Le 19 janvier 1871

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La bataille de Saint-Quentin

D’après « Campagne de l’Armée du Nord en 1870-1871 » – Louis Léon César Faidherbe

 

Le 18, nous fûmes attaqués plus sérieusement pendant que nous continuions notre marche dans la direction de Saint-Quentin. Dès huit heures du matin, la queue de la division du Bessol fut harcelée par la cavalerie de la division von den Grœben. A midi, elle fut attaquée près de Beauvois par l’avant-garde de la division von Kummer. Cela nous prouvait que le général von Gœben avait mis toute son armée à nous suivre, à marches forcées, en même temps qu’il appelait à lui des renforts de toutes parts.

Une charge de hussards sur un bataillon de mobiles du Gard fut vigoureusement arrêtée par un bataillon de mobiles de Somme et Marne, sous les ordres du colonel de Brouard.

Le général du Bessol, qui était déjà arrivé avec sa 2e brigade à Roupy, rétrograda avec un bataillon et quatre pièces de canon pour dégager sa première brigade. Mais il trouva la chose déjà faite par la division Payen, du 23e corps, qui, au bruit du canon, était revenue de Vermand vers Gaulaincourt et Trefcon et se trouvait aux prises avec l’ennemi. La division du Bessol reprit alors sa route vers les cantonnements indiqués au sud de Saint-Quentin.

La 1ère brigade de la division Payen, lieutenant-colonel Michelet, avec les fusiliers-marins, avait rompu le premier effort de l’ennemi. Bientôt elle fut appuyée par la 2e brigade, commandant de la Grange. Le général Paulze d’Ivoy, voyant qu’il avait alors sur les bras des forces considérables, les divisions von Kummer et von den Grœben, dut prendre une position en conséquence. Il alla occuper avec de l’infanterie les bois qui s’étendent entre Caulaincourt et Vermand, et plaça la batterie Dupuich sur le plateau qui est au nord de ces bois. Dans cette position, il repoussa l’ennemi et tint bon jusqu’à la nuit close. La 2e division, celle des mobilisés du général Robin, venue au canon, prit parlà la fin de l’engagement. Cette division fut laissée en partie à Vermand, pendant la nuit, tandis que la division Payen venait prendre son cantonnement à Saint-Quentin même.

Le combat de Vermand nous coûta peut-être 500 hommes tués ou blessés. De fortes pertes de l’ennemi peuvent seules expliquer qu’il n’ait pas fait d’efforts plus vigoureux pour nous enlever nos positions devant Vermand. Les Prussiens disent nous avoir pris un canon ce jour-là. Ils l’ont repêché du fond d’un abreuvoir de village où la maladresse d’un conducteur l’avait fait verser, et où on l’avait abandonné après de grands et inutiles efforts, pour ne pas retarder la marche de la colonne.

Ce qui venait de se passer le 18 prouva que la concentration des forces prussiennes était déjà trop complète pour qu’il fût possible de tenter une marche vers le Nord, afin d’aller s’appuyer aux places fortes. On était obligé d’accepter la bataille autour de Saint-Quentin. Par une heureuse coïncidence, c’était le jour même où l’armée de Paris livrait la bataille de Montretout.

La situation n’était, du reste, pas mauvaise. Avec toutes les ressources d’une grande ville à portée, nous trouvions, dans les hauteurs qui entourent Saint-Quentin à trois ou quatre kilomètres, d’excellentes positions de combat. La cause de cette avance de l’armée prussienne sur nos prévisions, c’est que le général von Gœben, en apprenant la reprise de Saint-Quentin par le colonel Isnard le 15, s’exagéra l’importance de ce fait. Ignorant que le colonel Isnard n’avait qu’une faible colonne composée presqu’entièrement de mobiles, il crut à l’existence de forces considérables autour de Saint-Quentin et commença son mouvement vers l’est, même avant de connaître notre propre mouvement dans cette direction. Les troupes eurent l’ordre d’être sur pied à la pointe du jour et leurs emplacements leur furent désignés. Nos forces montaient à près de 40 000 hommes.

Le 23e corps, renforcé de la brigade Isnard, s’établit en arc-de-cercle, tournant le dos à la ville, sa gauche au moulin de Rocourt, et sa droite au village de Fayet. Il s’étendait donc du canal à la route de Cambrai. Seulement, il était par inversion : sa 1ère division (Payen) formant sa gauche et sa 2e division (mobilisés Robin), formant sa droite. La brigade Isnard était entre les deux.

Le 22e corps s’établit de l’autre côté du canal, s’étendant de Gauchy à Grugis, jusqu’à la route de Paris, face au sud. Notre armée formait ainsi une demi-circonférence autour de Saint-Quentin, au sud et à l’ouest. L’ennemi devait arriver sur le 23e corps à l’ouest par les routes de Péronne et de Ham, et sur le 22e corps au sud par les routes de Chauny (Paris) et de la Fère.

Nos lignes de retraite étaient la route de Cambrai par le Catelet, et celle du Gateau, par Bohain. La brigade Pauly (mobilisés du Pas-de-Calais), qui se trouvait à Bellicourt, était à même de protéger ces lignes de retraite.

La bataille commença du côté du 22e corps. La 2e brigade de la 1ère division (Derroja) était à peine rendue à Gauchy, et la 2e division (du Bessol), à Grugis, que de profondes colonnes d’infanterie prussienne, précédées de cavaliers, arrivèrent par la route de Paris, vers Castres. C’étaient les trois divisions von Barnekow, prince Albert de Prusse, et comte de Lippe ; une brigade de la cavalerie de la garde était commandée par le prince de Hesse.

L’action s’engagea immédiatement entre les tirailleurs des deux armées et la batterie Collignon s’établit sur une excellente position, près du moulin dit « A-tout-vent ». On se disputa la possession des hauteurs en avant de Gauchy et l’ennemi mit aussitôt en ligne de nombreuses batteries.

La 1ère brigade (Aynès) de la 1ère division, qui avait couché à St-Quentin, arriva alors au pas de course et vint se placer à la gauche des troupes engagées, étendant ainsi notre front de bataille jusqu’à la route de La Fère. Le général du Bessol venait d’être grièvement blessé.

Pour combattre l’artillerie ennemie, les batteries de Montebello et Bocquillon, la batterie Gaignand de 12 et plus tard la batterie Beauregard vinrent se placer au centre de la position auprès de la batterie Collignon. Ces cinq batteries arrêtèrent pendant toute la bataille les efforts de l’ennemi, en lui faisant subir des pertes énormes.

Pour s’opposer à l’attaque de colonnes considérables arrivant d’Ervillers et d’Itancourt, le colonel Aynès, avec une partie de sa brigade, s’avança sur la route de la Fère, où il tomba bientôt mortellement frappé. Il était environ trois heures.

L’ennemi nous débordant en ce moment vers la Neuville-St-Amand, nos troupes se replièrent presque jusqu’au faubourg d’Isle.

Le commandant Tramond arrêta ce mouvement rétrograde en se mettant à la tête de ses bataillons du 68e de marche et chargeant l’ennemi à la baïonnette. On regagna le terrain perdu jusqu’à hauteur des batteries qui n’avaient pas cessé leur feu.

Cependant, la lutte continuait avec acharnement à la droite de la division. Les hauteurs avancées de Gauchy furent assaillies six fois par des troupes fraîches qui se renouvelaient sans cesse. Six fois, nos soldats, animés par le courage et l’intrépidité du colonel Pittié, repoussèrent ces assauts. Dans ces attaques, nos soldats se rapprochèrent plusieurs fois jusqu’à vingt pas de l’ennemi jonchant le terrain de ses morts.

La cavalerie prussienne ne fut pas plus heureuse devant l’élan et la solidité de notre infanterie. Une charge faite par un régiment de hussards, fut, en peu de temps, arrêtée et brisée par des feux d’ensemble bien dirigés par le colonel Cottin. Dans cette lutte, les mobiles du 91e et du 46e, malgré l’infériorité de leur armement, rivalisèrent de courage avec les troupes de ligne, animés par l’exemple de la plupart de leurs officiers et particulièrement de leurs chefs de corps, MM. Povel et de Laprade.

Mais comment résister indéfiniment à des troupes fraîches amenées incessamment, même de Paris, sur le champ de bataille, par le chemin de fer ?

La 2e brigade, débordée par sa droite, se vit enfin obligée de céder le terrain. Elle battit en retraite en très bon ordre. Son mouvement entraîna celui de la gauche de notre ligne et les batteries, après avoir tiré jusqu’au dernier moment pour protéger la retraite, furent contraintes de se retirer à leur tour par le faubourg d’Isle, sous la protection des barricades établies dans ce faubourg et qui retardèrent la marche de l’ennemi. La nuit, du reste, était venue.

Au 23e corps, l’action ne s’était sérieusement engagée contre les divisions von Kummer et von den Grœben qu’entre neuf et dix heures. La division Robin (mobilisés) avait occupé les villages de Fayet, Francilly, Salency, détachant un bataillon dans le village d’Holnon et garnissant par ses tirailleurs les bois en avant de son front.

La brigade Isnard s’étendait de Francilly à la route de Savy, et la brigade de la Grange, de la division Payen, formait un échelon à la gauche de la précédente, jusqu’au canal.

La 1ère brigade (Michelet) de la 1ère division était en réserve derrière le centre de la ligne de bataille. Dès le commencement de l’affaire, un escadron de nos dragons eût, près de Savy, avec un régiment de cavalerie prussienne, un engagement dans lequel le lieutenant-colonel Baussin reçut un violent coup de sabre à la tête et où nous eûmes une quinzaine de blessés.

La batterie Halphen avait pris une excellente position à gauche de Francilly et y combattit d’une manière remarquable pendant toute la journée. Les batteries Dupuich et Dieudonné s’établirent en arrière de la droite de la division Robin pour défendre la route de Cambrai, par où il était à craindre que l’ennemi tentât de nous tourner et de nous couper la retraite ; c’était là en effet l’intention du général von Gœben.

Les batteries de réserve furent placées à la gauche du 23e corps sur les hauteurs dominant la route de Ham. C’est à Ham que le chemin de fer amenait une partie des troupes venant d’Amiens et de Rouen. Il pouvait aussi en transporter par la Fère jusqu’à quelques kilomètres du champ de bataille.

Pendant la première partie de la journée, la lutte ne consista qu’en un combat de tirailleurs et d’artillerie pour la possession des bois et des villages qui se trouvaient entre les deux armées. Mais, vers deux heures, des renforts ennemis venant de Péronne attaquèrent vigoureusement notre extrême droite et enlevèrent le village de Fayet à la division Robin, menaçant ainsi la route de Cambrai.

La 1ère brigade du commandant Payen, envoyée sur ce point, aborda vivement le village sous la protection d’une batterie et demie d’artillerie de réserve envoyée par le général en chef. En même temps, la brigade Pauly des mobilisés du Pas-de-Calais, venant de Bellicourt au bruit du canon, prenait la part la plus honorable à cette opération. On réussit à repousser les Prussiens du village. Le 48e mobile s’y établit et l’occupa jusqu’à la nuit. Quant aux autres troupes, elles prirent position en arrière sur les hauteurs où se trouvaient les batteries Dupuich et Dieudonné et empêchèrent l’ennemi de faire des progrès vers la route de Cambrai.

Sur la gauche, les brigades Isnard et de la Grange, déployant une grande valeur, pénétrèrent à plusieurs reprises dans les bois de Savy. Mais, vers quatre heures, par l’arrivée de la division Mémerly du 1er corps prussien, elles se trouvèrent en présence de forces trop supérieures et se virent obligées de céder peu à peu le terrain. Le général Paulze d’Ivoy reçut alors du général en chef, l’ordre d’envoyer des renforts à sa gauche, pour arrêter les progrès de l’ennemi sur la route de Ham.

Malgré ces renforts, l’ennemi put bientôt s’avancer sur la route et le long da canal et ne fut plus arrêté, jusqu’à la chute du jour qui ne tarda pas à arriver, que par le feu qui partait des solides barricades construites au faubourg Saint-Martin. Monsieur le chef de bataillon du génie Richard, premier aide-de-camp du général en chef, resté jusqu’à la nuit à cette barricade pour y arrêter l’ennemi le plus longtemps possible, y fut cerné et ne parvint à s’échapper qu’après avoir été pris plusieurs fois et s’être débarrassé de plusieurs Prussiens à coups de revolver.

Ainsi, à la nuit, du côté de l’ouest comme du côté du sud, nos troupes, épuisées par une journée entière de combat, succédant à trois journées de marches forcées et d’escarmouches, par un temps et des chemins épouvantables, se trouvaient rejetées sur Saint-Quentin par un ennemi dont le nombre augmentait à chaque instant par les renforts qu’il recevait de Rouen, d’Amiens, de Péronne, de Ham, de Laon, de la Fère et enfin de Beauvais et de Paris.

La retraite fut alors ordonnée au 22e corps par la route du Gateau et au 23e corps par celle de Cambrai. Le général en chef et son état-major, après avoir suivi le 22e corps jusqu’à Essigny, prit avec la cavalerie la route intermédiaire qui passe à Montbrehain.

Les têtes de colonnes prussiennes entrèrent à Saint-Quentin par les routes de la Fère et de Ham, lançant quelques obus sur la ville et faisant prisonniers tous les soldats débandés, perdus, éclopés et quelques compagnies qui se trouvaient cernées. Il resta entre leurs mains trois ou quatre petits canons de montagne, qui se trouvaient en position au faubourg d’Isle et deux pièces de 4 abandonnées dans la ville. Cette artillerie appartenait à la petite colonne auxiliaire qui était entrée à Saint-Quentin l’avant-veille.

Mais les quinze batteries de campagne de l’armée du Nord furent ramenées intactes à Cambrai avec leurs caissons et notre convoi.

L’ennemi eut, d’après nos informations, dans les journées des 18 et 19, à Vermand et à Saint-Quentin, environ 5 000 hommes hors de combat et nous environ 3 000. Cela tient à ce que nos coups portaient sur des masses de troupes doubles des nôtres. Grâce aux traînards qu’il ramassa sur les routes le 20 et le 21, l’ennemi dut avoir entre ses mains le surlendemain de la bataille plus de 6 000 prisonniers, la plupart mobiles et mobilisés. Mais la moitié se sauva et rejoignit les corps au bout de quelques jours.

Le 20, un détachement prussien arriva à la suite de nos colonnes jusqu’aux portes de Cambrai et somma en vain la ville de se rendre. Une autre troupe alla bombarder Landrecies et en fut repoussée par l’artillerie de la place. Les ennemis se retirèrent ensuite vers Saint-Quentin et ils furent maintenus dans la limite du département de la Somme par l’armistice proclamé le 29 janvier et dont les conditions, en ce qui concerne l’armée du Nord, furent débattues à Amiens par le colonel de Villenoisy avec le général von Gœben, qui montra en cette circonstance la plus grande courtoisie.

Malheureusement, par ordre supérieur, on nous forçait à livrer Abbeville, que la brigade Babouin avait su jusqu’alors protéger contre les diverses tentatives des Prussiens. Seulement, le général Faidherbe demanda et obtint qu’Abbeville ne pût être frappé d’aucune contribution de guerre.

On procéda alors à l’échange de 6 à 700 prisonniers, dont une trentaine d’officiers, qui étaient entre nos mains.

 

 


Archives pour la catégorie GUERRE 1870 – 1871

Le 18 janvier 1871

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La proclamation de l’Empire d’Allemagne au château de Versailles

D’après « Histoire de la révolution de 1870-71 et des origines de la troisième République » – Paul Bondois – 1888

 

L’unité de l’Allemagne avait jusqu’au dernier moment rencontré de véritables difficultés. L’un des collaborateurs les plus utiles de M. de Bismarck, M. Delbrück président de la chancellerie fédérale, avait dû parcourir l’Allemagne du Sud pendant tout le mois de novembre pour vaincre les idées particularistes surtout en Wurtemberg, en Bavière, et dans la Hesse-Darmstadt. Seul, le grand-duc de Bade tenait à singulier honneur de s’inféoder à la Prusse.

M. de Bismarck, réussit cependant à vaincre cette opposition par des prières et des menaces ; les dernières résistances furent anéanties après les traités du 25 novembre et dans les séances du Parlement allemand, le 5 et le 7 décembre, l’empire d’Allemagne fut rétabli au profit de la maison de Hohenzollern.

Le roi Louis II de Bavière, par une lettre du 6 décembre, engagea le roi Guillaume à accepter le nouveau titre et les nouvelles institutions.

La proclamation solennelle de l’Empire eut lieu le 18 janvier 1871 dans la galerie des Glaces de Versailles, jour anniversaire du couronnement du premier roi de Prusse, Frédéric, en 1701.

Sur l’estrade élevée au fond de la galerie, en face d’un autel dressé pour la cérémonie religieuse, se trouvait le roi, entouré de son fils, le prince Frédéric, de son frère aîné, le prince Charles, père du général Frédéric-Charles, de son cousin germain, le prince Adalbert, du grand-duc de Saxe-Weimar, du grand-duc d’Oldenbourg, du grand-duc de Bade, du grand-duc de Cobourg, des grands-ducs de Saxe-Meiningen et de Saxe-Altenbourg, des princes bavarois Luitpold et Otton, des princes Guillaume et Eugène de Wurtemberg, du prince Léopold de Hohenzollern.

Parmi les principaux acteurs du drame qui se jouait alors, on voyait aussi auprès du roi, MM. de Bismarck, de Moltke et Delbruck.

Le roi s’exprima ainsi :
« Illustres princes et alliés. D’accord avec tous les princes allemands et les villes libres, vous vous êtes associés à la demande qui m’a été adressée par Sa Majesté le roi de Bavière de rattacher à la couronne de Prusse, en rétablissant l’Empire d’Allemagne, la dignité impériale allemande pour moi et mes successeurs.
Je vous ai déjà, illustres princes, ainsi qu’à mes nobles alliés, exprimé par écrit mes remerciements pour la confiance que vous m’avez manifestée et je vous ai fait part de la résolution que j’ai prise de me rendre à votre demande.
J’ai pris cette décision dans l’espoir, qu’avec l’aide de Dieu je réussirai à rétablir le bonheur de l’Allemagne et à accomplir les devoirs attachés à la dignité impériale. Je fais part de ma résolution au peuple allemand par une proclamation, en date d’aujourd’hui, que j’ordonne à mon chancelier de lire ».

De cette proclamation, qui fut lue par M. de Bismarck, nous devons surtout retenir ce passage, qui prouve une fois de plus que l’unité de l’Allemagne a été faite contre la France. « Nous acceptons la dignité impériale avec la conscience que nous accomplirons notre devoir, en protégeant, avec la bonne foi allemande, les droits de l’Empire et de ses membres, en sauvegardant la paix, en défendant l’indépendance de l’Allemagne, fondée désormais sur la concentration des forces du peuple allemand. Nous l’acceptons dans l’espoir qu’il sera permis à l’Allemagne de jouir de la récompense de ses luttes ardentes et héroïques, au sein d’une paix durable. Nous la conserverons, grâce à des frontières capables d’assurer à notre patrie des garanties contre de nouvelles agressions de la France, garanties dont elle a été privée depuis des siècles ».

Rien ne peut paraître plus amer à un Français que ces acclamations qui saluèrent à Versailles, au milieu de nos ruines et de nos désastres, la proclamation de l’Empire d’Allemagne, dont la création était considérée hautement comme devant entraîner l’anéantissement de notre patrie. Mais alors, l’Europe tout entière applaudissait à cette fortune inouïe, et toutes les grandes puissances se réjouissaient, avec la Prusse, de la grandeur allemande et de notre décadence.

La joie du vainqueur, le triomphe de M. de Bismarck, qui éclataient sans pitié sous nos yeux, ont creusé dans nos coeurs une plaie que rien ne pourra fermer.

Et cependant, une fortune plus grande encore était réservée aux Allemands. Ils avaient à peine goûté cette immense satisfaction de proclamer l’Empire d’Allemagne, au centre même du pays qu’ils foulaient en conquérants, de faire servir les monuments témoins de notre magnificence passée, à la glorification de leurs victoires, et déjà la ville (Paris) dont la résistance retardait encore le démembrement de la nation si profondément haïe, en était réduite à demander à négocier faute de vivres.

