévot. La chapitre ainsi que la plupart des habitants prirent la fuite, mais deux chanoines furent saisis et restèrent prisonniers jusqu’à rançon.

Pendant l’hiver 1643, ce fut le régiment de Batilly qui vint prendre ses quartiers, expulsa le Chapître, se logea dans ce qui restait des maisons canoniales et les mit à sac. A peine les chanoines étaient-ils rentrés, après le départ de la cavalerie de Batilly, que les Suédois reparurent et les chassèrent avec tous les habitants.

Mais les années 1635, 1636 et 1639 furent les plus désastreuses pour la ville de Saint-Dié. En effet, par les archives d’Etival, nous savons quelle était la fameuse garnison qui, en 1635, occupait la cité déodatienne. Outre les 22 compagnies sur lesquelles Jean de Werth fit main basse, il y avait aussi, en juillet, une compagnie de dragons suédois. Or, pour toutes ces troupes, la ville supporta des contributions énormes en argent et en rations de vivres, qu’elle était dans l’impossibilité de fournir. Force lui fut de frapper à toutes les bourses capables de consentir des prêts, et les principaux bourgeois donnèrent plein pouvoir au lieutenant du prévôt ducal et au mayeur des chanoines, pour contracter les emprunts nécessaires, notamment à l’abbaye d’Etival, mais les remboursements n’étaient toujours pas effectués en novembre 1720.

Il est probable que la hardie campagne de Jean de Werth, ne fut pas sans donner quelques accrocs à la population, car les habitants ont toujours à pâtir de chaque fait d’armes.

En tous cas, ce fut l’année 1636 qui amena la désolation à Saint-Dié. Dès le 1er février, ordre était donné par la cour de France de démanteler Bruyères, Raon, Saint-Dié, etc., et la besogne fut faite. En effet, nous savons qu’en 1636, le théâtre de la guerre fut porté sur la Franche-Comté. Or, La Valette, voulant barrer passage à Charles IV, prit le chemin de Saint-Dié, dont il s’empara le 2 juin. Pour garder le pays dont il venait de s’emparer, La Valette laissa à Raon-l’Etape le colonel Gassion qui arrêta net Coloredo, et un détachement de Suédois à Saint-Dié, enfin lui-même s’élança sur l’Alsace par Wisembach. Le capitaine d’Arbois, étant tombé à l’improviste sur les Suédois de Saint-Dié, les mit dans l’impossibilité de s’échapper. Alors se voyant cernés, ils se retirèrent dans la tour, unique en ce temps, de la grande église, et plutôt que de se rendre, leur chef, à cheval sur un tonneau de poudre, approcha une mèche enflammée et provoqua une explosion formidable. Le feu se porta dans toute la tour, les sept cloches furent fondues.

Après la brillante campagne des Vosges due, en 1638, à Lignéville, Cliquot, Beaulieu, De Ville, Saint-Dié fut occupé par les troupes de Charles IV, mais les exigences des soldats à la solde de la Lorraine, ne furent pas moindres que celles des aventuriers à la solde de la France.

En 1639, les Suédois se ruèrent de nouveau contre Saint-Dié et sa banlieue, qi’ils saccagèrent et brûlèrent d’une façon impitoyable. J’ai déjà dit que La Bolle passa par les flammes, qu’Hellieule disparut, et que Taintrux fut ravagé. Les habitants n’eurent d’autre ressource que de se réfugier dans les profondeurs des forêts de La Madeleine. Tout fut pillé ou détruit. A la suite de ces assauts, la population, consumée par la misère, disparut rapidement.

En 1642, on ne comptait plus dans l’immense prévôté de Saint-Dié et de Raon, que 200 contribuables, et deux ans après, il en restait 150. Robache, en 1660, avait trois chefs de famille imposables !

Une dernière fois, on retrouve les Suédois sur les rives de la Meurthe. En 1649, Saint-Dié était occupé par les régiments de Toubac (alias Toubarre, Toubadel), Streffe et Bussy. Ils ne quittèrent que pour gagner Epinal, et en juillet 1650, Mirecourt.

Mais ce ne fut pas encore la fin des tribulations. Quoique Lignéville eut reconquis les Vosges, Saint-Dié ne retomba pas au pouvoir des Lorrains, et la ville fut plus occupée que jamais. Le 22 mai 1650, un régiment de cavaliers allemands de monsieur de Touraine (sic) fut mis en déroute et repoussé dans Saint-Dié. A la suite de quelle bataille, eut lieu cette fuite ? La pièce qui la mentionne ne le dit pas, mais le procès-verbal indiquant ce détail est loin de prouver que ces cavaliers se comportèrent paisiblement dans la ville qui leur servait de refuge.