 

 

Visite du camp Elisabeth à Azannes (55)

Entrée du camp ElisabethFoyer du soldatVoies férrées

Visite du camp Elisabeth
à Azannes (Meuse)
le vendredi 11 novembre 2011

Site allemand endormi depuis plus de 80 ans et enfin sorti de l’oubli.

Les bénévoles s’attachent à sauvegarder les traces laissées par les soldats allemands pendant la grande guerre :
- mise en valeur des vestiges existants du camp Elisabeth : poste optique, stollens (sapes souterraines) …
- reconstruction de lieux de vie des soldats allemands d’après documents d’archives.

 La visite du camp Elisabeth commence par la découverte d’une maquette en relief de l’arrière front allemand, retraçant l’occupation allemande de notre territoire durant toute la période de la grande guerre.

En sous bois, la visite du camp commence par un vaste escalier qui s’élève de 40 mètres. De part et d’autre, on y découvre des baraquements, des terrasses, les feuillées, la cuisine du camp, la maison du chef de camp, des voies ferrées, des tranchées, et surtout les chambrées souterraines qui pouvaient abriter jusqu’à 25 soldats.

Visites individuelles en mai et le 11 novembre.
Visites pour groupes toute l’année sur réservation

Renseignements

Le camp de la misère de la presqu’île d’Iges

Carte d'IgesPresqu'ile d'IgesCamp de la misère

 

D’après des extraits de la monographie « Campagne de Sedan » du commandant Polyeucte Vidal – Chef de bataillon au 91e – Publication 1910

4 septembre 1870

Il était environ une heure du matin, la nuit des plus obscures, chargée de vapeurs et d’une humidité pénétrante, ne nous permettait d’apercevoir que par intervalles, les lignes sombres et silencieuses de l’ennemi qui formaient la haie des deux côtés de la route où nous étions de nouveau engagés. A part le hennissement de quelques chevaux, le silence le plus complet nous entourait.
Après avoir suivi cette route pendant quelque temps, nous passons sur un pont éclairé par un grand feu qu’entretenaient des Prussiens groupés autour, et dont les casques brillaient d’une sinistre lueur. A cette clarté, nous voyons deux pièces d’artillerie braquées vers le pont jeté sur un cours d’eau qui me parut profond. Au-delà, nous passons entre des maisons, puis entre des allées d’arbres et, dès lors, sur les deux côtés de la route, nous ne cessons de voir allongés dans des couvertures, ou bien groupés autour de feux de bivouac, ou blottis sous des tentes, des masses de nos hommes, pêle-mêle, sans aucun ordre.

Nous marchons ainsi longtemps, longtemps par à coups, à la queue leu leu, comme un troupeau de moutons, la tête basse, barbotant dans un terrain glissant et toujours au milieu du plus lugubre silence. Tantôt la route monte, tantôt elle descend. Ici, ce sont des arbres élevés, là un taillis, plus loin une clairière qui nous laisse voir à droite les reflets de la Meuse.

L’humidité, le besoin de dormir m’avaient enlevé à peu près tout sentiment et mon esprit, ébranlé par les épreuves des derniers jours, n’avait plus la force de réfléchir. J’étais dans un état d’atonie complet et, cramponné à l’arçon de ma selle, je pensais a tout instant me laisser choir, je n’avais plus que la conscience de la longueur du trajet. Qu’il me parut long, mon Dieu. Si au moins, j’avais pu marcher, mais ce m’était impossible !  Enfin nous quittons cette interminable route et entrons dans un champ puis, au bout de quelques pas : « Halte ». On s’arrête, nous étions arrivés au but.

Le colonel me dit de faire camper mon bataillon mais tout le régiment était confondu et la majeure partie ne suivait pas. Où était-elle ? Il me fallut revenir sur nos pas, crier, appeler, rallier à moi presque tout le régiment dont j’étais le seul chef de bataillon, lui indiquer la direction à suivre, trier les bataillons dans l’obscurité, et me basant sur une ruine dont j’apercevais la silhouette à ma gauche, indiquer à peu près l’alignement. Enfin, après des allées et venues interminables, la majeure partie du régiment se trouva arrêtée. Les rares tentes étaient dressées et je pus songer à ma triste personne, faire dresser ma tente, attacher au piquet mes deux chevaux et, vers 3 heures et demi environ, j’oubliai notre malheur dans le plus complet anéantissement.

La campagne était terminée pour nous, le calice était vidé jusqu’à la lie, rien n’y avait manqué, privations, fatigues, périls, humiliations, déshonneur.

Les causes… Elles découlent nettement des pages qui précédent et peuvent se résumer en ces mots : « En ce qui concerne l’armée de Sedan, tout, tout était défectueux, à peu près tout avait été laissé au hasard. Pour ce qui a trait au Pays : Peuple en décadence, pays dégénéré, pays du mercantilisme et par conséquent de l’égoïsme, pays ou le mépris de la loi est passé en principe, où sont atrophiés les plus beaux sentiments, ceux qu’inspirent seul le patriotisme, parce qu’il n’y a plus de patriotisme dans notre pauvre France ».

En sortant de ma tente, après quelques heures d’un sommeil léthargique, mon premier soin fut de me rendre compte de notre position. Voici ce qui s’offrit tout d’abord à mes regards.

A 20 pas de ma tente, la Meuse, coulant ses eaux limpides de droite à gauche dans un cercle qui semblait nous envelopper complètement. Sur la rive gauche que nous occupions, à 30 ou 40 pas, les ruines d’une tour carrée, assez semblable à un blockhaus, où l’on distinguait des créneaux, et qui avait dû être, jadis, un poste de douane destiné à surveiller les contrebandiers. En arrière, à 200 mètres environ, une élévation couverte de maisons séparées ou bordées de jardins verdoyants ; à droite, des massifs d’arbres et taillis, des haies entourant des champs cultivés ; à gauche, une vaste prairie. Sur la rive opposée, une ceinture de hauteurs présentant alternativement de riants villages, des bois, des terres labourées, des prairies, et venant mourir en pentes douces au bord de la rivière que longeait une route.

L’ensemble de ce paysage adouci par une légère vapeur qui succédait à l’extrême humidité de la nuit, était fait pour porter à la rêverie mais, hélas, on était bien vite ramené à la réalité par la vue des sentinelles prussiennes le casque en tête, le fusil sur l’épaule, se promenant flegmatiquement à 200 pas de distance les unes des autres sur toute la rive droite. En arrière d’elles, des petits postes échelonnés ; au-delà des grands gardes. Plus loin, sur tous les versants, toutes les crêtes, et aussi loin que l’œil pouvait s’étendre, des divisions entières campées. Oh ! Nous étions prisonniers, bien prisonniers.

Tout autour de moi, nos soldats grouillaient, les uns faisant du feu, les autres épluchant des légumes ou apportant le produit de leur maraude, ceux-ci faisant sécher leurs effets à un feu chétif, ceux-là barbotant dans la Meuse. D’autres enfin se construisant des abris avec des branchages, des débris de vêtements ou d’objets de campement, le tout dans un ordre qui laissait tout à désirer. D’alignement, il n’y en avait aucun, l’obscurité avait empêché de le prendre quand on s’était arrêté. On était à peu près par bataillon, voilà tout, et, comme on supposait que des ordres généraux allaient être donnés, ou que l’on ne tarderait pas à partir, aucune rectification ne fut faite, aucune mesure de salubrité ne fut prise. Aussi, quel taudis que ce camp après deux ou trois jours. Et après une semaine donc !

Une reconnaissance ultérieure me fit connaître la disposition du pays dans lequel nous étions confinés.

Au sortir de Sedan, la Meuse, dont la direction générale de Stenay à Mézières est du sud-est au nord-ouest, se dirige, après quelques méandres, droit au nord pendant 3 kilomètres environ. S’infléchissant alors vers l’ouest en une courbe gracieuse, dont la corde est d’à peu près un kilomètre, elle se dirige vers le sud pendant 5 kilomètres pour reprendre ensuite vers Douchery une direction perpendiculaire à l’ouest.

La Meuse forme ainsi une boucle d’une longueur moyenne de 4 kilomètres sur 1 kilomètre de large. A sa partie la plus étroite, est creusé un canal oblique qui fait de cette boucle une île véritable reliée à la terre ferme par un seul pont jeté sur le canal au village même de Glaire. Une hauteur de 60 à 80 mètres environ, assez raide à l’est, beaucoup plus douce à l’ouest, s’étend dans le sens de la longueur de l’île et se termine par une dépression insensible aux deux extrémités. Une vaste carrière de pierres à bâtir en exploitation élève ses falaises abruptes et ses amas de débris rocheux dans le versant oriental, sur le bord de la route qui va de Glaire à Iges. Trois villages, Villette au sud-ouest, Iges au nord-est, Glaire au sud-est, à cheval sur le canal, tels sont les seuls lieux habités de cette presqu’île qui reçut et gardera dans l’histoire le nom de Camp ou « camp de la misère ».

Dominée de tous côtés par des hauteurs garnies de troupes et d’artillerie à une distance d’au plus 3 kilomètres, entourée d’une rivière, large d’une trentaine de mètres, guéable nulle part, et d’un canal profond, cette position avait été choisie avec un art infernal par le génie de Moltke, et c’est là, dans cette impasse, frais et plantureux alors, mais bientôt cloaque infect, qu’étaient jetés plus de 70 000 hommes et 20 000 chevaux, tous confondus, infanterie, cavalerie, artillerie, génie, soldats, officiers, généraux, tous sans armes (à l’exception des officiers), sans abris et sans vivres. Tous assimilés à un troupeau de bêtes et abandonnés, en l’absence de toute discipline, aux passions les plus brutales. Tous à la discrétion du bon plaisir de ces froids et implacables ennemis qui ne se sont pas fait faute de nous traiter en brutes.

Le temps était couvert et très humide et annonçait une continuation sinon une recrudescence des mauvais jours qui avaient tant assombri notre malheureuse campagne. Les rares tentes dressées ne séchaient pas. Le sol assez argileux se pétrissait sous les piétinements des hommes entassés. Les feux allumés avec du bois vert donnaient peu de chaleur et beaucoup de fumée. Ma tente, la seule du régiment, était devenue le cercle de mon bataillon et servait de gîte la nuit, d’abri contre le mauvais temps, au colonel et à quatre de mes plus anciens officiers. Tous les officiers du bataillon, le colonel et moi, au nombre de dix, nous réunîmes en une seule popote et mîmes nos provisions en commun. Elles consistaient en très peu de pain, quelques gourdes de vin, presque pas de viande et quelques légumes. Ferait-on bientôt des distributions ? Il n’en était nullement question.

Combien de temps devions-nous demeurer dans ce Cayenne ? Nul ne le savait.

5 septembre

Le jour suivant se passa comme la veille à piétiner dans la boue, à baguenauder au milieu, je ne puis plus dire du camp, ce n’en était un sous aucun rapport, mais des abris bizarres, grotesques, informes, qu’officiers et soldats s’étaient confectionnés en guise de tentes, de gourbis, avec tous les haillons, les débris de clôture, d’arbres ou de plantes qu’ils avaient pu se procurer.

Ce jour-là, je pus subvenir à la nourriture de mes chevaux en allant moi-même glaner, dans un champ complètement dénudé, des débris d’herbe et de luzerne.

6 septembre

Le bruit circulant que l’autorité prussienne donnait, de 8 à 9 heures du matin, aux officiers des permissions pour aller à Sedan, je résolus de m’y rendre pour ravitailler notre popote. Le lendemain à 7 heures et demi du matin, mon ordonnance et moi montions à cheval munis de sacs, de sacoches, de cordes pour rapporter le plus possible de vivres, fourrages et provisions.

A 8 heures, j’étais au pont jeté sur le canal, dit pont de Glaire. Plusieurs maisons situées à droite sur notre rive étaient occupées par des soldats allemands et on m’indiqua la dernière comme étant celle où se délivraient les permis en question, mais ce n’était qu’à partir de 9 heures et non 8 heures.

Ayant une heure à perdre, j’en profitai pour faire un tour vers la partie ouest de l’île, afin de me rendre compte de la configuration du terrain. La cavalerie était de ce côté, dans un ordre relativement passable, les chevaux au piquet [...] 

Le bureau des permissions était maintenant ouvert et assailli par une foule d’officiers. Je me faufile avec peine au milieu d’eux, jusqu’à une pièce contenant 3 tables et 3 chaises où trônaient arrogamment 3 officiers prussiens de divers grades se faisant passablement comprendre en français. Après une heure d’attente, j’obtenais en langue allemande, sur un petit carré de papier, quelques lignes qui, visées par le plus élevé en grade des trois, me donnaient le droit de passer le pont avec mon ordonnance et mes deux chevaux, à la condition expresse d’être rentré à 1 heure de l’après-midi [...]

Je regagnai le pont de Glaire, non sans avoir encore acheté en route à un paysan qui en récoltait des pommes de terre, et ramassé plusieurs bottes de foin et de luzerne. Mes poches bourrées, les sacoches pleines, mes chevaux disparaissant sous leur charge, c’est ainsi que j’arrivai à mon camp où je fus reçu avec enthousiasme !

Bien m’en avait pris de me rendre aussi promptement à Sedan. D’abord la pénurie de nos provisions l’exigeait, puis le temps qui menaçait se gâta le soir même et la pluie ne nous quitta plus, et enfin, dès le lendemain, les permissions pour aller en ville furent complètement supprimées, soit caprice de l’autorité allemande, soit par suite d’abus. Nous avions des vivres pour 48 heures environ, après, nous verrions.

Pendant mon absence du camp, les régiments d’infanterie de marine étaient venus se grouper autour de nous, ce qui n’était pas fait pour diminuer l’encombrement, bien s’en fallait. Je retrouvai là plusieurs camarades et recueillis des détails exacts sur la part que cette arme avait prise à la dernière bataille où elle avait combattu à Bazeilles même et soutenu cette fusillade épouvantable. Ses pertes avaient été grandes, mais les Bavarois engagés contre elle, avaient, de leur propre aveu, été écrasés.

7 septembre

Pendant la nuit, je suis réveillé par des clameurs et le bruit de chocs violents et multipliés sur le sol qui en était ébranlé. Je mets le nez hors de ma tente et j’aperçois tous les hommes debout, dans des costumes impossibles, et agitant les bras pour effrayer et éloigner une masse de chevaux libres, qui faisaient irruption dans le camp en hennissant, se battant, écrasant les tentes et abris improvisés et quelques fois même leurs habitants.

Voici ce qui était arrivé : depuis plusieurs jours, les chevaux ne recevaient plus la moindre nourriture. Après avoir rongé le peu d’herbe qui entourait leurs entraves, s’être mutuellement dévoré les crins de la queue et de la crinière (historique), ces malheureuses bêtes se livraient entre eux des combats acharnés. Pris de compassion, les cavaliers ne trouvèrent rien de mieux à faire, que de leur donner la clé des champs et aussitôt ces 20 000 chevaux de tout sexe et de toute race, parmi lesquels se trouvaient 3 à 4 000 étalons arabes, s’étaient rués dans toutes les directions faisant un steeple-chase homérique. Toute la nuit se passa à se garer contre cette invasion d’un nouveau genre.

Outre le peu d’envie que j’éprouvais pour ma part de recevoir quelque ruade dont n’aurait pu certes pas me préserver la muraille de ma tente, je craignais que les postes prussiens ne crussent à quelque révolte et ne se missent à tirer sur nous comme sur des chiens, et il parait que c’est ce qui faillit arriver. Dieu sait quel carnage en fut résulté !

Dès l’avant-veille, les hommes avaient commenée à abattre pour leur nourriture dos chevaux ramassés par ci par là. Ce qui n’avait été jusque-là que cas isolés devint général, il y avait du reste embarras du choix. Déjà l’on voyait en tous sens, dans les chemins, sur le bord de la rivière, dans les enclos et jusqu’au milieu des tentes, les carcasses de ces animaux élevant au-dessus du sol leurs côtes dépouillées et encore sanglantes.

Pas la moindre distribution de vivres n’avait été faite depuis le 2 septembre et on peut dire que, depuis à peu près le 25, le plus grand nombre n’avait plus de pain, et vivait à la dragonne, mais depuis deux jours, malgré les pillages, tous, absolument tous n’avaient plus rien. Les chevaux furent les victimes de cet état de choses inouï (70 000 Français, sans le moindre aliment, en pleine France, dans une contrée riche et fertile) et déjà ils tombaient par centaines. Déjà on ne voyait plus que quartiers de ces animaux accommodés en grillades, en bouillie, sans aucun légume, sans sel, condiment dont la privation était la plus sensible.
Notre popotte, combien ne paraissait-elle pas luxueuse à côté de ces repas hippophagiques !

Qu’allions-nous devenir ? Combien de temps allions-nous demeurer dans cette affreuse position ? Nous l’ignorions encore, bien qu’il courut une rumeur annonçant que le départ pour l’Allemagne était commencé, mais rien, rien d’officiel. Une fois les chevaux mangés ou morts d’inanition (car pour eux il n’y avait pas la moindre ressource), serions-nous réduits à nous manger nous-mêmes ?

Pour comble de malheur, la pluie tombait, tombait toujours. Il fallait rester là tout le jour, toute la nuit, sans abri ou à peu près, dans la boue, dans les immondices, dans les détritus de toute espèce, comme des porcs dans leur bauge, sans pouvoir même, faute d’instruments, se livrer aux soins de propreté indispensables à une telle agglomération d’hommes. 

Je ne m’appesantirai pas sur l’état des troupes au point de vue discipline : il n’y en avait pas la moindre, les soldats ne saluaient plus les officiers, ceux-ci même ne daignaient plus honorer d’un salut leurs supérieurs, donnant en cela le plus déplorable exemple. A tout instant, nous étions témoins de scènes d’insubordination les plus révoltantes.

Le camp, qui laissait déjà tant à désirer sous le rapport de l’ordre, de la salubrité et de la discipline, était devenu en outre une véritable forêt de Bondy : des vols incessants étaient signalés partout, tout disparaissait.

8 septembre

Notre seule préoccupation était de chercher à savoir quand finirait cette effroyable misère et notre seule occupation de songer à apaiser cet impérieux besoin, le plus inexorable de tous, la faim, ce besoin prosaïque, vulgaire, mais sans cesse renaissant, véritable vautour qui, après la soif, est celui qui influe le plus sur les facultés morales et physiques de l’homme. Nos vivres, à nous-mêmes, étaient épuisés dès le matin. Il ne nous restait rien, rien.

Que faire ? Faire comme les autres, manger du cheval, ainsi fîmes-nous : bouilli de cheval, avec grillade idem, sans pain, ni vin, ni sel. Même répétition le soir, tel fut notre ordinaire pendant cette journée. Je trouvai pour ma part cette viande dont je n’avais jamais mangé, que je sache, dure, filandreuse, d’un goût fade et particulier qui me restait à la gorge et que ne purent dissiper les quelques gorgées d’eau nauséabonde puisée dans la Meuse déjà empestée par les immondices et les détritus de toute sorte. Un sergent vint m’offrir pour dessert une compote de pommes qu’il avait fait cuire dans sa gamelle, avec de la graisse de cheval. Sans doute j’avais encore faim, mais ce mets ne peut passer. Je ne crois pas avoir de ma vie goûté à quelque chose d’aussi écœurant.

Cette misère, cette famine véritable auxquelles était soumise notre malheureuse armée, devaient, malgré tous les obstacles, inspirer à ceux qui y étaient en lutte, l’idée de s’y soustraire. J’avais bien entendu, dans le courant des nuits précédentes, quelques détonations d’armes à feu dans diverses directions ne sachant à quoi les attribuer, je ne m’y étais pas arrêté. J’appris ce jour-la, qu’un certain nombre de nos hommes, officiers et soldats, avaient traversé la rivière à la nage pour s’évader. Mais un bon nombre avaient été fusillés par les sentinelles au bord même de la rivière où, arrêtés, plus loin, ils avaient été sommairement passés par les armes. Le nombre de ces exécutions (nombre que je crois exagéré) s’élevait, disait-on, à plusieurs centaines (On parlait de 1 200).

Nous apprîmes aussi, dans cette même journée que l’évacuation des prisonniers sur l’Allemagne était commencée ; on assurait que la troupe partait par détachements de 10 000 hommes, séparée des officiers subalternes qui formaient des convois distincts de 1 000 individus, et que les officiers supérieurs et généraux étaient libres de se rendre, sur parole, à Pont-à-Mousson, dans un délai fixé, avec leurs armes, chevaux et équipages.

Désireux d’être fixé sur ce point, je me rends au pont de Glaire où j’acquiers la conviction que ces bruits sont parfaitement fondés et je vois sur le bord de la route, à l’entrée du pont, un énorme tas de sabres d’officiers, brisés ou tordus pour la plupart, que leurs propriétaires avaient dû rendre avant leur départ. J’exprimai mon indignation pour cette mesure qui était une violation formelle d’un des articles de la capitulation. Il me fut répondu que messieurs les Prussiens l’interprétaient ainsi. Une fois de plus, suivant le digne axiome de monsieur de Bismarck, « la force primait le droit ». Il fallait s’incliner.

Je retournai au camp par la crête de la hauteur qui forme comme l’arête dorsale de l’île. Le versant occidental était presque entièrement dégarni des nombreux camps que j’y avais constatés la veille. Il ne restait plus, de la cavalerie, que les chevaux errants à l’état de squelettes, le sol présentait partout les nombreuses carcasses de ceux qui avaient servi d’aliment aux troupes et, à tout instant, je rencontrais des groupes de trois ou quatre hommes accroupis autour du cadavre d’un de ces malheureux animaux et, semblables à des chacals, déchiquetant ses membres pantelants. Je remarquai deux soldats qui, ne sachant sans doute comment abattre la victime qu’ils avaient choisie, lui avaient bandé les yeux et la menant à reculons jusqu’au bord de la carrière, l’y précipitèrent d’une hauteur de 60 à 80 mètres pour aller ensuite la dépouiller à l’aise. Je m’en allai révolté.

De retour au camp, j’appris que trois petites vaches avaient été envoyées pour tout le régiment, trois bêtes étiques pour 2 000 hommes ! Je sus également qu’on avait enfin songé que, aucune distribution régulière n’ayant été faite depuis douze jours, il y avait des probabilités pour que nous fussions à court, car plusieurs voitures de biscuit étaient arrivées au pont. Mais ces voitures, qui étaient du reste comme un grain de millet en présence de cet ogre armé encore de 50 000 mâchoires, ces voitures avaient été pillées en un instant, malgré l’escorte prussienne qui avait dû larder plusieurs des assaillants, mais sans parvenir à les repousser [...]

Cependant, le nombre des troupes ennemies préposées à notre garde était sensiblement plus clairsemé que les jours précédents. De temps en temps, nous apercevions de sombres colonnes serpentant à travers la campagne. On assurait qu’elles se dirigeaient sur Paris. Néanmoins le chiffre des grands gardes, petits postes et sentinelles, échelonnés le long de la rivière, était toujours le même. A quelques pas de notre camp, l’ennemi avait établi un bac pour relier les deux rives et faciliter son service. De temps en temps, un soldat prussien venait apporter des paquets de tabac de contrebande qu’un marchand français demeuré sur l’autre rive nous vendait à des prix incroyables. J’ai vu payer 5 francs un paquet de 0 fr. 50, échantillon du patriotisme de nos compatriotes. Par ce bac, nous faisions parfois passer des lettres ouvertes. J’y ai vu également passer plusieurs officiers français qui, ayant signé le « revers » prenaient la direction de la Belgique, emportant leurs sabres et bagages [...]

9 septembre

Cependant, malgré la fraîcheur et la pluie qui heureusement régnaient à peu près sans trêve depuis notre internement, les nombreux cadavres de chevaux répandus avec toutes les issues sur tous les points de l’île commençaient à se putréfier et à répandre une odeur qui, non seulement devenait intolérable, mais qui menaçait de donner la peste, pour peu que cet état de choses se prolongeât encore quelques jours.

Ne pouvant disposer que d’une vingtaine d’outils fournis par le maire d’Iges, pour enfouir ces détritus, le colonel C. et moi convînmes de les brûler et je me chargeai de l’opération. A cet effet, je réunis la plupart des hommes de la brigade, en envoyai une partie chercher du bois et avec le reste, me mis en mesure de réunir en un seul tas tous les restes des chevaux égorgés aux alentours de notre camp. Je ne saurais dire toute la peine que j’eue pour stimuler les hommes, tous tombés dans une apathie, que dis-je, dans un état d’hébétement incroyable, et pour faire surmonter la trop juste répugnance que leur inspiraient l’approche et surtout le contact de ces charognes qu’il fallait saisir avec la main, et qui me soulevaient le cœur à moi aussi. Leur indifférence était telle que je ne pouvais pas décider même ceux dont les abris touchaient à ces cadavres à nous donner un coup de main. Ils regardaient sans bouger, assis ou couchés, comme des idiots, à côté de ces corps en décomposition.

Pendant tout l’après-midi, je ne fis qu’aller et venir des uns aux autres, ne craignant pas de donner l’exemple, mettant moi même la main à cette infecte besogne. Je parvins ainsi à réunir en un gros tas environ 80 de ces cadavres, les fis couvrir de branches, malheureusement vertes, et après beaucoup de peine j’eus la satisfaction de voir le feu flamber et d’obtenir un commencement de crémation qui n’était encore que superficielle, lorsque survint une pluie battante qui éteignit le bûcher et nous força à la retraite.

10 septembre

Le lendemain, je repris mon écœurante besogne, mais tout était si trempé qu’il nous fut impossible de rallumer le feu. Avec les pelles et pioches, je fis alors recouvrir de terre le monceau de cadavres qui fut transformé en un énorme tumulus. Les abords de notre camp se trouvaient ainsi déblayés et assainis, mais au-delà, combien n’y avait-il pas encore de centaines, pour ne pas dire de milliers, de ces charognes dont personne ne se préoccupait ! A tout instant du reste, de nouvelles victimes tombaient ou de faim ou sous le couteau des soldats affamés qui n’avaient plus absolument que cette nourriture.

Qu’ils abattissent ces malheureuses bêtes, rien de plus naturel, mais ce qui me dégoûtait, c’était les plaisanteries ignobles que se permettaient ces misérables entourant leur victime comme des cannibales. Ce qui me révolta surtout, oh je ne l’oublierai de ma vie ! ce fut de voir des soldats (je rougis de honte en relatant ce fait malheureusement trop véridique), recevoir, dans leur quart en fer blanc, le sang sortant du poitrail d’un de ces généreux animaux et le boire fumant.

Vers 6 heures, des voitures suffisamment escortées cette fois par des Prussiens en armes, amenèrent jusqu’au village des caisses de biscuit. Rien ne saurait peindre l’air famélique de nos soldats agglomérés tumultueusement autour de cette manne que défendaient les baïonnettes allemandes et attendant comme des dogues affamés leur part qui s’éleva cette fois à un demi-biscuit par homme Les fatigues et les privations de toute espèce avaient répandu sur tous ces visages un cachet morbide, précurseur sinistre des diarrhées, des dysenteries et du typhus qui devaient si cruellement décimer cette pauvre armée. Le teint hâve et bistré, les joues creuses, les yeux hagards, les lèvres pendantes prouvaient les ravages de la famine. Et c’était à des hommes dans un tel état qu’on allait faire faire, pendant quatre jours consécutifs, de 30 à 40 kilomètres par jour, avec des distributions insuffisantes et à une allure forcée Et on parlera de l’humanité au XIXe siècle !

Le soir, vers 11 heures, je sortis pour prendre quelques dernières dispositions relatives au départ et je pus apprécier mieux encore toute l’horreur de la position de nos malheureuses troupes. Dans tout le village, contre les murs, se tenaient blottis, couchés et plus souvent accroupis, enveloppés dans d’informes haillons, des milliers de soldats endormis ou sommeillant sous une pluie fine et froide, dans une obscurité profonde et un silence lugubre. Dans le courant de l’après-midi nous avions été prévenus que le camp serait complètement évacué le lendemain, que les officiers subalternes restants se mettraient en route en un seul détachement à 8 heures, tout le reste de la troupe à 9 heures et que les officiers généraux et supérieurs qui engageraient leur parole, partiraient dès le jour avec les avantages et aux conditions précédemment énoncées.

A cet effet, les hôtes du père Picou se rendirent chez le maire d’Iges, où demeurait le général Lebrun resté le dernier au camp, et nous signâmes l’engagement d’être rendus à Pont-à-Mousson le 14 à midi, c’était environ 145 kilomètres à parcourir on trois jours et demi.D’après cet engagement, un sauf-conduit collectif nous fut délivré pour les 7 officiers qui avions décidé de voyager ensemble. Messieurs Bionard, chef de bataillon au 31e, et Moch du 64e s’étaient joints à nous. Nos ordonnances au nombre de 9, 10 chevaux et deux voitures attelées destinées à porter notre bagage et nos provisions, complétaient notre petit convoi.

Cette formalité remplie, je descendis une dernière fois au camp, pris congé de mes officiers ainsi que de mes pauvres soldats que je ne devais plus revoir, et dont je ne me séparai pas sans émotion et je regagnai furtivement notre demeure, honteux d’être si bien quand ils étaient si mal.

11 septembre

Départ pour Pont-à-Mousson. Il parut enfin ce jour qui devait nous arracher au spectacle navrant de toute une armée abandonnée à toutes les misères les plus affreuses [...]

De Beaumont à Sedan en 1870

Carte de la bataille de SedanTableau d'Alphonse de NeuvilleBazeillesMaison de la dernière cartouche

D’après la monographie de Sylvain Blot – Napoléon III (1808-1873)
Société d’éditions littéraires (Paris) – 1889

Les débris du corps d’armée de Mac-Mahon, transportés par chemin de fer, commencèrent à arriver à Châlons le 14 août. Les dix-huit bataillons de la garde mobile de la Seine s’y trouvaient déjà, et devaient être réunis au 12e corps, qui venait d’être placé sous les ordres du général Trochu.

L’Empereur y arriva le 16 au soir, dans un wagon de 3e classe, accompagné de son fils et du prince Napoléon. Il avait abandonné l’armée de Metz, le matin, au moment où s’échangeaient les premiers coups de canon de la bataille de Borny.

Le lendemain 17, un conseil de guerre fut réuni, dans lequel, grâce à l’insistance du prince Napoléon, furent adoptées les résolutions suivantes :
Le maréchal de Mac-Mahon sera nommé commandant en chef
Le général Trochu, nommé gouverneur de Paris, aura sous ses ordres les troupes chargées de la défense de la capitale
La garde mobile retournera à Paris
L’Empereur rentrera à Paris quelques heures après le général Trochu
L’armée de Châlons se retirera sous Paris, et son chef, le maréchal de Mac-Mahon, se trouvera placé sous les ordres de Bazaine, « afin de maintenir l’unité dans le commandement ».

Le conseil de guerre avait été présidé par Napoléon III, avec une passivité qui ne s’expliquerait guère si le général Trochu (dans ses Mémoires) ne nous avait laissé, de la physionomie du souverain pendant cette conférence, une description caractéristique : 

« L’Empereur, vieilli, mais encore valide en apparence, courtois et bienveillant selon son ordinaire, remarquablement calme, mais comme absorbé, presque muet, me parut moralement affaibli, et peu capable de trouver en lui-même, au milieu de la tempête des événements, une direction et des résolutions. Au cours de la conférence, il ne prit l’initiative d’aucune proposition, la laissant à peu près tout entière au prince Napoléon et à nous-même, n’entra dans la discussion que par quelques courtesréflexions qui n’objectaient ni n’approuvaient. Enfin, il me sembla que cet homme, destiné du commencement à la fin de sa vie à de si extraordinaires fortunes, se laissait aller au courant de la dernière, avec un certain degré de philosophie ».

Le général Trochu, arrivé à Paris le 18, se rendit immédiatement auprès de l’Impératrice, que l’Empereur avait déjà prévenue de son retour à Paris. « Ceux qui ont conseillé à l’Empereur les résolutions que vous m’annoncez, sont des ennemis, dit l’Impératrice au général. L’Empereur ne reviendra pas à Paris : il n’y rentrerait pas vivant. L’armée de Châlons fera sa jonction avec l’armée de Metz ». 

Le général avait préparé une proclamation annonçant au pays que l’Empereur l’avait nommé gouverneur de la capitale. Dès les premiers mots, l’Impératrice l’arrêta : « Général, il ne faut pas que le nom de l’Empereur figure dans une proclamation, à l’heure présente », lui dit-elle. Le général Trochu eut beau insister et expliquer qu’il représentait l’Empereur, qu’il ne pouvait annoncer à la population qu’il était chargé de défendre la capitale, sans dire que c’était l’Empereur qui lui en avait donné la mission, l’Impératrice fut inflexible, prétextant qu’il y avait des inconvénients, vu l’état des esprits à Paris, à laisser subsister cette indication, et le nom de l’Empereur ne figura pas dans la proclamation.

Depuis le 10 août, un ministère dont le général comte de Palikao était le président, avait remplacé le ministère Emile Ollivier. L’opinion du comte de Palikao était que l’armée de Châlons devait se joindre à l’armée de Metz, pour former un seul corps compact à opposer à l’ennemi, et il avait réussi à faire accepter ses idées par l’Impératrice et le Conseil des ministres. C’est ce qui explique la résistance rencontrée auprès de la souveraine par le général Trochu. Déjà, le 17, à dix heures et demie du soir, c’est-à-dire avant l’arrivée du général Trochu, le ministre de la guerre avait télégraphié à l’Empereur pour le supplier de renoncer à l’idée de ramener l’armée de Châlons à Paris, et Napoléon III, ébranlé, avait répondu le lendemain 18, au ministre de la guerre : « Je me rends à votre opinion ». Le 19, le comte de Palikao demandait à Mac-Mahon de faire sa jonction avec Bazaine, et le maréchal répondit le même jour : « Veuillez dire au Conseil des ministres qu’il peut compter sur moi, et que je ferai tout pour rejoindre Bazaine ».

Le duc de Magenta, cependant, n’agissait pas ainsi par conviction. Les nouvelles reçues de l’armée de Metz, les dernières dépêches surtout annonçant que toutes les routes de Verdun étaient occupées par les Prussiens, et faisant craindre que le maréchal Bazaine ne pût peut-être pas gagner Verdun, jetèrent dans l’esprit de Mac-Mahon un nouveau doute sur la direction à prendre. Le 20, à huit heures quarante-cinq du matin, il télégraphia à Paris pour annoncer « qu’il resterait en position jusqu’à connaissance de la direction prise par Bazaine ». Puis, par une deuxième dépêche, il fît savoir au ministre de la guerre que, décidément, il se dirigeait sur Reims. Le lendemain 21, au milieu d’un désordre navrant, l’armée se mit en marche.

A Reims, l’Empereur reçut, le 22, une dépêche du ministre de la guerre, demandant au maréchal d’abandonner à nouveau son projet de revenir sur Paris : « Ne pas secourir Bazaine aurait à Paris les plus graves conséquences, disait le ministre. En présence de ce désastre, il faudrait craindre que la capitale ne se défendît pas ». Le même jour, l’Empereur avait reçu enfin une dépêche de Bazaine, datée du 19, rendant compte, dans des termes assez énigmatiques, des résultats de la journée de Saint-Privat. Le maréchal terminait sa dépêche en annonçant « qu’il comptait toujours prendre la direction du Nord, et se rabattre ensuite par Montmédy sur la route de Sainte-Menehould à Châlons, si elle n’est pas fortement occupée. Dans ce cas, il continuerait sur Sedan, et même Mézières, pour gagner Châlons ».

La réception de ces deux télégrammes leva toutes les hésitations de Mac-Mahon qui écrivit à Bazaine : « Reçu votre dépêche du 19. Suis à Reims, me porte dans la direction de Montmédy. Serai après-demain sur l’Aisne, d’où j’agirai selon les circonstances pour vous venir en aide ».

Mais entre la date d’expédition du télégramme du 19 et son arrivée à Reims le 22, le maréchal Bazaine avait, à la date du 20, adressé au maréchal de Mac-Mahon une dépêche, que celui-ci ne reçut point. Le maréchal Bazaine avait confié cette dépêche à deux agents de la police, pour qu’elle fût remise au colonel Stoffel, attaché à l’état-major de Mac-Mahon ; elle arriva à Reims, et de là fut portée au château de Courcelles, où se trouvaient le maréchal et son état-major, et, cependant, le maréchal n’en eut pas connaissance. Par quelles circonstances fatales, ce fait incroyable a-t-il pu se produire ? On en est réduit aux conjectures.

Dans cette dépêche, Bazaine disait ceci : « J’ai dû prendre position près de Metz, pour donner du repos aux soldats, et les ravitailler en vivres et en munitions. L’ennemi grossit toujours autour de moi, et je suivrai très probablement, pour vous rejoindre, la ligne des places du nord, et vous préviendrai de ma marche, si je puis toutefois l’entreprendre sans compromettre l’armée ». La restriction par laquelle le maréchal Bazaine terminait, aurait peut-être fait revenir Mac-Mahon sur sa détermination de marcher sur Montmédy, mais personne ne peut l’affirmer, car l’insistance que l’Impératrice et le Conseil des ministres avaient mise dans la dépêche adressée à l’Empereur le 22, à Reims, et les considérations politiques qu’ils avaient invoquées, auraient certainement fait hésiter le maréchal de Mac-Mahon avant qu’il ne reprît le chemin de Paris.

Quoi qu’il en soit, le 22 août la marche sur Montmédy était décidée. Elle commença le lendemain. Pour réussir, il aurait fallu un esprit de décision et une rapidité d’exécution auxquels ni le commandement en chef, ni les troupes n’étaient plus habitués. Lentement, l’armée se mit en mouvement le 23. On avançait difficilement, les troupes, fatiguées, au milieu de ces allées et venues, ne savaient où on les conduisait. Les vivres manquaient, le ravitaillement était devenu presque impossible, l’intendance se trouvant toujours trop éloignée du soldat. De plus, il avait plu, et les chemins étaient mauvais.

Le changement de direction opéré par l’armée de Mac-Mahon avait dérouté l’état-major prussien, et jusqu’au 26, il était resté sans renseignement certain. Un journal parisien, saisi à la poste, apprit à l’ennemi que notre armée avait abandonné la route de Paris. A leur tour, les Prussiens la quittent, et, à partir du 27, changeant de front, se dirigent vers le nord, ayant pour objectif la Meuse, du côté de Beaumont, de façon à barrer la route à Mac-Mahon.

Tandis que les Allemands avançaient à marches forcées, l’armée de Mac-Mahon, péniblement, se dirigeait sur Montmédy. Le maréchal, mal informé sur la direction prise par l’ennemi, fit faire aux troupes des marches inutiles qui fatiguèrent et démoralisèrent les soldats. Un engagement qui eut lieu le 27, à Buzancy, entre une brigade du 5e corps et une reconnaissance allemande, lui apprit que l’armée du prince royal de Prusse se dirigeait sur les Ardennes. Comprenant alors le danger auquel il allait exposer son armée, le maréchal de Mac-Mahon résolut de la conduire à Mézières, pour de là marcher vers l’ouest. C’était définitivement renoncer à secourir Bazaine. Napoléon III approuva le projet du maréchal. Celui-ci en avisa aussitôt Bazaine, et, le même jour 27, télégraphia au ministre de la guerre que la marche du prince royal de Prusse lui coupant toute ligne de retraite, il se retirait sur Mézières, d’où il se dirigerait vers l’ouest.

Mais le comte de Palikao, qui ne voyait pas la situation sous le même aspect que le maréchal de Mac-Mahon, télégraphia à l’Empereur, le 27, à 11 heures du soir : « Si vous abandonnez Bazaine, la révolution est dans Paris, et vous serez attaqué vous-même par toutes les forces de l’ennemi. Contre le dehors, Paris se gardera. Les fortifications sont terminées. Il me paraît urgent que vous puissiez parvenir jusqu’à Bazaine ». Au maréchal de Mac-Mahon, il télégraphia le 28, à 1 h. 30 du matin : « Au nom du Conseil des ministres et du Conseil privé, je vous demande de porter secours à Bazaine, en profitant des trente heures d’avance que vous avez sur le prince royal de Prusse ».