Quoi qu’il en soit, les quartiers d’hiver se firent sentir de plus en plus lourds et ils étaient si pesants que Louis XIV, en 1654, crut faire une grande faveur aux chanoines et aux vicaires du Chapître, en les exemptant des logements militaires et des fournitures de fourrages ou denrées.

On ne trouvait plus à Saint-Dié, en 1655, que 30 conduits, et en 1660, pour Saint-Dié et Raon, il ne s’en comptait que 40, à peine 200 individus ! C’est pourquoi la maîtrise des boulangers de Saint-Dié n’existait plus. De même, la maîtrise des drapiers de Raon, en 1656, avait disparu.

En résumé, dans le canton de Saint-Dié, on se trouve en présence d’une population partout clairsemée, de ruines accumulées, d’une ville désemparée, de deux localités, Norbépaire et Hellieule, à jamais disparues, et d’un territoire en friche.

A suivre : les cantons de Brouvelieures et de Corcieux

La guerre de Trente Ans dans l’arrondissement de Saint-Dié (2)

 

 

Extraits de la notice de l’abbé Idoux, publiée en 1911 et 1912,
dans les Annales de la société d’émulation du département des Vosges.

Cantons de Senones et de Provenchères
Terre de Salm – Prévôté de Saint-Dié et Raon

          Quittons un instant la vallée de la Meurthe pour celles du Rabodeau et de la Fave.

          Si les Suédois débouchèrent dans les Vosges, d’abord en bandes perdues, par les Terres de Salm, ils ne dédaignèrent pas plus le passage du Hantz que celui du Donon, tout comme ils pénétrèrent dans la Haute-Fave par les cols de Saâles et de Lubine. Nous avons assez peu de renseignements sur leurs exploits à travers les territoires monastiques de Moyenmoutier et de Senones, parce que l’administration inintelligente d’un maire de Saint-Dié a dispersé, en 1826, les archives de Salm. On possède toutefois assez de menus détails pour avoir idée de la misère de cette région.

          La simple indication suivante en dit long sur l’état du pays. Les moines bénédictins de Senones, qui, par leurs grandes propriétés, jouissaient d’un revenu considérable, arrivèrent à un tel dénuement, que, pour vivre, ils durent vendre (1640 et 1645) les colonnes de bronze qui ornaient le grand autel de leur église. Pour faire face à certains emprunts, ils se dépouillèrent du petit orgue qui se voyait à la Rotonde. Impossible à eux de trouver la moindre ressource chez leurs tenanciers, leurs censitaires, leurs sujets aux dîmes. La misère noire dans les paroisses de sa juridiction avait fait pénétrer la gêne et la pauvreté au monastère.

          En 1639, alors que Charles IV passa de la Franche-Comté au pays de Luxembourg avec une partie de ses troupes, Forget, son médecin qui l’accompagnait, affirma qu’à partir de Moyenmoutier, l’armée ne rencontra que la pauvreté et la misère et eut toutes les peines du monde à subsister jusqu’à son arrivée à Fénétrange.

           Les comptes de la gruerie de Salm nous disent, dès 1640, que les moulins de Moussey avaient été détruits, et « qu’ils ne pouvaient se rétablir d’autant qu’il n’y a presque plus d’habitants en ces lieux ». Comme celles de la vallée de la Plaine, les scieries nombreuses du Val de Senones, furent anéanties. La scierie du Cerf fut ruinée dès le commencement des guerres et ne fut relevée qu’en 1664. Celle « du seigneur abbé fut réfectionnée » en 1666. L’année précédente, le gruyer de la principauté délivra aux moines les bois nécéssaires au rétablissement de leur battant. Il est même à croire que le monastère eut à souffrir, car en même temps qu’il délivrait des arbres pour remonter la scierie de l’abbé, le gruyer en marquait aux religieux « pour faire un bâtiment en leur couvent ». Enfin les scieries du Bousson, de Moinepont et de Fénegoutte furent rebâties en 1666 et 1667, d’autres le furent les années suivantes.

          A côté de ces ruines qui furent relevées, on en trouve d’autres qui ne l’ont jamais été et même qui ont totalement disparu. Ainsi à Hurbache, qui fut jadis le chef-lieu d’une baronnie, il y avait deux châteaux que la guerre mit en décombres. Au commencement du XVIIIe siècle, le « château du haut », près duquel était la chapelle castrale bâtie en 1518, était ruiné, et le « château du bas », livré aux déblayeurs, faisait place à des maisons individuelles.

          Quant à la population, sur les domaines de Moyenmoutier et de Senones, elle fut plus que décimée. En 1660, on ne comptait encore que cinq conduits et demi capables d’être imposés sur tout le ban de Moyenmoutier. Il y en avait onze et demi au Ban-de-Sapt, trois à Hurbache et deux à Denipaire.