Le maréchal de Mac-Mahon n’eut pas le courage de résister, et s’inclina devant la toute-puissante raison d’Etat. Alors recommença cette marche sur Montmédy, acceptable et possible le 22, à condition d’être menée à toute vitesse, et qui, entreprise le 28, avec des troupes démoralisées et fatiguées, devait irrémédiablement aboutir à un désastre.

Les ordres, donnés le 28 en vue de cette marche, produisirent sur les officiers et les soldats un effet déplorable. Ils croyaient marcher sur Paris, et voilà qu’on les obligeait à revenir sur leurs pas pour reprendre la route de Montmédy. Le changement de direction s’opéra au milieu d’une confusion extraordinaire ; les colonnes s’entre-croisaient et se mêlaient, occasionnant un encombrement, dont hommes et chevaux eurent de la peine à sortir. Le temps perdu en marches et en contre-marches avait permis aux Allemands de nous suivre de plus près. La cavalerie qui précédait l’armée du prince de Saxe surveillait nos mouvements et, se montrant constamment sur les derrières de nos colonnes, les fatiguait par des escarmouches sans importance, suffisantes, cependant, pour retarder encore leur marche.

La bataille de Beaumont

Le 29, au soir, les IIIe et IVe armées allemandes, sous les ordres du prince royal de Prusse et du prince de Saxe, avaient atteint leur but, et le plan de l’ennemi se dessinait clairement : un réseau, en forme de demi-cercle, dans lequel il s’agissait d’enserrer l’armée française. Un conseil de guerre fut tenu, le même soir, au quartier général du roi de Prusse. On y décida que l’action serait engagée dès le lendemain, du côté de Beaumont.

Le 5e corps français (général de Failly) arriva à Beaumont dans la nuit du 29 au 30 août, et y installa ses campements. Les soldats, déjà fatigués par les marches de la journée, réveillèrent les habitants, frappèrent à toutes les portes pour demander des vivres, puis on ne songea qu’au repos, négligeant les précautions les plus élémentaires pour se garder, malgré le peu de distance qui séparait nos troupes de l’ennemi.

Dès le matin, des paysans accoururent prévenir le général de Failly de la proximité des Prussiens, mais ils furent accueillis par des railleries, sous prétexte que rien dans les rapports des généraux de division ne pouvait faire supposer la présence de l’ennemi. A midi, les officiers déjeunaient, les hommes étaient en corvée, les chevaux à l’abreuvoir.

Un coup de canon, tiré à moins de mille mètres par l’artillerie allemande, fait partout retentir ce cri : « L’ennemi ! ». Malgré la suprise, il n’y pas de panique, si ce n’est parmi les habitants qui se sauvent, affolés. Les batteries sont attelées, les soldats se rassemblent, régiments par régiments, et ne tardent pas à prendre l’offensive. Mais, ni le général commandant le corps d’armée, ni aucun autre général, ne se trouve là, le déjeuner les retient ailleurs, et le colonel de Béhague prend la direction de l’attaque. Cependant, les chefs de corps ne tardent pas à venir prendre leur poste, et la bataille s’engage, meurtrière. Malheureusement, la position occupée par le 5e corps le met pour ainsi dire à la discrétion de l’ennemi, la ville de Beaumont étant dominée par une ceinture de collines et de bois dont le général de Failly n’a pas songé à tirer parti.

Tout d’abord l’artillerie seule est engagée, mais la bataille ne tarde pas à s’étendre, et des deux côtés l’infanterie entre en ligne. Les batteries allemandes ont facilement raison des nôtres. Après avoir réduit au silence nos canons, elles déciment nos bataillons qui reculent, écrasés par les obus. Cette lutte inégale dure deux heures, après lesquelles nos troupes abandonnent Beaumont et battent en retraite du côté de Mouzon. Le 5e cuirassiers est envoyé pour protéger nos mouvements, il traverse la Meuse à gué, et reçoit l’ordre decharger. La charge semble inutile et dangereuse au colonel de Contenson qui commande le régiment.

Mais l’ordre étant formel, nos braves cavaliers fondent sur l’ennemi. Repoussés une première fois, ils s’élancent à nouveau, colonel en tête. Vains efforts, le colonel est tué. A côté de lui, tombent le lieutenant-colonel et un chef d’escadron. Sept autres officiers sont tués ou blessés, cent hommes sont hors de combat. Le soir, toute l’armée avait passé sur la rive droite de la Meuse, dans un pêle-mêle et un désordre affreux. Lorsque les cuirassiers, pour échapper à une destruction complète, voulurent à leur tour se replier, les ponts et les gués étaient tellement encombrés, qu’ils en furent réduits à traverser la Meuse à la nage. Un grand nombre de cavaliers et de chevaux y trouvèrent la mort.

La bataille de Beaumont coûta 4 800 hommes aux Français, 3 500 aux Allemands. Le général de Failly eut un cheval tué sous lui. Quant à l’Empereur, il adressa, à 5h30, la dépêche suivante à l’Impératrice : « Il y a encore eu un petit engagement aujourd’hui, sans grand importance, et je suis resté à cheval assez longtemps ». Cette dépêche prouve suffisamment combien Napoléon III s’était peu tenu au courant des événements de la journée.

Mais le maréchal de Mac-Mahon n’envisagea pas la situation sous le même jour que son souverain. S’exagérant au contraire l’importance de l’échec subi par le 5e corps, il donna l’ordre de se diriger sur Sedan, afin de faire reposer ses troupes, sans qu’il se rendît compte du danger auquel il les exposait. S’il avait hâté la marche sur Mézières où son armée aurait été plus en sûreté, il aurait plus facilement pu tenir tête à l’ennemi.

« En s’attardant à Sedan, dit un historien militaire allemand, le maréchal de Mac-Mahon fournissait, à un adversaire bien supérieur en nombre, l’occasion de l’immobiliser dans cette position, et de l’entourer de toutes parts. Par lui-même, Sedan n’est ni un appui sérieux pour la défense pendant une bataille, ni un bon point de ralliement pour l’armée dans le cas d’un revers. De toute manière donc, cet arrêt de Mac-Mahon à Sedan était une lourde faute, que le maréchal et l’armée tout entière devaient cruellement expier. En outre, toutes les dispositions de Mac-Mahon dans ces journées du 30 et du 31 août sont marquées au coin d’une indécision fatale, d’un manque de suite, présages certains d’une catastrophe imminente » (Opérations des armées allemandes, traduction du capitaine Costa de Serda.).

Quant à Napoléon III, « souverain sans pouvoir et sans autorité, déjà moralement déchu, il suivait tristement et inutilement les troupes, comme un condamné son cortège funèbre » (La guerre de 1870, par le général Niox). De Carignan, où il s’était tenu pendant la bataille de Beaumont, il se rendit à Sedan par chemin de fer, laissant ses équipages encombrer les routes et entraver la marche des colonnes. Il y arriva vers onze heures, se dirigeant à pied jusqu’à la porte de Paris, suivi d’une faible escorte. Enveloppé d’un large caban dont le capuchon lui cachait la moitié du visage, il se rendit à la sous-préfecture, où il mandait en même temps le général commandant la place.

Le lendemain, il adressa à l’armée la triste proclamation suivante :
« Soldats ! Le début de la campagne n’ayant pas été heureux, j’ai voulu, mettant de côté toute considération personnelle, confier le commandement des armées à ceux des maréchaux que l’opinion publique désignait particulièrement. Jusqu’alors le succès n’a pas couronné leurs efforts : j’apprends pourtant que l’armée du maréchal Bazaine s’est reformée sous les murs de Metz, et que celle du maréchal Mac-Mahon n’a que peu souffert dans la journée d’hier. Vous n’avez donc aucun motif de découragement. Nous avons empêché l’ennemi de pousser jusqu’à la capitale, et la France entière se lève pour chasser l’envahisseur. Dans ces difficiles circonstances, confiant dans l’Impératrice, qui me remplace dignement à Paris, j’ai préféré le rôle de soldat à celui de souverain. Aucun sacrifice ne me semblera trop lourd pour sauver notre patrie. La France, Dieu merci, compte encore des hommes de courage, et s’il devait s’y trouver des lâches, la loi militaire et l’opinion publique sauraient en faire justice. Soldats ! Soyez dignes de votre antique réputation ! Que chacun fasse son devoir, et Dieu n’abandonnera pas notre pays ».

La bataille de Bazeilles

Le 31, le Ier corps bavarois traversa la Meuse sur le pont de Bazeilles, et tenta contre ce village une attaque, qu’une division d’infanterie de marine repoussa vigoureusement, obligeant l’ennemi à repasser le fleuve. Ordre fut alors donné de faire sauter le pont, mais l’officier du génie chargé de l’opération ne put le mettre à exécution : on avait négligé de charger les mines, et il dut attendre que les poudres dont il avait besoin fussent arrivées. Cela permit aux Bavarois de profiter de la nuit pour retraverser la Meuse. Lorsque l’officier du génie reçut les poudres, il était trop tard. A ce moment, pour détruire le pont, il aurait fallu de l’artillerie. Le commandant Lambert, chargé de la défense de Bazeilles, en demanda inutilement.

A Sedan, la journée se passa sans qu’aucun ordre ne fût donné aux troupes. On se contenta de distribuer des vivres. Le maréchal de Mac-Mahon inspecta les fortifications, et, à cinq heures et demie, réunit chez lui un conseil de guerre, qui, lui non plus, ne prit aucune résolution importante. On laissa ainsi à l’ennemi le temps nécessaire pour resserrer davantage le cercle dont il cherchait à entourer notre armée. L’état-major prussien donna ses instructions en conséquence dans la soirée, et ses ordres ayant reçu un commencement d’exécution dans la nuit même du 31 août, l’armée allemande se trouva prête à combattre avant le jour.

La bataille commença dès quatre heures du matin (1er septembre), par une nouvelle attaque des Bavarois contre Bazeilles. L’accueil que leur fait notre infanterie de marine les oblige à reçuler jusqu’à la Meuse, où des renforts leur arrivent et leur permettent de reprendre l’offensive. L’infanterie de marine, à son tour, recule, mais la brigade Reboul et quelques bataillons du 12e corps viennent à son secours, et la résistance devient acharnée.

« Dans l’intérieur du village, on luttait de part et d’autre avec une égale bravoure et une telle ténacité, dit le colonel allemand Borbstaedt, qu’on en arrivait bientôt à un combat sans merci. C’était maison par maison, rue par rue, qu’il fallait enlever Bazeilles. Dans quelques-unes de ces maisons, on ne parvenait à déloger le défenseur qu’en suivant des rues latérales, pour déboucher ensuite par derrière et lancer dans l’intérieur des torches incendiaires » (Opérations des armées allemandes).

L’action se continue ainsi avec des alternatives diverses, mais l’ennemi n’est pas encore entièrement maître du village : quelques soldats d’infanterie de marine, sous les ordres du commandant Lambert, se sont fortifiés dans une maison, et pendant deux heures tiennent tête au 15e régiment bavarois, et lui infligent des pertes énormes. Voyant que la lutte menaçait de se prolonger, les Bavarois ont recours au canon, mais rien n’y fait, et le courage de cette poignée de braves ne faiblit pas. La maison n’a plus ni toiture, ni porte, ni fenêtres, et la résistance dure toujours. Vers dix heures, les munitions manquant, les soldats veulent se frayer un passage en traversant les rangs ennemis à la baïonnette : « Je les arrêtai, dit le commandant Lambert dans son rapport, en leur disant que j’allais sortir, et que si l’on me tuait il serait à temps de vendre chèrement leur vie. Au moment où je franchissais la porte, j’eus sur la poitrine plus de vingt baïonnettes, et j’aurais été infailliblement massacré, si un capitaine bavarois ne s’était précipité entre ses hommes et moi » (Cette héroïque défense a été popularisée par le tableau d’Alphonse de Neuville : Les dernières cartouches).

Les Bavarois sont maîtres du village, Bazeilles est plus qu’à moitié détruit.

Le maréchal de Mac-Mahon, dès l’ouverture du feu, s’était porté en avant des lignes. Il revenait de Bazeilles, lorsque, vers six heures, il fut blessé d’un éclat d’obus. Ne pouvant plus se tenir à cheval, il remit le commandement en chef au général Ducrot, qui, immédiatement, donna l’ordre de battre en retraite sur Mézières.

Mais le général de Wimpfen, arrivé à Sedan le 30, venant d’Algérie pour prendre le commandement du 5e corps à la place du général de Failly, n’approuva pas la résolution prise par le général Ducrot. Il ne voulait pas se décider à la retraite, alors que le 12e corps, sous les ordres du général Lebrun, faisait plier l’ennemi du côté de Bazeilles et lui infligeait des pertes sérieuses. Le général de Wimpfen, à son passage à Paris, avait été désigné par le ministre de la guerre, pour succéder au maréchal de Mac-Mahon dans le cas où celui-ci serait empêché d’exercer son commandement. Les ordres donnés par Ducrot ne le satisfaisant pas, de Wimpfen s’autorisa de ses lettres de service, et, vers neuf heures, informa Ducrot que, suivant les instructions du ministre, il prenait le commandement en chef.

A ce moment, les ordres de retraite sur Mézières, donnés par le général Ducrot, avaient déjà reçu un commencement d’exécution, mais le général de Wimpfen se hâta de les contremander, et prescrivit de se porter sur Bazeilles, d’où, grâce à la bonne situation occupée par le général Lebrun, on pourrait tenter une trouée vers Carignan, et de là, gagner Montmédy. Ces hésitations, non seulement nous faisaient perdre un temps précieux, mais permettaient aux armées allemandes de continuer l’exécution des mouvements qui leur avaient été prescrits, et de resserrer de plus en plus le cercle qui devait envelopper l’armée française.

Cependant, sur toute la ligne autour de Sedan, nos soldats se battent bravement, et, jusqu’à dix heures et demie, aucun des deux adversaires ne peut revendiquer l’avantage. Mais les Allemands ont reçu des renforts, ils ont appelé la réserve à leur secours, et bientôt l’artillerie puissante de deux corps d’armée décime les troupes occupant le bois de la Garenne et le plateau d’Illy. L’artillerie de la garde prussienne, sous les ordres du prince de Hohenlohe, vient joindre son action à celle des Ve et XIe corps, et nos soldats, ne pouvant plus tenir, abandonnent le plateau.

La bataille de Sedan

La situation est critique : c’est la cavalerie, qui, cette fois encore, est appelée à protéger et à soutenir l’infanterie.

Il est environ deux heures, lorsque le général Margueritte reçoit l’ordre de charger. Avant de donner les dernières instructions, il veut se rendre exactement compte des positions occupées par l’ennemi, et, accompagné de son état-major, se porte sur la crête du plateau.

La présence d’un groupe d’officiers sur un point aussi découvert, ayant attiré l’attention des Allemands, ils dirigent leur tir de ce côté, et atteignent le général Margueritte, qui, blessé, tombe face contre terre. Soulevé par quelques officiers, il reprend connaissance, mais il ne peut articuler aucun mot, une balle lui ayant perforé les deux joues, et coupé une partie de la langue. Insouciant de la mitraille qui tombe, deux officiers parviennent à redresser le général sur ses genoux. Il reste ainsi un moment, affaissé, puis faisant un suprême effort, il se relève, raide comme une barre de fer, sa tête penchée à droite saignant abondamment. Mis en selle, soutenu des deux côtés, le général est ramené du côté de ses troupes, et défile sur le front de sa division.

A la vue de leur chef blessé, un sentiment de rage monte au coeur des soldats. Le général a recouvré toute sa connaissance, il veut parler, mais les mots restent étouffés dans sa gorge, à peine ceux qui l’entourent entendent-ils le commandement : « En a… av… vant ! ». Remplaçant alors la voix par le geste, le général lève un bras défaillant, et l’étendant dans la direction de l’infanterie prussienne, indique le mouvement à exécuter, pendant que de l’autre main, il soutient sa mâchoire fracassée. A ce geste héroïque, les soldats, transportés d’enthousiame et d’admiration, répondent par le cri de : « Vive le général ! » que suivent aussitôt ceux de : « Il faut le venger !… Vengeons-le !… A la charge ! ».

Le général de Galiffet prend la place du général Margueritte, et les cavaliers, assujettissant dans leur main la poignée de leur sabre avec la dragonne enroulée autour de la garde ou un foulard noué solidement sur le poing crispé, se disposent à fondre sur l’ennemi (Charges héroïques, par Georges Bastard).

Au commandement de leur chef, chasseurs et hussards franchissent le plateau, descendent dans la plaine, et, dans un galop furieux, s’élancent sur les régiments prussiens. Dépassant bientôt les premières lignes, sabrant tout sur leur passage, ils s’enfoncent dans les masses ennemies. Ecrasés par le nombre, nos cavaliers sont obligés de se replier, pour se reformer aussitôt. Les charges se multiplient ainsi pendant plus d’une demi-heure. A mesure que les escadrons se reforment, sous les ordres de leurs chefs, ils s’ébranlent de nouveau, et par trois fois renouvellent ces charges héroïques, afin de briser le triple cercle de fer, d’acier et d’airain qui les broie. Tumultueuse mêlée au milieu de laquelle passent, dans des tourbillons de poussière sillonnés d’éclairs, des troupes de chevaux mutilés, estropiés, traînant leurs entrailles. Combat de cavaliers à l’arme blanche contre des fantassins qui ripostent à coups de fusils, et qui terrassent ceux-ci sous leur feu foudroyant. Quatre-vingt-sept officiers et huit cent quarante hommes tués ou blessés sont restés sur le terrain.

A la faveur du désarroi produit dans les rangs ennemis par ces charges successives, l’infanterie veut essayer de reprendre l’offensive. Mais les chevaux, démontés de leurs cavaliers et excités par le bruit de la fusillade, l’odeur de la poudre et la douleur que leur causent leurs blessures, sont revenus en arrière et, dans leur course furieuse, piétinent les hommes et rompent nos lignes que les officiers sont désormais impuissants à reformer, tandis que l’ennemi resserre de plus en plus le cercle de feu qui entoure nos troupes. Celles-ci, débandées, pour échapper aux projectiles se précipitent vers la ville, où elles croient trouver un refuge, mais le tir des batteries allemandes ne ralentit pas, et poursuit les fuyards jusque sous les remparts. Quatre cent vingt-six canons prussiens font tomber sur notre armée un orage de fer et de feu.

Le général Ducrot (1er corps) à Illy, le général Douay (7e corps) à Floing, font des efforts sur-humains, soit pour conserver, soit pour reprendre leurs positions, mais le courage de nos soldats, comme la bravoure de leurs chefs, est impuissant à rompre le cercle qui les étreint, et à empêcher l’ennemi de gagner du terrain d’instant en instant.

Le général de Wimpffen, se rendant compte de l’inutilité qu’il y a à continuer la lutte dans des conditions aussi désastreuses, voudrait pouvoir profiter de la bonne contenance du 12e corps (Général Lebrun) à Bazeilles, et, par un coup d’audace, jeter les Bavarois dans la Meuse, et s’ouvrir un passage vers Carignan.

En même temps qu’il fait prévenir les généraux Ducrot et Douay, il fait part de sa résolution à l’Empereur, par la lettre suivante : « Sire, je me décide à forcer la ligne qui se trouve devant le général Lebrun et le général Ducrot, plutôt que d’être prisonnier dans la place de Sedan. Que Votre Majesté vienne se mettre au milieu de ses troupes ; elles tiendront à honneur de lui ouvrir un passage. Une heure un quart, 1er septembre. De Wimpfen ».

Napoléon III est venu à cheval, le matin, sur le champ de bataille. Deux de ses aides de camp ayant été blessés, il est rentré à Sedan. Sans énergie, incapable de prendre un parti, il écoute tous les avis, et ne s’arrête à aucun : la pensée dominante chez lui est, maintenant, d’arrêter l’effusion du sang. Du haut de la cidadelle où il se fait conduire, il voit l’étendue du désastre, et, sans mot dire, retourne à la sous-préfecture où il convoque les généraux Douay, Ducrot et Lebrun. Tous reconnaissent que la résistance est inutile.

Cependant, le mouvement offensif décidé par le général de Wimpfen était déjà commencé, et l’ennemi, devant ce choc imprévu, avait été obligé de céder. Malheureusement, notre arrière-garde, attaquée par des forces supérieures, au lieu de chercher à se rapprocher du 12e corps qui tenait toujours, commit la faute de se réfugier sous le canon de la citadelle et dans Sedan, dont les portes étaient ouvertes. Le général de Wimpfen, espérant toujours voir arriver l’Empereur, se plaça alors à la tête de troupes de tous corps, massées près de la ville, pour tenter un nouvel effort. Arrivé à Balan, vers quatre heures, il rencontra un officier qui lui remit une lettre de Napoléon III le prévenant que le drapeau blanc avait été hissé à la citadelle, l’invitant à cesser le feu et le chargeant de négocier avec l’ennemi.

« Je refusai, à plusieurs reprises, de me rendre à cette injonction, dit le général de Wimpfen dans son rapport au ministre de la guerre. Malgré les pressantes instances de l’Empereur, je n’en crus pas moins devoir tenter un suprême effort, et je rentrai en ville pour appeler à moi toutes les troupes qui s’y étaient accumulées. Mais, soit fatigue provenant d’une lutte de douze heures sans prendre de nourriture, soit instructions mal comprises, soit ignorance des suites dangereuses que pouvait avoir leur agglomération dans une ville impropre à la défense, peu d’hommes répondirent à mon appel… ».

Le général de Wimpfen, entraînant les deux mille soldats de toutes armes qui s’étaient joints à lui, se dirigea alors sur Balan. Officiers et soldats marchent dans le rang, sans distinction de grades ou d’armes. Des artilleurs à pied à côté de fantassins, des zouaves à côté de cavaliers démontés, des gardes mobiles et quelques gardes nationaux, se trouvent parmi eux. Au son du clairon sonnant la charge, la colonne se jette sur le village occupé par les Bavarois. Ceux-ci se défendent vigoureusement, et la lutte s’engage dans un corps-à-corps terrible. Français et Allemands se serrent de près, et tirent presque à bout portant, au milieu d’une pluie d’obus que les Prussiens envoient sur le village. Toutes les maisons sont occupées par l’ennemi, et les coups de feu partent des fenêtres, des jardins, des coins des rues. Nos artilleurs chargent leurs pièces à cinquante mètres des Allemands. Mais le nombre des Bavarois augmente toujours, et la résistance devient impossible. Il faut se replier, et les clairons sonnent la retraite.

« Ce fut le dernier effort de la lutte, dit le général de Wimpfen, l’effectif de ces troupes étant trop peu considérable pour tenter la seule retraite qui fût possible, eu égard à la disposition des forces ennemies. A six heures, je rentrai, le dernier, dans la ville encombrée de caissons, de voitures, de chevaux, qui arrêtaient toute circulation. Les soldats, entassés dans les rues avec le matériel d’artillerie, étaient exposés aux plus grands périls en cas de bombardement. J’apprenais de plus qu’il restait un seul jour de vivres dans les magasins de la place, les approvisionnements annoncés de Mézières par le chemin de fer ayant été renvoyés à Mézières au premier coup de canon ».

Le drapeau blanc que Napoléon III avait fait hisser sur la citadelle, avait été arraché par un officier d’état-major, au moment où le général de Wimpfen, refusant de traiter avec l’ennemi, entraînait deux mille soldats vers Balan. L’Empereur n’eut pas l’énergie d’aller se placer au milieu de ses troupes et, en sauvant l’honneur du drapeau, essayer de mourir sur le champ de bataille : il se contenta d’inviter le général de Wimpfen à cesser le feu. Mais le général, ne reconnaissant pas à l’Empereur le droit de faire hisser le drapeau parlementaire à l’insu du commandant en chef, refusa de traiter avec l’ennemi, et envoya sa démission.

Napoléon III ne l’accepta pas, et adressa au général une nouvelle lettre : « Vous ne pouvez songer à donner votre démission, lui dit-il, quand il s’agit de sauver l’armée par une honorable capitulation. Je n’accepte donc pas votre démission. Vous avez fait votre devoir pendant toute la journée, faites-le encore. C’est un service que vous rendez au pays. Le roi de Prusse a accepté l’armistice, et j’attends ses propositions. Croyez à mon amitié ».

A ce moment, le roi de Prusse ignorait encore la présence de Napoléon III dans Sedan. Ce fut le parlementaire, le lieutenant-colonel Bronsart de Schellendorf, envoyé à Sedan pour faire connaître les conditions imposées par Guillaume, capitulation de l’armée et de la place, qui lui en apporta la nouvelle.

Quant à l’Empereur, il fit porter, par le général Reille, la lettre suivante au roi de Prusse : « Monsieur mon frère, n’ayant pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste qu’à remettre mon épée dans les mains de Votre Majesté. Je suis de Votre Majesté le bon frère. Napoléon ».

Le roi de Prusse répondit immédiatement : « Monsieur mon frère, tout en regrettant les circonstances dans lesquelles nous nous rencontrons, j’accepte l’épée de Votre Majesté, et je vous prie de nommer un de vos officiers muni de vos pleins pouvoirs, pour négocier la capitulation de l’armée qui s’est si bravement battue sous vos ordres. De mon côté, j’ai désigné le général de Moltke à cet effet. Je suis de Votre Majesté le bon frère. Guillaume ».

Le général de Wimpfen, après avoir longuement hésité, accéda à la demande de l’Empereur, et à huit heures, se rendit à la sous-préfecture. Après avoir reçu les instructions de Napoléon III, il se dirigea vers le quartier général prussien, muni d’une lettre lui donnant « tous les pouvoirs pour traiter des conditions à faire à l’armée ».

Là, il se trouva en présence de M. de Bismarck et de M. de Moltke : « Votre armée déposera les armes et sera conduite prisonnière en Allemagne », déclara tout d’abord M. de Bismarck. Puis, venant à parler de la paix, il dit que la Prusse exigeait en outre une indemnité de guerre de quatre milliards, et la cession de l’Alsace et de la Lorraine allemande, de façon à avoir, pour la protéger contre les menaces de la France, une bonne ligne stratégique avancée.

Le général de Wimpfen eut beau discuter les conditions humiliantes que l’on voulait imposer à l’armée, invoquer les précédents, et dire que la France ne consentirait certainement pas à une cession de territoire, M. de Bismarck fut inflexible.

« Après l’effort que l’Allemagne vient de faire, déclara le ministre de Guillaume, elle en voudrait à la Prusse, si le Roi se contentait de paroles et d’argent. Elle veut des garanties matérielles, qui assurent son repos. Car elle ne sera peut-être pas en état de renouveler d’ici cinquante ans une pareille guerre, nécessitant de si grands sacrifices. Il faut donc dès aujourd’hui que vous consentiez à être prisonniers de guerre, ainsi que nous l’avons décidé » « Ou bien, ajouta M. de Moltke, dès demain nous recommencerons le feu ».

Le général de Wimpfen répondit qu’il ne pouvait souscrire à de pareilles conditions sans avoir pris l’avis des généraux commandant sous ses ordres, et il ajouta qu’il ferait connaître le lendemain à neuf heures les décisions qui auraient été prises.

Le général de Wimpfen revint auprès de l’Empereur à une heure du matin, et lui fit part des exigences de l’ennemi : « J’ai tenté sans succès d’en obtenir de meilleures, lui-dit-il. Je ne compte plus que sur les démarches de Votre Majesté pour nous sortir, aussi honorablement que possible, de notre malheureuse situation ».

Napoléon III répondit qu’il se rendrait auprès du roi de Prusse dès cinq heures du matin.

Le général de Wimpfen, de son côté, convoqua les généraux commandant les corps d’armée, à un conseil de guerre, qui se réunit à six heures du matin. Tous les chefs de corps, sauf les généraux Pellé et Carré de Bellemare, ayant reconnu l’impossibité de continuer la lutte, le général de Wimpfen retourna au quartier général prussien vers dix heures, et signa avec M. de Moltke la capitulation de Sedan.

Dans cette journée, tristement historique pour nous, où 124 000 Français avaient désespérément lutté contre plus de 200 000 Allemands, nous eûmes 3 000 hommes tués, 14 000 blessés. La capitulation livra à l’ennemi 70 000 prisonniers, 10 000 chevaux, 553 pièces de campagne et de siège, 66 000 fusils.

Quant à Napoléon III, parti, en tenue de ville, dans une calèche attelée à la Daumont, il s’était rendu à Donchery, où était le quartier général du roi de Prusse. Mais le roi avait refusé de se trouver en présence de son prisonnier avant que la capitulation ne fût signée, et, comme il avait quitté Donchery, l’Empereur n’y rencontra que M. de Bismarck. L’entrevue eut lieu dans la maison d’un tisserand. Napoléon III avait espéré qu’en rendant son épée sans condition, il obtiendrait pour l’armée une capitulation moins dure. Il se heurta contre la volonté inflexible de M. de Moltke, qui fit partager son opinion au roi.

Après un entretien assez long, dans lequel Napoléon III déclara ne pas pouvoir traiter de la paix puisqu’il était prisonnier, M. de Bismarck conduisit l’Empereur au château de Bellevue, près de Fresnois, où devait se rendre le roi de Prusse. Guillaume arriva vers deux heures, l’Empereur alla au-devant de lui.

« Nous étions tous les deux très émus de nous rencontrer en pareille circonstance, écrivit le roi de Prusse à la reine Augusta. Je ne puis exprimer tout ce que j’éprouvai, lorsque je pensai que trois ans auparavant, j’avais vu l’Empereur qui était alors au faîte de sa puissance ».

Le lendemain, à neuf heures du matin, l’Empereur, accompagné d’un général prussien, quittait le château de Bellevue pour se rendre en Belgique, où il prit le train, qui le conduisit à Cassel. Près de cette ville se trouve le château de Withelmshöhe, que le roi de Prusse assigna comme résidence à son prisonnier.

Pendant que l’Empereur était sur la route de l’Allemagne, les soldats français étaient conduits dans la presqu’île d’Iges, près de Sedan, où ils furent parqués dans la boue, sans abris, exposés à une pluie incessante, et privés de vivres. Ils y restèrent du 3 au 7 septembre, ayant non seulement à souffrir de la faim, mais encore à supporter les humiliations et les mauvais traitements, qu’en vainqueurs impitoyables les peu chevaleresques Bavarois leur firent subir. L’histoire a conservé à la presqu’île d’Iges, le nom de Camp de la Misère, que les soldats lui avaient donné.

Musée de la dernière cartouche à Bazeilles

La guerre franco-prussienne en 1870

Carte de la bataille de Woerth - FroeschwillerCarte de la bataillle de Forbach - SpicherenCarte de la bataille de BornyCarte de la bataille de Mars La TourCarte de la bataille de Gravelotte

D’après la monographie de Sylvain Blot – Napoléon III (1808-1873)
Société d’éditions littéraires (Paris) – 1889

Les premières hostilités

La première dépêche officielle que l’Empereur envoya du théâtre de la guerre à l’Impératrice, est datée du 2 août. Elle était ainsi conçue : « Louis vient de recevoir le baptême du feu ; il a été admirable de sang-froid, et n’a nullement été impressionné. Une division du général Frossard a pris les hauteurs qui dominent la rive gauche de Sarrebrück. Les Prussiens ont fait une courte résistance. Nous étions en première ligne, mais les balles et les boulets tombaient à nos pieds. Louis a conservé une balle qui est tombée près de lui. Il y a des soldats qui pleuraient en le voyant si calme. Nous n’avons eu qu’un officier et dix hommes tués. Napoléon ».

Cette affaire fut considérablement exagérée, et les dépêches officielles avaient partout fait éclater une joie et des espérances de succès qui duraient encore quand, le 5 août, une autre dépêche vint jeter la consternation dans le pays : la division du général Abel Douay s’était laissée surprendre à Wissembourg.

Les reconnaissances, mal faites, n’avaient pas prévenu le général de la proximité de l’ennemi, et nos soldats lavaient leur linge et faisaient la soupe, lorsque, vers huit heures du matin, les premiers obus bavarois tombèrent dans Wissembourg. Quoiqu’attaquée à l’improviste, la division est bientôt en état de riposter, et nos soldats se préparent bravement à barrer la route à l’ennemi. Ils ont à combattre tout un corps d’armée allemand qui, de grand matin, a franchi la frontière sur quatre points différents. Aux régiments déjà engagés, d’autres viennent s’ajouter, et les nôtres ont fort à faire pour arrêter l’envahisseur. A onze heures, nous sommes cependant encore maîtres du terrain. Mais les forces allemandes augmentant toujours, la situation des nôtres devient difficile. Malheureusement, un caisson de munitions est atteint par une bombe, fait explosion, et blesse un grand nombre de nos soldats. Le général Abel Douay, mortellement atteint, est remplacé par le général Pellé.

Celui-ci continue la résistance, il espère que le général Ducrot enverra enfin quelques régiments au secours de cette division qui, depuis quatre heures, lutte désespérément contre un ennemi de beaucoup supérieur en nombre. Le général Pellé attendait également l’arrivée de Mac-Mahon, un télégramme l’ayant averti que le maréchal partirait pour Wissembourg, en chemin de fer, à dix heures vingt-cinq. Or, de Strasbourg, où se trouvait le maréchal, il faut à peine une heure pour se rendre à Wissembourg. Mais quoiqu’il sût que l’on se battait dans cette dernière ville, il ne partit qu’après le déjeuner. C’était d’une belle insouciance !

Pendant ce temps, la division française, écrasée, débordée par le nombre (5 000 Français ayant à subir le choc de 40 000 Allemands), doit battre en retraite, laissant un canon et environ 500 prisonniers entre les mains de l’ennemi. Il y eut, de chaque côté, 1 200 à 1 500 hommes hors de combat.

Le combat de Wissembourg avait eu lieu le 4. Il ne fut connu à Paris que le 5 vers trois heures, le gouvernement ayant retardé la communication de cet événement aussi longtemps qu’il l’avait pu, alors qu’à l’étranger la nouvelle était connue depuis la veille.

La bataille de Woerth – Froeschwiller ou de Reichshoffen

Le soir même du combat de Wissembourg, le maréchal de Mac-Mahon demanda à l’Empereur de lui envoyer des renforts afin de pouvoir reprendre l’offensive. De son côté, l’état-major allemand, incomplètement informé sur la direction prise par la division Abel Douay après sa défaite, cherchait à se renseigner sur les positions occupées par les corps d’armée français, et, dès le matin du 7, envoyait des reconnaissances battre le pays dans toutes les directions. Il n’y eut tout d’abord que quelques escarmouches sans importance, l’état-major prussien ne voulant, pas plus que le maréchal de Mac-Mahon, livrer bataille le 6. Les ordres du prince royal de Prusse étaient de reprendre la marche en avant le 7. C’est également le 7 que l’armée française devait reprendre l’offensive.

Cependant le 6, au matin, des engagements partiels se produisent. C’est d’abord un détachement ennemi qui, du côté de Woerth, centre de notre position, s’avance à portée du tir de nos soldats, puis à notre droite, devant le village de Gunstett, où les Prussiens essuient le tir de notre artillerie. Mais ni de part ni d’autre, on n’est disposé à engager sérieusement l’action. On attaque et on se défend mollement.

Sur notre gauche, le commandant du 2ecorps bavarois, mis en éveil par le canon qui tonne sur Woerth, donne l’ordre d’attaquer Froeschwiller. Accueilli par un feu très nourri, l’ennemi est repoussé, et après une heure et demie de combat, il est obligé de battre en retraite.

Au centre, où l’artillerie seule est engagée, nous avons peine à soutenir la lutte : 108 canons vomissent sur nos batteries une pluie de fer et de feu, nous avons à peine 50 canons et mitrailleuses pour leur riposter. Ces dernières, bientôt démontées, sont réduites au silence. Quant à nos canons, la plupart de leurs projectiles tombent sans éclater.

A dix heures et demie, l’infanterie ennemie reçoit l’ordre de s’emparer de Woerth et des mamelons situés au delà. Woerth, abandonné par nous depuis le matin, est occupé facilement, mais dès que le premier bataillon se précipite à l’assaut des collines, notre feu plongeant le renverse « comme une trombe courbe les blés ». Deux autres bataillons essaient de gravir les hauteurs, mais nos soldats prennent l’offensive à leur tour, culbutent les bataillons ennemis, et les poursuivent jusqu’à l’entrée de Woerth. Malheureusement, la faiblesse de notre artillerie ne permet pas à nos troupes de continuer la poursuite. Par contre, le tir de nos chassepots, admirablement dirigé par nos fantassins, cause à l’ennemi des pertes horribles, et l’oblige à se réfugier dans les jardins, derrière les maisons, pendant que l’artillerie allemande lance sans interruption ses projectiles sur notre infanterie.

À notre droite, le général de Bose, commandant du XIe corps prussien, opérait tranquillement sa concentration, lorsque les premiers coups de canon furent tirés du côté de Woerth. Les ordres donnés aux généraux allemands étant de toujours marcher droit au canon afin de soutenir les troupes engagées, le général de Bose dirigea ses forces vers Gunstett.

Il était environ huit heures lorsque les Français, protégés par le feu des cinq batteries placées sur les collines de la rive droite de la Sauër, essaient de s’emparer des hauteurs de Gunstett, si malencontreusement évacuées le matin. Mais la colline est maintenant occupée par l’artillerie ennemie, qui, de cette admirable position, démonte nos canons et foudroie notre infanterie. C’est à ce moment que le XIe corps prussien arrive au secours des troupes engagées, franchit la Sauër à Spachbach, et entre dans le bois du Niederwald. Une mélée horrible s’y engage, et nos vaillants soldats se servent si bien de leurs sabres-baïonnettes qu’ils rejettent l’ennemi hors du bois, le mettent en pleine déroute et le repoussent jusque sur Spachbach. Voulant à toute force poursuivre son succès et s’emparer du plateau de Gunstett, d’où l’artillerie ennemie nous fait beaucoup de mal, le général de Lartigue donne l’ordre d’attaquer la colline. Mais une nouvelle division du XIe corps allemand vient d’arriver, et, deux fois renouvelée, notre attaque est deux fois repoussée.

Néanmoins, à midi, sur toute la ligne de bataille, d’une étendue d’environ huit kilomètres, les Allemands, repoussés aux ailes et au centre, n’ont encore réussi à s’emparer d’aucune hauteur. Woerth et Gunstett, qu’ils occupent, ont été abandonnés par nous sans nous avoir été disputés.

Lorsque, le matin, le canon s’était fait entendre, le maréchal de Mac-Mahon ne croyait pas à une bataille sérieuse. Mais en présence de la persistance des engagements partiels, il se décida à se porter sur les points menacés, et, vers une heure, prit position sur un tertre, en avant d’Elsasshausen, d’où il pouvait diriger l’action générale.

Vers la même heure, le prince royal de Prusse, s’apercevant lui aussi, que la bataille devenait sérieuse, vint se placer au centre de ses positions, en face de Woerth, et prendre le commandement de ses armées.

Ordre est alors donné au XIe corps bavarois de se porter en avant, dans la direction de Reichshoffen, de façon à couper la ligne de retraite à notre aile gauche, tandis que la division wurtembergeoise reçoit l’ordre de tourner notre droite, en se dirigeant sur Reichshoffen par Morsbronn et Eberbach. Trois corps d’armée, échelonnés sur toute la ligne d’attaque, soutiennent ces mouvements.

La première attaque a lieu à une heure et demie, en avant de Woerth. Le tir de nos mitrailleuses et de notre infanterie décime les rangs ennemis, toujours renforcés par l’arrivée de troupes fraîches, mais il ne peut les empêcher de s’emparer de la position. Nos soldats tentent alors un nouvel assaut, et l’ennemi, malgré la supériorité du nombre, a de la peine à conserver le terrain conquis, quand de nouveaux secours lui arrivent.

« Il se passe alors dans Woerth une scène effroyable. Au milieu des balles et des obus, les renforts allemands remplissent les rues étroites du bourg. Les pièces de canon, les caissons d’artillerie, que le prince royal envoie au secours de ses troupes exténuées, renversent, au milieu d’un pêle-mêle sanglant, les habitants affolés et les soldats prussiens eux-mêmes. Les ponts s’écroulent, les maisons s’enflamment, les morts et les blessés encombrent les rues. Les roues des lourds canons creusent, dans cette boue humaine, d’affreuses ornières de pourpre. Les pontonniers, à leur tour, courent à l’aide des régiments qui se battent au sommet des coteaux. Il ne reste plus un seul homme sur la rive gauche ; tout le Ve corps, aussi nombreux à lui seul que l’armée entière de Mac-Mahon, écrase une simple division française et l’oblige à abandonner ces crêtes si vaillamment disputées (Froeschwiller, par Alfred Duquet) ».