          Signalons encore parmi les ruines qui n’ont pas été relevées dans les terres de Salm, et que l’on doit, dit-on, attribuer aux Suédois, l’ancien château de Salm, sur le versant oriental des Vosges, non loin de La Broque. Il fut détruit vers 1640.

          Dans toute la région, la détresse était arrivée en 1648, au point que Chrestienne de Croy, princesse de Salm, considérant « les ruines et désolations que la guerre avaient fait depuis 14 ou 15 ans et dont le fléau est encore entier », ordonnait « que tous les débiteurs seraient déchargés de la moitié des rentes échues depuis le 1er janvier 1635 jusqu’à la fin des guerres et les trois années suivantes ». Pendant le même temps, elle imposait « répit général pour le payement des sommes capitales ».

          La princesse de Salm ne s’en tint pas là : elle sollicita de Charles IV et obtint décharge de toute espèce de contributions pour le comté et la principauté. Enfin, elle fit accorder, par Gaspard de Champagne, comte de La Luze, maréchal de camp du prince de Condé, une « sauvegarde à tous les bourgeois, manants et habitants de la Principauté, et aussi à leurs femmes, enfants, domestiques, valets, chevaux, bestiaux, et tout ce qui peut leur appartenir ». Malgré l’exemption accordée et régulièrement entérinée, en 1651, les populations de Salm étaient accablées par les troupes ducales et souffraient telle misère qu’elles portèrent plainte à Charles IV.

          Non seulement les populations avaient à souffrir du passage des troupes, mais encore à pâtir des maraudeurs. Différentes ordonnances laissent à penser que les Loups des Bois ne manquaient pas à travers les montagnes du pays de Salm. L’une est sans doute de la seconde occupation française et les autres des débuts du XVIIIe siècle, mais elles portent remède à une situation remontant de haut, étant donnée l’extrême rigueur des peines édictées.

          En effet, au nom de Louis XIV, le marquis de Rochefort, en 1673, ayant eu « advis que certains particuliers habitans de la prévosté de Salm et Badonviller, ayans conceu le dessein de piller et de vosler les autres habitans de la ditte prévosté de Salm et Badonviller et autres lieux circonvoisins, et que pour mieux couvrir leurs desseins, ils ont pris party dans les troupes de Luxembourg », fit défense à toute personne de s’enrôler ailleurs que dans les troupes du roi, « à peine d’estre pendu, leurs maisons razées et leurs biens confisquez » et enjoignit sous mêmes peines aux officiers de la prévôté d’envoyer dans la quizaine les « noms, âge, demeure et consistance des biens » des délinquants actuels et « advenir ».

          D’autre part en 1709 et 1710, le Gand Bailly de la principauté de Salm, signifia aux officiers de la principauté de faire poursuivre les bandouliers, de les incarcérer, sous peine de répondre en leurs purs et privés noms, des vols et désordres commis sur leurs finages. Il fit défendre à tous sujets de la principauté de loger aucun mendiant, à peine de 25 fr. d’amende.

          Pour finir sur la Terre de Salm, relevons quelques chiffres qui montrent que dans le canton de Senones, comme dans celui de Raon-l’Etape, la population mit du temps à refleurir.

          Cinquante ans après la paix de Vincennes, Hurbache ne comptait encore que 41 habitants, Denipaire 38, Saint-Jean-d’Ormont 30, Le Ban de Sapt (La Fontenelle 29, Laître 21, Gemainfaing 9), Saint-Stail 20, Châtas 21. Les autres localités ne figurant pas au recensement de 1710, on y voit que Senones, chose surprenante, avait seulement 69 ménages et Moyenmoutier 63.

          Et cependant la première de ces bourgades était un centre d’activité politique et religieuse, et l’autre, comme sa voisine, un centre de bienfaisance bénédictine. Toutes deux possédaient une juridiction spirituelle et temporelle assez étendue.

          En passant dans le canton voisin de Provenchères-sur-Fave, nous trouvons d’abord La Petite Fosse, qui n’existait pas autrefois comme communauté, mais dépendait de Provenchères. Toutefois, nous y abordons, parce que c’est sur son territoire et celui de Beulay que se dressait l’antique donjon de Spitzemberg. Dès 1633, la peste se trouvait dans la forteresse. Si rien ne nous fait savoir que la contagion ait fauché dans les environs, du moins nous pouvons croire qu’elle ne s’y localisa pas, car bientôt à travers la vallée de la Haute-Fave, la population tomba à un chiffre dérisoire.

          Les Lorrains avaient monté la garde sur le passage de Colroy-la-Grande, pour arrêter les bandes suédoises qui ravageaient l’Alsace et qui menaçaient de traverser les Vosges par « la vieille chaussée de Schervillers », que les anciens titres de Senones appellent « via Sarmatorum » et que ceux d’Etival et de Moyenmoutier nomment « via Salinatorum ou Salinaria ». La précaution était bonne de protéger les cols de Lubine et de Saales. Mais les Lorrains, bientôt occupés ailleurs, durent abandonner ces deux passages. Alors les Suédois se précipitèrent sur le val de Villé. En vain les montagnards se mirent en travers de leur marche. Villé fut pris, Steige et Saales furent saccagés. Bientôt furent forcés les cols de Lubine et de Saales.