Pendant que notre centre soutenait une lutte si inégale, le général de Bose commandait au XIe corps de commencer l’attaque contre notre droite. Le mouvement est soutenu par douze batteries qui, des hauteurs de Gunstett, nous causent un mal horrible. Ordre est donné de marcher sur Morsbronn.

Ce village, faiblement occupé par nos troupes, qui ne peuvent s’étendre jusque-là, est bientôt enlevé, et fournit aux Allemands un solide point d’appui pour leur attaque contre Eberbach et le Niederwald. Si ce mouvement réussit, Elsasshausen, attaqué de front et de flanc, court les plus grands dangers. Le général de Lartigue, qui commande la droite française, a engagé jusqu’à son dernier homme. Il ne lui reste que la brigade de cuirassiers du général Michel : il donne l’ordre de charger.

Un seul des deux régiments doit marcher en avant. Mais tous deux s’élancent par le ravin à l’est d’Eberbach, suivis par le 6e lanciers attaché à la 4e division. Le terrain est mauvais, impossible pour une action semblable : des arbres coupés au ras du sol, des vignes épaisses comme des houblonnières, des fossés profonds, tout est obstacle pour la cavalerie.

Avertie de la charge par le bruit formidable des chevaux et des cuirasses, la ligne de tirailleurs prussiens s’éparpille sur le flanc gauche, et en face du ravin. En échelons par la droite, le 8e en avant, les colonels en tête, les lourds cavaliers s’avancent au galop, insensibles à la fusillade qui pétille de tout côté, comblant les vides à la voix des chefs, semant la route de cadavres. Arrivés à Morsbonn, ils tombent sur le 32e prussien qui vient de se déployer, renversent la compagnie qui leur fait face, et, criblés de balles, s’élancent dans les rues du village, où de nouveaux ennemis les attendent. Le 80e régiment prussien accueille par des feux de salve les cuirassiers français : des deux régiments, à peine quelques cavaliers, suivis d’une poignée de lanciers, peuvent s’échapper par le sud-est dans la direction de Durrenbach, où ils sont poursuivis par les hussards allemands.

« Telle est la charge héroïque des cuirassiers de Reichshoffen. Aujourd’hui encore, on peut suivre les traces de cette mêlée terrible. De larges tumulus marquent la place où passa notre cavalerie, d’Eberbach à Morsbronn. Espacées d’abord au point de départ, les tombes se rapprochent, et forment comme un cimetière, à mesure que l’on s’avance (Le Faure, Histoire de la guerre franco-allemande, tome I) ».

A la faveur du trouble jeté dans les rangs ennemis par la charge de nos cavaliers, le général de Lartigue fait replier son infanterie, et, sans laisser aux bataillons allemands le temps de se reformer, prévient leur attaque en ordonnant à ses troupes de reprendre l’offensive. Le mouvement réussit tout d’abord, et les colonnes ennemies, pliant devant l’attaque des nôtres, sont rejetées jusqu’à Morsbronn. Mais l’artillerie de Gunstett recommence son tir meurtrier. En outre, de nouveaux régiments prussiens viennent augmenter le nombre des combattants ennemis.

Nos troupes, cependant, ne veulent pas reculer, et s’élancent encore en avant. Elles sont, hélas, impuissantes à repousser, cette fois encore, le flot ennemi, et, sans arrêter de tirer, se replient sur Elsasshausen.

C’est autour de ce village que le maréchal concentre maintenant les trois divisions Conseil-Duménil, de Lartigue et Pelle. Mais le malheureux hameau est devenu l’objectif de l’artillerie du XIe corps. 48 canons le criblent de leurs projectiles, et l’incendient. Le maréchal de Mac-Mahon, voulant tenter un suprême effort, fait reprendre l’offensive à ses troupes. Devant l’impétuosité de l’attaque, les Prussiens faiblissent, puis reculent, tandis que nos soldats les poursuivent, sabre-baïonnette au canon. Mais de nouvelles pièces ennemies ont été mises en batterie et de leur feu infernal écrasent nos fantassins. La lutte n’est plus possible : nous battons en retraite.

Froeschwiller seul tenait encore, quand le maréchal de Mac-Mahon vit les bataillons allemands s’avancer en masse compacte contre cette position. Comprenant que toute résistance est devenue inutile, il fait appel à la division de cavalerie du général de Bonnemains, et ordonne aux quatre régiments de cuirassiers de se jeter sur l’ennemi. Au commandement de leurs chefs, les escadrons s’ébranlent. Malheureusement, le terrain se prête encore moins au déploiement de la cavalerie que celui de Morsbronn, et le 1er régiment est rompu dès le commencement par un fossé qui l’oblige à tourner bride et à chercher une autre route en éprouvant des pertes énormes, tandis que le 4e est dispersé par le feu de l’artillerie allemande avant qu’il ne voie l’ennemi. Il en est de même de l’autre brigade.

Quarante-deux bouches à feu, tirant à obus et à mitraille, lancent leurs projectiles sur nos cuirassiers, et, dans un pêle-mêle effroyable, hommes et chevaux sont abattus. Les survivants se sauvent au hasard, afin d’échapper à cette boucherie. Cette charge héroïque, comme celle de Morsbronn, ne fut pour notre armée d’aucune utilité, les escadrons n’ayant pu atteindre les positions ennemies.

Le moment décisif approche. A quatre heures, le prince royal donne l’ordre d’une attaque générale contre Froeschwiller. Elle se fait par trois côtés à la fois, et malgré une résistance acharnée, nos troupes sont obligées de se retirer. Nos bataillons, à la débandade, poursuivis par l’ennemi, battent en retraite sur Reichshoffen. La division de Lartigue, seule, a sa ligne de retraite coupée, et se voit obligée de se diriger sur Strasbourg. Mais nos soldats, bientôt rejoints par les régiments allemands, ne peuvent tenir à Reichshoffen, et reculent jusqu’à Niederbronn, où l’ennemi se heurte à la division de Lespart qui arrive de Bitche. Surpris par cette fusillade inattendue, les cavaliers ennemis font demi-tour. Il était sept heures. Niederbronn, abandonnée par nous peu après, fut occupée par les Bavarois vers huit heures du soir.

La bataille de Woerth-Froeschwiller coûta aux Français 8 000 hommes tués ou blessés, 4 000 prisonniers, 28 canons, 5 mitrailleuses, 23 fourgons de fusils et d’armes blanches, et 1 193 chevaux. Parmi les morts se trouvaient les généraux Colson, Raoult, Maire, et quatre colonels. Les Prussiens eurent 10 642 hommes hors de combat, dont 1 589 tués. Deux généraux et quinze colonels avaient été atteints. Ces chiffres témoignent de l’acharnement de cette lutte où 46 000 Français et 120 canons eurent à combattre 126 000 Allemands et 300 bouches à feu.

Pendant que les troupes du maréchal de Mac-Mahon se battaient autour de Froeschwiller, le 5e corps français, sous les ordres du général de Failly, occupait, à la gauche du maréchal, la frontière entre Bitche et Sarreguemines. On reproche à ce général d’être resté inactif pendant la journée du 6 août, et d’avoir laissé écraser le maréchal sans lui envoyer de renforts. Pour se disculper, le général de Failly répond que le maréchal lui adressa du camp de Froeschwiller, le 6 août, une lettre dans laquelle il lui prescrivait les positions qu’il devait occuper en vue de l’attaque projetée pour le 7. Les défenseurs du général de Failly expliquent, en outre, que ce dernier, tout en entendant depuis le matin le canon de Froeschwiller, ne pouvait songer à envoyer du secours à Mac-Mahon, puisque le maréchal, sous les ordres duquel il se trouvait placé depuis la veille, ne lui en demandait pas, quoiqu’il eût la ligne de chemin de fer et le télégraphe à sa disposition pour communiquer avec le chef du 5° corps, les communications n’ayant été coupées que le 6 au soir.

La bataille de Forbach – Spicheren

La bataille de Woerth-Froeschwiller n’est pas la seule qui attriste le souvenir de cette funeste journée du 6 août 1870. A la même date, notre 2e corps, sous les ordres du général Frossard, livra cette malheureuse bataille de Forbach-Spicheren qui révéla d’une façon si évidente le désarroi dans le commandement supérieur de nos troupes.

L’attaque, commencée à onze heures et demie, avait pris, dès le début, une tournure qui ne pouvait laisser de doute sur l’importance de l’action engagée ; aussi des deux côtés demanda-t-on des renforts. Jusqu’à une heure, les Français avaient conservé l’avantage, et les lignes prussiennes pliaient, quand des troupes fraîches, venues à leur secours, leur firent reprendre l’offensive. L’arrivée d’un régiment d’infanterie permit cependant à nos soldats de contenir l’ennemi.

« A trois heures, l’ennemi n’a donc fait aucun progrès sérieux, dit monsieur A. Le Faure. Partout il se maintient avec des pertes très sérieuses, énergiquement repoussé dès qu’il veut déboucher, mais trouvant dans les épaisses forêts qui bordent de tout côté le champ de bataille, une protection efficace. D’ailleurs, les Français ne songent pas à profiter de leurs avantages : pour quelques instants encore, ils ont la supériorité du nombre, une de leurs divisions (Bataille) est en réserve. Une attaque vigoureuse pourrait rejeter l’ennemi, l’obliger à une retraite immédiate. Mais le général Frossard n’est pas présent sur le champ de bataille, il s’est borné à recommander de se tenir sur la défensive, et l’on ne peut agir sans son ordre. L’heure favorable s’écoule ainsi, tandis que le commandant du 2e corps envoie dépêches sur dépêches au maréchal Bazaine et aux diverses divisions du 3e corps, pour demander un secours qui ne viendra pas (Histoire de la Guerre franco-allemande) ».

Malheureusement, la supériorité de l’artillerie allemande donne à l’ennemi un avantage marqué, et oblige nos batteries à abandonner leurs premières positions, et à se reporter en arrière. Cependant, les attaques des Allemands sont partout repoussées, et l’ennemi ne peut avancer. Mais de nouveaux renforts lui arrivent puis d’autres encore, et la résistance acharnée de nos bataillons étant impuissante à les contenir, l’ennemi commence à gagner du terrain.

« Lutte acharnée, dit monsieur A. Le Faure, où chaque pas en avant ou en arrière fait couler des flots de sang. A cheval, l’épée à la main, le général Laveaucoupet et son chef d’état-major enlèvent leurs soldats, et se jettent intrépidement au-devant de l’ennemi, chaque fois qu’il veut pousser plus avant. Sur l’Eperon (position vers laquelle les Allemands dirigent alors tous leurs efforts), les Prussiens gagnent-ils du terrain, s’efforcent-ils d’agrandir un peu l’espace qu’ils ont conquis, un vigoureux effort les repousse. Mais après ce succès, il faut revenir sur ses pas, courir sur un autre point, recommencer la lutte avec un adversaire qui se cramponne au sol, aux arbres, derrière lesquels il se masque et s’abrite, incessamment soutenu par des troupes qui n’ont pas encore combattu ».

A cinq heures, les Allemands ont visiblement gagné du terrain, et ils se préparent à attaquer l’Eperon par trois côtés à la fois. Nos troupes, faisant face à un ennemi dont le nombre grossit à chaque instant, tiennent tête partout. Après avoir subi des pertes énormes, les Allemands parviennent cependant à faire occuper l’Eperon par leur artillerie, et les Français, ne pouvant plus tenir, sont obligés de reculer. Il est cinq heures et demie, le général Frossard donne l’ordre de la retraite. La résistance pourtant ne cesse pas, elle dure, sur certains points, jusqu’à la nuit close, et les renforts réclamés ne sont pas venus.

Cette journée nous a coûté en tués, blessés ou disparus, 249 officiers et 3 829 hommes, parmi lesquels un général tué (Doëns) et quatre colonels ou lieutenants-colonels tués ou blessés. Les Prussiens ont eu 223 officiers et 4 648 hommes hors de combat, parmi lesquels le général de François, tué à l’assaut de l’Eperon.

Plus nombreux que les Allemands au commencement de l’action, les Français n’ont pas su profiter de leur avantage, et se sont laissé écraser par un ennemi dont le nombre augmentait sans cesse. A la fin de la journée, les Français étaient 30 000, contre 70 000 Prussiens. Dès une heure de l’après-midi, toutes les troupes allemandes, d’un rayon de vingt à vingt-cinq kilomètres, s’étaient mises en marche, courant au canon, et leur arrivée successive sur le champ de bataille décida la victoire.

Pendant ce temps, le général Montaudon, à la tête de la 1re division du 3e corps (Bazaine) se trouvait à Sarreguemines à environ seize kilomètres du 2e corps (Frossard), et entendait tonner le canon sans demander si son concours pouvait être utile là où l’on se battait. Toutefois, sur une dépêche du maréchal Bazaine (deux heures quarante), la division se mit en route, mais elle arriva au point qui lui avait été assigné à mi-chemin de Spicheren, à sept heures et demie, après avoir mis presque cinq heures, sur une route large, facile, sans obstacles, pour atteindre sa destination, à sept kilomètres environ de Sarreguemines.

Le général Castagny, séparé du champ de bataille par une distance de seize à dix-huit kilomètres, ayant entendu le canon vers midi, avait fait partir ses troupes dans la direction de Forbach. Elles avaient déjà franchi six kilomètres, quand un des aides de camp du général, rencontrant des paysans qui lui affirmèrent que tout allait bien, retourna auprès de son chef pour lui communiquer ce renseignement. Le général s’en contenta et ramena ses troupes dans leur campement. Vers cinq heures, le canon s’étant de nouveau fait entendre, le général Castagny remit ses régiments en route et arriva à Forbach à la nuit, alors que le 2e corps battait déjà en retraite.

Le général Metman (3e division, 3e corps) avait, dès onze heures et demie, reçu l’ordre de se porter à Bening, sur la route de Forbach : il y arriva vers trois heures et demie. Quand il atteignit Forbach, où une dépêche du général Frossard l’avait appelé en toute hâte, il était trop tard. Tout était fini.

La 4e division du 3e corps, général Decaen, était à Saint-Avold, quartier général du maréchal Bazaine. En une demi-heure, par le chemin de fer, les troupes pouvaient arriver à Forbach. Ce n’est qu’à six heures que le maréchal donna l’ordre de s’y rendre. Un train seulement put passer, emmenant un bataillon : c’est le seul renfort effectif qu’ait reçu le général Frossard (A. Le Faure, Histoire de la guerre franco allemande).

A la suite de ces échecs successifs nos frontières se trouvaient ouvertes, et les Allemands, au nombre de cinq cent mille, entraient en France. Ils y pénétraient d’autant plus facilement que le maréchal de Mac-Mahon, dans la déroute de son armée, ne songeait qu’à la retraite, et négligeait de défendre les Vosges. Ne se croyant pas en état de résister à l’ennemi, il aurait au moins dû songer à l’arrêter dans sa marche en faisant sauter le tunnel de Saverne, qui, resté intact, assurait aux Allemands la libre exploitation de la grande ligne de chemins de fer qui, de Strasbourg à Paris, allait leur permettre de transporter leurs approvisionnements et leur matériel de guerre, sans encombre, jusqu’au point où s’étendait leur occupation, à Nancy d’abord, à Paris ensuite.

La Compagnie du chemin de fer de l’Est avait demandé, dès le 18 juillet, au ministre de la guerre, s’il ne jugeait pas utile de préparer des fourneaux de mines, pour pouvoir faire sauter, en cas de besoin, les souterrains des Vosges. Le ministre donna son approbation, et les travaux furent exécutés. Mais la Compagnie ne pouvait, de sa seule autorité, faire charger les mines. D’autre part, en l’absence d’ordres supérieurs, les autorités locales n’osant rien prendre sur elles, deux ou trois jours furent ainsi perdus.

« Lorsqu’enfin, à Paris, on sut que Mac-Mahon et de Failly ne se reformaient pas, comme on le supposait, sur le versant oriental des Vosges, des instructions furent lancées pour la destruction des ouvrages. Il était trop tard : ceux-ci étaient occupés par les Allemands, dont rien n’égala la joie, dit un de leurs historiens, lorsqu’ils découvrirent qu aucun obstacle n’arrêtait leur marche dans la traversée de la ligne des Vosges (Jacqmin, Les Chemins de fer pendant la guerre de 1870-1871) ».

De Niederbronn, où il arriva le soir de la bataille de Woerth-Froeschwiller, et qu’il abandonna une heure à peine avant l’arrivée d’un corps bavarois, le maréchal de Mac-Mahon se retira sur Saverne, où il était le 7. Le 8, il atteignit Sarrebourg, abandonnant décidément les Vosges. L’Empereur lui avait télégraphié le 7 de se retirer sur Châlons. Le général de Failly, prévenu le 6 au soir de la perte de la bataille de Woerth, avait également reçu le 7 l’ordre de se replier sur Châlons, tandis que, du quartier impérial, on avait télégraphié au général Frossard de se retirer sous Metz, où les 2e, 3e, 4e corps et la garde allaient former une armée « destinée soit à arrêter celle du prince Charles, soit à se jeter sur le flanc ou les derrières de celle qui paraît devoir pénétrer par Saverne ». Le 6e corps, alors en formation, sous les ordres du maréchal Canrobert, reçut l’ordre de rejoindre l’armée de Metz.

Le 9 août, l’Empereur plaçait les 2e, 3e et 4e corps sous les ordres du maréchal Bazaine, celui-ci fut remplacé à la tête du 3e corps par le général Decaen. Dans un conseil tenu, le même jour, entre l’Empereur, le général Changarnier et le maréchal Bazaine, il fut décidé que l’armée de Metz s’établirait sur la rive gauche de la Nied française (à l’est de Metz) et qu’elle s’y fortifierait afin d’arrêter l’ennemi dans sa marche.

Le 10, les troupes occupaient leurs positions, lorsqu’une dépêche de l’Impératrice prévint l’Empereur que les Ière et IIe armées prussiennes (général de Steinmetz et prince Frédéric-Charles) avaient fait leur jonction, et que l’armée de Metz allait se trouver en face de 300 000 Allemands. On abandonna alors l’idée d’une bataille à livrer sur la Nied, et les ordres furent donnés en vue d’une concentration des troupes autour de Metz. On voulut attendre également l’arrivée du 6e corps (Canrobert). Le maréchal arriva à Metz le 12, mais le 6e corps n’y vint qu’en partie.

Des ordres contradictoires avaient fait transporter les troupes d’abord de Châlons à Nancy, et ce n’est que le 7 que la Compagnie de l’Est reçut l’ordre d’avoir à diriger sur Metz tout le 6e corps. L’encombrement qui se produisit fut la cause des lenteurs qui l’empêchèrent d’arriver jusqu’à Metz au complet. La voie avait été coupée par les Allemands, dans la nuit du 11 au 12, et une partie des trains, transportant hommes et matériel, fut obligée de rebrousser chemin.

Le 12, un nouveau plan fut adopté. Napoléon III, se rendant enfin compte de son insuffisance comme homme de guerre, remit le commandement en chef de l’armée entre les mains du maréchal Bazaine, avec mission de se replier sur Châlons par la route de Verdun. C’était, depuis le 7, c’est-à-dire en cinq jours, le troisième plan accepté par l’Empereur.

Le départ de Metz fut fixé au 14, au point du jour. Mais, comme on ne fut pas prêt à temps, les troupes ne se mirent en mouvement qu’à onze heures, et avec une lenteur telle que le 3e corps (général Decaen), la garde et la division Grenier (4e corps) n’avaient pas encore quitté leurs positions autour de Metz vers quatre heures, lorsque les éclaireurs de la Ière armée allemande vinrent surprendre les mouvements de retraite de nos troupes.

La bataille de Borny

Le général de Goltz, commandant l’avant-garde ennemie, donna immédiatement l’ordre d’attaquer la 1ère division de notre 3e corps placé près du village de Borny. Au bruit du canon, la 4 e division, déjà en route pour Verdun, fait demi-tour et accourt au pas de charge. Les Français ne tardent pas à prendre l’avantage, mais le maréchal Bazaine, présent sur le champ de bataille, ne veut pas en profiter dans la crainte de retarder notre marche sur Verdun, et il ordonne au général Decaen de se contenter de maintenir l’ennemi, en ne lâchant que pied à pied, mais sans chercher à pousser en avant. L’action, cependant, s’engage de plus en plus, Français et Allemands reçoivent des renforts, et des deux côtés, on se bat avec acharnement.

60 canons prussiens sont en ligne sur une étendue ne dépassant pas trois kilomètres, et nous causent beaucoup de pertes, quoique nos batteries et notre infanterie leur répondent par un feu très soutenu. Nos chassepots surtout, font dans les rangs ennemis des trouées terribles et tuent un grand nombre d’officiers. La nuit seule met fin au combat.

A Borny, comme à Forbach, les Français étaient plus nombreux que les Allemands au commencement de la bataille, mais à la fin de la journée, ils étaient 50 000 contre 70 000 Prussiens. Les pertes de l’ennemi s’élevaient à 5 000 hommes, dont 1 200 morts. Les nôtres s’élevaient à 3 000 hommes, dont 500 morts.

Le général Decaen, blessé une première fois au genou, avait refusé d’abandonner le champ de bataille. Atteint une seconde fois une heure après, il fut emporte sur une civière, et mourut quelques jours plus tard. Le maréchal Bazaine fut atteint à l’épaule par un éclat d’obus, les généraux de Castagny, de Clérembault et Duplessis furent blessés.

Nous restions maîtres du champ de bataille, mais l’ennemi avait réussi à retarder de douze heures notre retraite sur Verdun. Cela ne fut pas la seule perte de temps qu’on eut à déplorer pendant cette malheureuse marche sur Verdun. L’état-major français avait négligé de prendre les dispositions indispensables. L’encombrement qui en résulta arrêta la marche de l’armée et fut la cause d’un autre retard de vingt-quatre heures.

Le désordre était tel, que le 15 août au soir nos têtes de colonnes n’arrivèrent qu’à Rézonville et à Vionville, à dix kilomètres de Metz, pendant que les Allemands, avançant à marches rapides, nous suivaient de près, et inquiétaient déjà notre arrière-garde.

La bataille de Mars-la-Tour ou de Rézonville ou de Vionville

Le 16 au matin, la division de cavalerie placée en première ligne, sous les ordres du général de Forton, campait en avant du village de Vionville, et se laissait surprendre, vers huit heures et demie, par une division de cavalerie du prince Frédéric-Charles. Lorsque les premiers obus tombèrent dans le village, ce fut parmi les voituriers civils qui accompagnaient l’armée un sauve-qui-peut général. De nombreux chevaux s’échappèrent, et, effrayés, galopèrent dans tous les sens à travers les bivouacs de l’infanterie. La panique, heureusement, ne gagna pas les troupes, l’ordre fut bientôt rétabli, et notre artillerie ne tarda pas à répondre au feu de l’ennemi.

Le terrain, sur lequel s’engageait l’action, est coupé par la route de Rézonville à Verdun. Les trois villages de Gravelotte, Rézonville et Vionville se trouvent sur cette voie, à laquelle la ligne française était perpendiculaire. A gauche de la route le 2e corps (Frossard), à droite le 6e corps, plus à droite le 3e, puis le 4e corps.

Le but des Allemands est de couper la route de Verdun, et de rejeter l’armée de Bazaine sur Metz. L’attaque, commencée à Vionville, s’est rapidement développée et s’étend maintenant sur une ligne allant de l’est au nord-ouest, formant un arc de cercle jusqu’à Mars-la-Tour. De part et d’autre, on se bat avec acharnement, la supériorité de l’artillerie ennemie rend notre position difficile, et, à onze heures, notre aile droite faiblit. Les Prussiens veulent en profiter pour se porter en avant, lorsque les cuirassiers de la garde, appelés par le maréchal Bazaine, s’avancent et, par une charge impétueuse, essaient de les arrêter. Le tir de l’infanterie ennemie les oblige à faire demi-tour, laissant 22 officiers et 244 sous-officiers et soldats sur le champ de bataille.

Mais les Allemands, à leur tour chargent nos cuirassiers, et, les poursuivant jusque dans nos rangs, tombent à l’improviste sur l’état-major du maréchal Bazaine, qu’ils dispersent. Le maréchal, ainsi que ses officiers, sont obligés de se servir de leurs sabres, et un officier allemand galope pendant quelque temps près de Bazaine, sans se douter que le général en chef se trouvait ainsi à sa portée. C’est grâce au couvre-nuque blanc qui lui cachait la tête, que le maréchal ne fut pas reconnu.

Cependant, le 3e bataillon de chasseurs à pied dirige un feu nourri contre les cavaliers allemands, que l’arrivée du 5e hussards français ne tarde pas à mettre en déroute. La 6e division de cavalerie allemande, qui veut réparer l’insuccès de la 13e brigade, est également répoussée, avec des pertes considérables.

L’entrée en ligne du général Bourbaki avec deux divisions de la garde, soutenues par le 6e corps, rend alors la situation de l’ennemi fort difficile. Mais le général commandant le IIIe corps s’aperçoit du danger, et donne l’ordre d’attaquer le 6e corps français. Cette attaque ne réussissant pas, ordre est donné à la 12e brigade de cavalerie de se porter au secours des troupes du IIIe corps et de charger notre 6e corps. Sans se laisser arrêter par le feu meurtrier de notre infanterie, les Allemands se précipitent sur nos lignes, et atteignent nos batteries. Mais, rapidement rejoints par une brigade française, ils sont mis en déroute, et obligés de rebrousser chemin. Des deux régiments allemands, il n’est resté que 13 officiers et 150 hommes.

Français et Allemands ont reçu des renforts, et la lutte est devenue plus opiniâtre. Vers cinq heures, la 38e brigade prussienne, prenant l’offensive contre notre 4e corps, est obligée de battre en retraite, après avoir perdu en quelques instants 72 officiers et 2.500 soldats, dont 300 prisonniers. Un régiment de dragons, venu pour dégager la 38e brigade, est également repoussé, et laisse plus du tiers de son effectif sur le terrain.

La situation des trois régiments ennemis est compromise : sur l’ordre du général de Voigts-Rhetz, du Xe corps, six régiments de cavalerie se précipitent à leur secours. Le général de Ladmirault a vu le danger, il prévient le général Legrand qui accourt avec trois régiments de cavalerie. Les généraux de France et du Barail, avec la brigade et le 2e chasseurs d’Afrique, se préparent également à combattre.

A huit cents mètres en avant, on aperçoit, immobiles sur une crête, les régiments allemands, auxquels se sont joints les débris de la brigade de la garde. Un officier conseille d’entamer cette masse profonde avec le chassepot. « Au sabre ! » s’écrie le général Legrand, et, les hussards en tête, nos escadrons partent à fond de train. A vingt pas, les Prussiens déchargent leurs mousquetons, et aussitôt les sabres jouent. L’ennemi frappe du taillant, nous, de la pointe. Les officiers allemands ne tardent pas à reconnaître la supériorité que cette tactique assure aux Français, et ils crient à leurs hommes d’imiter nos cavaliers.

Essoufflés par une course fournie à pleine allure, nos chevaux se brisent contre cette lourde troupe. A la tête de quelques hussards, le général de Montaigu pénètre dans les rangs, mais il est blessé, terrassé et pris. Le général Legrand roule percé de coups. Un nouveau régiment allemand tombe sur les Français.

Mais voici venir la brigade de la garde. D’un furieux élan, les lanciers traversent les dragons allemands. Malheureusement, ils viennent donner dans la droite des cavaliers du général Legrand, et sont pris, à cause de leurs habits bleus, pour des Prussiens. Témoins de cette méprise, les uhlans se précipitent sur l’escadron de droite des lanciers, mais les dragons de la garde se jettent à leur tour sur le flanc des uhlans.

La mêlée devient indescriptible, furieuse. Au milieu de cette poussière qui aveugle, on n’y voit plus ; les sabres frappent sans relâche, tuent presque au hasard. Dans cette masse confuse qui tourbillonne et se mêle à ce point qu’on ne peut distinguer les Français des Prussiens, des hussards, puis des cuirassiers allemands, font de larges trouées, tandis que nos infatigables chasseurs d’Afrique, se jettent au plus épais de la mêlée. 

Huit mille cavaliers s’entretuent au milieu des hourras et du choc formidable du fer. Le général de France veut arrêter ce carnage. Il fait sonner le ralliement, et le tourbillon s’avance vers le ravin. Des deux côtés, on s’arrête : les trompettes appellent les cavaliers qui, acharnés à la lutte, ont peine à s’arracher à la mêlée.

A gauche les chasseurs d’Afrique, à droite des cavaliers démontés, font feu sur l’ennemi. Enfin, un bataillon posté par le général de Ladmirault, sur la pente du ravin, tient à distance les escadrons allemands. Les régiments du général Clérambault (3e corps), arrivés en toute hâte, chargent à leur tour. Mais l’ennemi ne les attend pas, et un escadron du 4e dragons, qui se jette en fourrageurs sur son flanc, échange les derniers coups de sabre de cette lutte gigantesque (A. Le Faure, Histoire de la guerre franco-allemande).

Malheureusement, le maréchal Bazaine n’avait pas été prévenu de l’arrivée du 4e corps, et, ignorant l’importance de l’action qui s’était engagée à notre aile droite, il ne pouvait profiter de l’avantage que nous avions de ce côté.La situation était moins bonne à notre gauche, quoique l’ennemi n’eût pas gagné du terrain. A la nuit, la lutte semblait terminée, lorsqu’à huit heures, le prince Frédéric-Charles, qui, depuis trois heures de l’après-midi, dirigeait lui-même la bataille (il était accouru de Pont-à-Mousson après avoir franchi 27 kilomètres en une heure), ordonna la reprise du combat. La résistance qu’opposèrent nos troupes obligea l’ennemi à se retirer.

D’après le général Niox, l’effectif des combattants peut être évalué à 95 000 hommes pour les Allemands, à 135 000 pour les Français. Les Allemands eurent 16 000 hommes mis hors de combat, dont 4 500 tués. Les pertes des Français s’élevèrent à peu près au même chiffre, dont 1 400 tués et 5 000 disparus.

Aucun des adversaires ne pouvait s’attribuer la victoire, mais les Allemands avaient atteint leur but : empêcher l’armée française de continuer sa marche sur Verdun.

Les lignes françaises qui, le matin, s’étendaient perpendiculairement à la route de Rézonville à Mars-la-Tour, se trouvaient le soir échelonnées parallèlement à cette route, et faisant face aux lignes prussiennes. Les deux armées couchèrent sur le terrain. De part et d’autre, on s’attendait à recommencer la bataille le lendemain. Mais, à la grande surprise de chacun, le maréchal Bazaine donna l’ordre de se replier sur Metz, sous prétexte de se ravitailler.

« Abandonner ainsi le terrain, c’était, en quelque sorte, s’avouer vaincu » dit le général Niox. L’armée en éprouva une grande tristesse et se demanda, dès ce moment, si la confiance mise dans le maréchal Bazaine était justifiée.

Le général Soleille, commandant en chef de l’artillerie, avait averti Bazaine que l’armée manquait de munitions, et le maréchal accepta cette nouvelle sans la vérifier, quoique sur les 106 000 coups de canon que l’armée avait emportés de Metz, 26 000 seulement eussent été tirés ! Bazaine se souciait moins de marcher sur Verdun que de rester autour de Metz. Sa préoccupation constante était de maintenir ses communications de ce côté.

La bataille de Saint-Privat ou de Gravelotte

Des deux routes conduisant à Verdun, une seule, la plus longue, celle de Briey, nous restait. Les Prussiens avaient pour objectif de nous la couper. Les mouvements que Bazaine prescrivait le 17 au matin leur en facilitèrent la tâche.

En exécution des ordres donnés par le maréchal Bazaine, l’armée française s’étendait, le 18 août au matin, sur une ligne allant de Sainte-Ruffine, en face de Gravelotte, jusqu’à Saint-Privat-la-Montagne, cette dernière position dominant la route de Verdun.

En face de Gravelotte se trouvait le 2e corps (Frossard). Le 3e corps (Leboeuf) reliait le 2e corps au 4° corps (Ladmirault), celui-ci étant à Amanvilliers. Le 6e corps (Canrobert) occupait Saint-Privat. Les 2e, 3e et 4e corps avaient une ligne de réserve, formée par la garde impériale, tandis que le 6e corps, qui aurait dû être chargé de nous conserver à tout prix la seule route de Verdun dont nous pouvions disposer, fut laissé à ses propres forces, alors que le maréchal Canrobert n’avait pas toute son artillerie, puisqu’une partie en était restée à Châlons.

Pendant que notre armée continuait de reculer, l’état-major prussien, toujours tenu au courant des mouvements des Français, réglait la marche des troupes allemandes au fur et à mesure, et d’après les positions que prenaient nos régiments. Les mouvements de l’ennemi s’exécutèrent ainsi méthodiquement pendant la journée du 17, dès que les Prussiens se furent assurés que nous abandonnions le champ de bataille, et furent repris le 18 à quatre heures du matin. A dix heures et demie, les ordres furent donnés pour les dispositions à prendre en vue de la bataille. Le roi de Prusse, accompagné du général de Moltke, était arrivé le 10 au soir, et avait pris la direction générale des opérations.

Le maréchal Bazaine avait établi son quartier général à Plappeville, près de Metz, à sept kilomètres en arrière du champ de bataille. Le 18, vers six heures du matin, le maréchal Leboeuf le prévenait des mouvements de l’ennemi. Il l’en avisait une seconde fois à neuf heures. A l’aile droite, les mêmes mouvements furent signalés au maréchal Bazaine par le commandant du 6e corps. Des travaux de défense avaient été faits sur toute la ligne : on attendait l’ennemi.

A onze heures, le premier coup de canon se fait entendre : c’est le IXe corps prussien qui ouvre le feu contre notre 4e corps. Celui-ci occupe, à Amanvilliers, le centre de notre ligne, d’où l’action s’étend rapidement sur notre aile droite, jusqu’à Saint-Privat. Elle a commencé également sur notre gauche, mais l’effort principal est dirigé contre notre centre et notre aile droite, où la position extrême du 6e corps, Saint-Privat et Sainte-Marie-aux-Chênes, est défendue seulement par une batterie et le 94e de ligne. Le tir de l’ennemi a augmenté d’intensité, et à trois heures, d’Amanvilliers à Sainte-Marie-aux-Chênes, nos troupes ont à supporter le feu de 300 canons prussiens tirant à la fois. Les villages de Sainte-Marie-aux-Chênes et de Saint-Privat sont, eux seuls, exposés aux projectiles de 84 pièces. A trois heures et demie, la position n’étant plus tenante à Sainte-Marie-aux- Chênes, le colonel de Geslin rallie ses braves troupiers, et sous le tir acharné de l’ennemi, se replie sur Saint-Privat.

Pendant que l’aile droite française lutte ainsi contre une artillerie bien supérieure, l’aile gauche résiste vigoureusement aux attaques répétées de l’ennemi, et les repousse avec succès. La situation des Allemands est, à un moment, si critique, qu’une panique se produit, et que des préparatifs se font en vue de la retraite. Mais le général de Steinmetz a demandé des renforts, et l’entrée en ligne du IIe corps (armée du prince Frédéric-Charles) fait reprendre l’offensive aux Prussiens.

Refoulés encore et poursuivis par nos soldats, ils sont pris de panique, s’enfuient en désordre, et, se culbutant les uns les autres, roulent au fond d’un ravin. La tentative n’est plus renouvelée, et la situation de notre armée est bonne de ce côté, quoique les 2e et 3e corps aient eu à supporter le choc de trois corps allemands.

Il n’en est pas de même à notre aile droite, où jusque vers cinq heures, 300 canons ont dirigé leur feu infernal contre Saint-Privat, défendu seulement par les 66 pièces dont disposait le 6e corps. Encore notre tir a-t-il dû se ralentir de plus en plus, faute de munitions. Les Allemands, profitant de la mollesse de la riposte, tentent alors contre notre droite un mouvement tournant. Heureusement, le général de Ladmirault a envoyé quelques caissons de munitions et une brigade de dragons au secours du 6e corps, permettant ainsi à Canrobert d’opposer à l’ennemi une résistance plus efficace.

C’est la garde prussienne, sous les ordres du prince de Wurtemberg, qui donne le signal de l’attaque : « Trois brigades sont en ligne, s’avançant dans un ordre admirable » dit monsieur A. Le Faure.

Mais nos artilleurs ont épuisé leurs munitions, ils ne peuvent plus prêter leur appui aux fantassins. Ceux-ci attendent de pied ferme que l’ennemi se soit rapproché et se trouve plus à portée des chassepots. Nos soldats, impatients, sont à leur poste : jardins, haies, palissades, les pierres même, tout leur sert d’abri, et le maréchal Canrobert a de la peine à empêcher ses hommes de tirer. Enfin, voici les Allemands, et le signal est donné.

En quelques instants, la moitié des officiers allemands tombent frappés par nos balles, et le feu de notre infanterie fait dansles rangs ennemis d’effrayants ravages. Le prince de Wurtemberg qui, sur une hauteur, suit les mouvements de l’action, ordonne la retraite. Cependant, les canons prussiens n’ont pas cessé de lancer leurs projectiles contre Saint-Privat et le 6e corps, dont près de 5 000 hommes sont déjà hors de combat.

Le village est en feu, les soldats n’ont ni mangé ni bu de la journée, et, encouragés par l’exemple que leur donne le maréchal Canrobert, ils tiennent encore, luttant contre un ennemi supérieur en nombre et protégé par une puissante artillerie.

Mais les Prussiens ne se sont retirés que pour revenir, le prince de Wurtemberg a donné l’ordre au XIIe corps (saxon) d’opérer contre le 6e corps le mouvement tournant projeté dès le matin. L’attaque ne recommencera que lorsque le mouvement tournant sera accompli, et que le XIIe corps sera en mesure d’y concourir en nous attaquant par le flanc.

Elle se fait vers sept heures, et par trois côtés à la fois. 30 000 hommes, soutenus par une artillerie formidable, s’acharnent contre ce village en ruines, et les efforts les plus héroïques de nos braves soldats sont impuissants à résister à un pareil choc. Le 6e corps est obligé de se replier. Il le fait en bon ordre, protégé par deux régiments, le 100e et le 94e de ligne, auxquels viennent bientôt s’ajouter sept batteries d’artillerie, qui arrêtent la poursuite de l’ennemi. Le maréchal Canrobert avait demandé des renforts à Bazaine, il l’avait averti de la difficulté qu’il avait à se maintenir dans ses positions. Mais Bazaine ne s’était occupé que de l’aile gauche, de celle qui se trouvait le mieux soutenue, oubliant le centre et l’aile droite, contre lesquels l’ennemi dirigea son principal effort à la fin de la journée.

Le général en chef français négligea d’imprimer à la bataille une direction quelconque. Il laissa chaque commandant de corps d’armée à son initiative personnelle, sans chercher à relier l’action d’un corps à celle du corps voisin. C’est ainsi que l’aile gauche et sa réserve avaient ignoré la position critique du 6e puis du 4° corps, et n’avaient pu les soutenir.

Les Allemands, au contraire, avaient un plan d’ensemble qui fut ponctuellement suivi et observé jusqu’à la fin. Mais leurs dispositions n’auraient pas réussi, grâce à la vaillance du 6e corps, si le maréchal Canrobert avait obtenu les renforts qu’il demandait.

Qui sait ? Le XIIe corps aurait peut-être été coupé du reste de l’armée allemande, et la défaite de l’aile gauche aurait sans doute entraîné celle de l’aile droite, déjà fortement ébranlée. Une victoire, ce jour-là, aurait pu avoir pour nous des conséquences immenses. C’eût, peut-être, été le salut. L’inexplicable et incompréhensible incurie de Bazaine en a décidé autrement.

Les Allemands avaient mis en ligne 180 000 hommes, les Français 120 000. LesAllemands perdirent 900 officiers et 20 000 hommes, dont plus de 5 000 tués. Les Français eurent 13 000 hommes mis hors de combat, dont 589 officiers, 1 200 hommes tués, et 6 000 disparus.

Le lendemain 19 août, les troupes françaises se replièrent sous Metz, où le maréchal Bazaine se laissa investir.