          Les premiers obstacles rencontrés par les envahisseurs furent les châteaux de Lusse et de Spitzemberg. Malgré la position de cette dernière place, malgré sa force et ses défenses remises en état peu de temps auparavant, elle succomba dès le premier choc, et ne fut bientôt qu’un amas de décombres. Le compte des domaines de Lorraine pour 1650 nous apprend que Spitzemberg fut assiégé et démoli en 1633. La métairie située au pied de la forteresse fut incendiée, le moulin, le village de Nayemont-les-Fosses qui formaient la capitainerie seigneuriale de Spitzemberg eurent le même sort.

          Quand donc Charles IV donna en 1650 à son vaillant colonel, Dominique Lhuillier, la capitainerie pour récompenser ses services, il ne lui octroya que des ruines à relever.

          Quant au château de Lusse, qui formait une des trois seigneuries se partageant la communauté, il fut ruiné, et pas plus que Spitzemberg, il ne sortit des décombres. Sil faut en croire la tradition, le village de Lusse, placé dans la vallée plus bas qu’il ne l’est aujourd’hui, aurait été détruit. Le lieu-dit « Champ-garre », champ de la guerre, aurait été le théâtre d’un combat. Ce qui est certain, c’est qu’en 1642, dans le Ban de Lusse entier, la liste des imposables ne portait que deux conduits et demi.

          La vallée de La Fave fut donc ravagée dès les premières années. En 1650, la maison seigneuriale et le moulin du Chapître de Saint-Dié, à la Bonne Fontaine, territoire de la Grande Fosse, étaient à refaire.

          Placé à la sortie du col d’Urbeis, Lubine fut immédiatement dévasté. En pleine tourmente, on y trouva plus qu’un demi-conduit. Fermes, moulins, scieries, village, tout fut démoli. Les meilleurs héritages furent sans maîtres, les anciens censitaires avaient disparu. Sur toute l’étendue du territoire, en 1661, il restait 13 maisons et dans quel état ! Aussi les buissons envahirent le finage entier et les gruyers de Lorraine constataient « qu’à cause de la pauvreté et du petit nombre des habitants de Lubine, les vains pâturages et gazons se trouvaient remplis de ronces et broussailles ». Ce fut seulement en 1669, que les gazons de la « Hongrie » (Hingrie) et de Diarfète au ban de Lubine, furent de nouveau affermés, avec autorisation de reconstruire des « gites à bétail ».

           Colroy-la-Grande n’eut pas meilleur sort. En 1660, il s’y trouvait 7 ménages. Quatorze ans plus tard, Colroy subit un nouvel assaut de la part de soldats, qui d’abord firent irruption à Saales, puis se jetèrent sur Colroy qu’ils livrèrent au pillage. Les autres villages du canton, après le traité de Vincennes, étaient à l’avenant : un état des revenus de la cure de Provenchères nous dit qu’à Provenchères, il y avait en tout 30 communiants, 17 à Beulay, 21 à La Petite-Fosse, 17 à La Grande-Fosse, 102 à Colroy et 25 à Lubine.

          Lorsqu’en 1710, le vicariat de Colroy et Lubine fut détaché de Provenchères pour former paroisse, on ne comptait dans ces deux localités que 83 ménages. A la même époque, Lusse en avait 28, Provenchères 38, Beulay 13, La Petite-Fosse 25 et La Grande-Fosse 30. Il n’y a pas lieu de s’étonner de voir si peu de monde en 1710, lorsque d’après l’état civil de Provenchères, on remarque la pénurie des naissances. Le plus ancien registre de cette paroisse étendue remonte à la fin de 1657. Or de 1658 à 1668, on constate que le nombre des naissances oscille entre 3 et 9, l’année 1669 en compte 11. Jusqu’en 1683, on voit un flottement de 11 à 17, puis survient une progression régulière.

          Les archives du Chapître de Saint-Dié, comme celles de l’abbaye d’Etival, montrent qu’au fur et à mesure que la population reprit de la densité, les Chanoines durent refaire une multitude d’ascensements pour remettre en valeur quantité de terres, jadis cultivées, mais tombées en friches par la disparition et la mort des anciens tenanciers.

          Pour finir, une dernière remarque. Dans tout le canton actuel de Provenchères, il n’existe pas une paroisse qui ait une église ancienne. Les monuments religieux ont été balayés, comme l’ont été le donjon de Spitzemberg, et les châteaux de Lusse, de Salm et d’Hurbache.

A suivre : le canton de Saint-Dié