Pour de plus amples renseignements sur ce conflit, un blog à visiter. Les cartes accompagnant l’article proviennent de ce blog et sont publiées avec l’aimable autorisation de l’administrateur.

Juillet 1870 : la tension monte entre la France et la Prusse

Napoleon IIIL'imperatrice EugénieGuillaume I de PrusseLeopold von HohenzollernOtto von BismackCarte satirique d'Europe en 1870

 

D’après la monographie de Sylvain Blot – Napoléon III (1808-1873)
Société d’éditions littéraires (Paris) – 1889

Juillet 1870 : la vacance du trône d’Espagne et l’incident diplomatique entre la France et la Prusse.

Les échecs successifs qu’avait subit la politique extérieure de Napoléon III, la situation prépondérante de la Prusse en Allemagne depuis Sadowa avaient rendu la guerre inévitable. Personne en Europe ne se le dissimulait.

En France, on ne s’en souciait pas autrement ; la valeur de notre armée n’était-elle pas universellement reconnue ? Nos troupes n’avaient-elles pas vaincu partout où on les avait fait combattre, sous la Restauration, sous la Monarchie de Juillet, sous le second Empire ? Survienne une guerre avec la Prusse, nous vaincrons encore, disait-on, et l’Allemagne du Sud ne demandera pas mieux que de se joindre à nous contre la Prusse dès que nous aurons franchi le Rhin. Quant à l’entrée de nos troupes en Allemagne, personne chez nous n’aurait osé en douter. C’est dans cet état d’esprit que se trouvait la France en 1870, sans que le gouvernement impérial songeât à mettre nos frontières de l’Est à l’abri d’une surprise et à préparer notre armée à assurer la sécurité du pays.

Il n’en était pas de même en Prusse où l’année 1870 s’annonçait grosse de difficultés. Depuis 1866, les impôts avaient augmenté dans toute l’Allemagne et partout les dépenses excédaient les ressources du pays. En Wurtemberg et en Bavière, le parti autonomiste s’agitait, l’hégémonie prussienne, avec les charges qui en étaient la conséquence, commençait à peser aux populations du Sud. Les traités d’alliance signés au lendemain de Sadowa étaient menacés et une diversion était devenue nécessaire. « Tout poussait la Prusse à la guerre contre la France, dit monsieur Albert Sorel, mais toutes les combinaisons de la Prusse en vue de cette guerre exigeaient qu’elle fût déclarée par la France. Jamais nous ne vous ferons la guerre, disait monsieur de Bismarck à l’attaché militaire français ; il faudra que vous veniez nous tirer des coups de fusil chez nous, à bout portant ». (A. Sorel – Histoire diplomatique de la guerre franco-allemande).

Ces protestations pacifiques, que monsieur de Bismarck prodiguait si volontiers, n’empêchèrent pas la Prusse de parfaire son armement en prévision d’une guerre désirée, qu’elle ne provoquerait pas, mais devant laquelle elle ne reculerait pas.

L’offre de la couronne espagnole, faite par le maréchal Prim, à un prince de Hohenzollern, cousin du roi de Prusse et officier de cavalerie dans l’armée prussienne, fut pour monsieur de Bismarck l’occasion souhaitée, sinon recherchée. L’affaire fut tenue secrète, on voulait l’envisager comme une question n’intéressant que les parents, le roi de Prusse intervenait comme chef de la famille des Hohenzollern et non comme roi. Monsieur de Bismarck était, du reste, à Varzin, et semblait ne pas être tenu au courant des négociations.

Des indiscrétions, cependant, avaient été commises, l’affaire avait transpiré à Berlin, à Paris, sans que le gouvernement français s’en inquiétât outre mesure. A monsieur Benedetti, notre ambassadeur à Berlin, monsieur de Thiele, ministre d’Etat du roi de Prusse, déclara que le gouvernement prussien n’avait connaissance de rien ; et il disait vrai, puisque tout se passait en dehors de l’action gouvernementale.

La nouvelle officielle de l’acceptation du prince Léopold de Hohenzollern fut annoncée au gouvernement français par son ambassadeur à Madrid. Ce fut pour la cour impériale, alors à Saint-Cloud, une grande surprise ; à Paris, elle provoqua une vive émotion, et le 5 juillet, le duc de Gramont, ministre des affaires étrangères, déclarait à l’ambassadeur d’Angleterre que le « dessein de mettre la couronne d’Espagne sur une tête prussienne n’étant rien moins qu’une insulte à la France, la France ne la supporterait pas ».

Le même jour, monsieur Cochery, député de l’opposition, donna lecture de la demande d’interpellation suivante, signée par plusieurs de ses collègues : « Nous demandons à interpeller le gouvernement sur la candidature éventuelle d’un prince de la famille royale de Prusse au trône d’Espagne ». Le but de cette interpellation était d’empêcher le gouvernement de s’engager sans la participation des représentants du pays. Le duc de Gramont demanda à répondre le lendemain.

Le même jour (5 juillet), monsieur Benedetti, ambassadeur de France à Berlin, reçut une dépêche de monsieur de Gramont l’invitant à se rendre auprès du roi de Prusse, à Ems, pour le prier d’intervenir auprès du prince de hohenzollern et de lui conseiller de revenir sur son acceptation de la couronne d’Espagne. A cette dépêche était jointe une lettre particulière, dans laquelle monsieur de Gramont disait à monsieur Benedetti de demander au roi de Prusse une déclaration d’après laquelle le gouvernement prussien « n’approuvait pas l’acceptation du prince de Hohenzollern, et lui donnait l’ordre de revenir sur cette détermination ».

Le 6 juillet, en présence du corps diplomatique, au grand complet dans la tribune qui lui était réservée, le duc de Gramont lut au corps législatif une déclaration qui ne laissait plus de doute sur les intentions belliqueuses du gouvernement impérial. « Nous n’avons cessé de témoigner nos sympathies à la nation espagnole, dit le ministre, et d’éviter tout ce qui aurait pu avoir les apparences d’une immixtion quelconque dans les affaires d’une noble et grande nation, en plein exercice de sa souveraineté. Nous persisterons dans cette conduite ; mais nous ne croyons pas que le respect des droits d’un peuple voisin nous oblige à souffrir qu’une puissance étrangère, en plaçant un de ses princes sur le trône de Charles-Quint, puisse déranger à notre détriment l’équilibre actuel des forces en Europe, et mettre en péril les intérêts et l’honneur de la France. Cette éventualité, nous en avons le ferme espoir, ne se réalisera pas. Pour l’empêcher, nous comptons à la fois sur la sagesse du peuple allemand et sur l’amitié du peuple espagnol. S’il en était autrement, forts de votre appui, dit monsieur de Gramont en s’adressant aux députés, et de celui de la nation, nous saurions remplir notre devoir sans hésitation et sans faiblesse ».

Le roi de Prusse avait demandé à se concerter avec les princes de Hohenzollern, avant de communiquer sa réponse à notre ambassadeur. Mais le gouvernement français était pressé, il prévoyait que, par ses exigences, la guerre serait difficilement évitée, et il avait peur de se laisser devancer par la Prusse. Monsieur de Gramont avait écrit à monsieur Benedetti qu’il « fallait prendre les devants dans le cas d’une réponse non satisfaisante, et, dès samedi, commencer les mouvements de troupes pour entrer en campagne dans quinze jours ».

Cependant le roi de Prusse paraissait disposé à nous accorder le désistement du prince Léopold. D’après les déclarations de monsieur Benedetti, il y était poussé par l’attitude de l’Europe qui trouvait mauvais qu’on cherchât querelle à la France. Toutefois, Guillaume Ier voulait que ce désistement fut fait sans qu’il se compromît personnellement : « Le gouvernement prussien n’est intervenu en aucune façon dans la candidature Hohenzollern, dit-il, le 9 juillet, à monsieur Benedetti ; quant à moi, n’en ayant pas pris l’initiative comme roi, je puis comme parent, en approuver l’abandon, mais sans aller au delà ». Il voulait que le prince Léopold se désistât lui-même, tandis que le gouvernement français demandait que la renonciation se présentât comme décidée grâce à la pression du roi de Prusse.

Le 11 juillet, les dépêches de monsieur de Gramont à notre ambassadeur devinrent plus pressantes. Le 12, il lui recommanda de faire son possible afin que la renonciation du prince de Hohenzollern soit « annoncée, communiquée ou transmise par le roi de Prusse ou par son gouvernement. C’est pour nous de la plus haute importance. La participation du roi doit, à tout prix, être consentie par lui, ou résulter des faits d’une manière suffisante. » Ce jour-là, l’ambassadeur d’Espagne à Paris communiqua au gouvernement français un télégramme de Madrid, annonçant que le prince de Hohenzollern renonçait au trône d’Espagne ; et que le roi de Prusse approuvait sa résolution. La question semblant alors recevoir une solution pacifique, la nouvelle s’en répandit rapidement à la bourse et y fut accueillie par une hausse considérable sur les fonds publics. Le gouvernement, cependant, n’était pas satisfait ; il était sous le coup d’une menace d’interpellation de la part de monsieur Clément Duvernois, un des familiers des Tuileries, qui, au nom de la droite, avait demandé à interpeller le ministre « sur les garanties stipulées par lui pour éviter le retour de complications successives avec la Prusse ».

Le même soir (12 juillet), monsieur de Gramont, télégraphiant à monsieur Benedetti que le prince Léopold s’était désisté, ajouta : « Pour que cette renonciation produise son effet, il paraît nécessaire que le roi de Prusse s’y associe et nous donne l’assurance qu’il n autoriserait pas de nouveau cette candidature ». Le ministre des affaires étrangères satisfaisait ainsi les députés de la Droite relativement aux garanties qu’ils demandaient pour l’avenir.

Le 13 au matin, monsieur Benedetti rencontra Guillaume Ier pendant sa promenade. Il lui communiqua qu’il avait reçu de son gouvernement une dépêche lui annonçant le désistement du prince de Hohenzollern, et, se conformant à la dernière dépêche de monsieur de Gramont, il transmit au roi de Prusse les nouvelles exigences du gouvernement français. Guillaume Ier refusa d’y accéder, et convint avec monsieur Benedetti qu’il l’inviterait à se rendre auprès de lui dès que la dépêche du prince de Hohenzollern lui serait parvenue.

Mais le roi de Prusse changea d’avis, et, au lieu de recevoir monsieur Benedetti, dépêcha auprès de lui un aide de camp, chargé d’une mission dont ce dernier rendit compte dans le rapport officiel suivant : « Sa Majesté avait reçu, depuis une heure, par suite d’une communication écrite du prince de Hohenzollern, venant de Sigmaringen, l’entière confirmation de ce que le comte Benedetti lui avait dit le matin avoir appris directement de Paris, relativement à la renonciation du prince Léopold à la candidature au trône d’Espagne. Sa Majesté considérait, par cela même, cette affaire comme terminée.
Le comte Benedetti, après que je lui eus transmis l’objet de ma mission, me déclara ce que, depuis son entretien avec le Roi, il avait reçu de monsieur de Gramont une nouvelle dépêche par laquelle il était chargé de demander une audience au Roi, et de soumettre de nouveau à Sa Majesté le désir du gouvernement français, savoir : 1° que Sa Majesté approuvât la renonciation du prince de Hohenzollern ; 2° qu’elle fournît l’assurance que, dans l’avenir, cette candidature ne serait pas de nouveau soulevée.
A cela le Roi fit répondre au comte, par mon intermédiaire, que Sa Majesté approuvait la renonciation du prince Léopold, dans le même esprit et dans le même sens qu’il l’avait fait à l’égard de l’acceptation de sa candidature. Quant au second point – engagement pour l’avenir – le Roi ne pouvait que se référer à ce qu’il avait lui-même répondu, le matin, au comte Benedetti.
Le comte accueillit avec reconnaissance cette déclaration de Sa Majesté, et dit qu’il la transmettrait à son gouvernement, ainsi qu’il y était autorisé. Mais, pour le second point, il devait, ayant reçu à cet égard des instructions formelles par la dépêche de monsieur de Gramont, maintenir sa demande d’un nouvel entretien avec le Roi, ne serait-ce que pour s’entendre répéter par Sa Majesté ce qu’elle lui avait déjà dit, d’autant plus que cette dernière dépêche contenait des arguments qu’il devait soumettre au Roi. A la suite de cette entrevue, le Roi m’envoya une troisième fois auprès du comte Benedetti, après dîner, vers cinq heures et demie, pour lui répondre que Sa Majesté était obligée de refuser catégoriquement de s’engager dans une nouvelle discussion au sujet du second point – engagements et assurances pour l’avenir ; que ce qu’il avait dit le matin était son dernier mot dans cette affaire, et que le comte pouvait s’en tenir absolument à ces paroles.
Sur l’assurance qu’il ne fallait pas compter sur l’arrivée du comte de Bismarck pour le lendemain, le comte Benedetti déclara qu’il ne croyait pas devoir insister davantage, après cette déclaration de Sa Majesté ». A. Radziwill, Lieutenant-colonel, aide de camp de S. M. le Roi de Prusse. Ems, le 13 juillet 1870.

De son côté, monsieur Benedetti télégraphiait à Paris : « Le roi me fait répondre qu’il ne saurait consentir à reprendre avec moi la discussion relative aux assurances qui devraient, à notre avis, nous être données pour l’avenir… Le roi consent, m’a dit encore son envoyé au nom de Sa Majesté, à donner son approbation entière et sans réserve au désistement du prince de Hohenzollern. Il ne saurait faire davantage ». Guillaume Ier partait le lendemain pour Coblentz ; monsieur Benedetti le vit encore une fois avant son départ, et en informa le gouvernement : « Je viens de voir le roi à la gare, télégraphia-t-il. Il s’est borné à me dire qu’il n’avait plus rien à me communiquer, et que les négociations qui pourraient être poursuivies, seraient continuées par son gouvernement ».

Il n’y avait pas jusque-là motif à rupture entre la France et la Prusse, et cependant on la désirait plus encore à Berlin qu’à Paris. Les exigences de la France, après la renonciation du prince Léopold, démontrèrent toutefois à l’Europe que le gouvernement impérial voulait la guerre. C’était le moment attendu par monsieur de Bismarck pour entrer en scène ; les événements, maintenant, vont se brusquer. Le plan du ministre prussien étant d’entraîner toute l’Allemagne derrière la Prusse, il fallait faire déclarer la guerre par la France. Ce serait « le coup de fusil à bout portant » dont il avait parlé au colonel Stoffel, notre attaché militaire à Berlin.

Monsieur de Bismarck n’était pas homme à être embarrassé sur le choix des moyens. Arrivé à Berlin le 14, il rappelle par le télégraphe l’ambassadeur de Prusse accrédité auprès du gouvernement français, et adresse aux représentants de l’Allemagne du Nord une dépêche qui portait à leur connaissance les incidents de la veille. Mais il le fait dans des termes qu’il sait devoir blesser la susceptibilité des Français. Et pour être sûr de l’effet qu’il veut produire, il communique aux journaux, en même temps qu’il l’expédie aux agents diplomatiques, la dépêche suivante : « Après que la nouvelle de la renonciation du prince de Hohenzollern a été officiellement communiquée au gouvernement français par celui de Madrid, l’ambassadeur de France a fait demander au Roi de l’autoriser à télégraphier à Paris que Sa Majesté le Roi s’obligeait pour l’avenir à ne jamais donner son consentement, si les Hohenzollern venaient à poser de nouveau leur candidature. Après cela, Sa Majesté le Roi a refusé de recevoir l’ambassadeur français, et lui a fait dire, par l’aide de camp de service, que Sa Majesté n’avait plus rien à communiquer à l’ambassadeur ».

En annonçant à l’Europe que le roi de Prusse avait refusé de recevoir l’ambassadeur français, et étant donné que, d’après les usages diplomatiques, l’ambassadeur représente le souverain en personne, monsieur de Bismarck offensait personnellement Napoléon III. Puis, en attendant que sa manoeuvre ait produit son effet, il s’empare de la déclaration lue par monsieur de Gramont, le 6 juillet, au corps législatif, pour faire dire par ses journaux que la dignité du roi avait été outragée à Paris, et qu’il fallait une réparation.

Monsieur Benedetti arriva à Paris le 15 juillet au matin, et fut reçu deux heures après par le Conseil des ministres, devant lequel il fit le récit détaillé des négociations et des incidents de la journée du 13 et de la matinée du 14. Après l’audition de monsieur Benedetti, une déclaration fut rédigée ; monsieur Emile Ollivier en donna lecture au corps législatif, monsieur de Gramont au Sénat. Dans ce document, le gouvernement, s’appuyant sur la dépêche de monsieur de Bismarck, annonça au pays « que le roi de Prusse avait notifié par un aide de camp à notre ambassadeur qu’il ne le recevrait plus, et que, pour donner à ce refus un caractère non équivoque, son gouvernement l’avait communiqué officiellement aux cabinets d’Europe ». Les ministres, cependant, n’ignoraient pas que cette dépêche avait dénaturé les faits. Monsieur Benedetti l’a déclaré devant la commission d’enquête sur le Quatre Septembre, il n’avait été l’objet d’aucune offense à Ems, et le roi de Prusse n’avait pas refusé de le recevoir. Les ministres savaient tout cela, mais pour entraîner la France il fallait un prétexte, la dépêche arrangée par monsieur de Bismarck le leur fournit, quoique cette dépêche n’eut aucun des caractères qui distinguent les communications officielles faites de gouvernement à gouvernement.

Au corps législatif, où monsieur Emile Ollivier fit suivre la lecture de la déclaration d’une demande de crédit extraordinaire pour être prêt à toute éventualité, la discussion fut passionnée. Monsieur Thiers demandait que le gouvernement donnât, connaissance des dépêches « d’après lesquelles on a pris la résolution qui vient d’être annoncée (l’appel des réserves et la demande de crédit), car il ne faut pas nous le dissimuler, dit monsieur Thiers, c’est une déclaration de guerre !». « Vous faites reposer toute cette grave, cette effroyable question, dit Gambetta au ministre, sur une dépêche notifiée, à votre insu, à tous les cabinets de l’Europe, par laquelle on aurait mis votre ambassadeur hors des portes de Prusse. Eh bien, je dis que ce n’est pas par extraits, par allusions, mais par une communication directe, authentique, que vous devez en saisir la chambre ; c’est une question d’honneur, dites-vous, et il faut que nous sachions dans quels termes on a osé parler à la France».

Tout d’abord, monsieur Emile Ollivier donna lecture seulement de la fameuse dépêche de monsieur de Bismarck, qu’il savait travestir la vérité ; mais pressé par les interruptions des députés de la gauche, il consentit à lire les télégrammes de monsieur Benedetti. La lecture en était à peine terminée, que les interruptions reprirent plus violentes. « On ne peut faire la guerre là-dessus, déclare monsieur Horace de Choiseul. – Que tout le monde en juge ! dit monsieur Thiers. – Ceci connu, si vous faites la guerre, dit monsieur Emmanuel Arago, c’est que vous la voulez à tout prix. – Cela est vrai, malheureusement, conclut monsieur Jules Favre. – On a voulu nous infliger une humiliation », répondit monsieur Emile Ollivier.

Mais le discours le plus important de cette mémorable journée est certainement celui de monsieur Thiers : « L’histoire, la France, le monde vous regardent ; de la décision que vous allez prendre, dépendent la vie de milliers d’hommes, et peut-être les destinées de notre pays ; il faut réfléchir avant de prendre une décision ». Interrompu à tout moment par les exclamations violentes des membres de la droite, l’orateur n’en continue pas moins : «Souvenez-vous du 6 mars 1866, leur dit-il ; vous me refusiez alors aussi la parole. Ce souvenir devrait vous inspirer le désir de m’écouter ; je suis très résolu à braver vos murmures. La demande principale du gouvernement a été accueillie, vous rompez sur une question de forme, vous voulez que l’Europe dise que vous faites verser des torrents de sang sur une question d’étiquette. Chacun ne doit prendre ici que la part de responsabilité qu’il veut accepter. Quant à moi, je n’en veux aucune, car j’ai souci de ma mémoire. Je demande à la face du pays qu’on nous communique les dépêches qui ont motivé la déclaration de guerre ; et ceux qui ne s’associent pas à ma demande, ne remplissent pas leur devoir. Ils laissent voir que leur résolution est une résolution de parti ».

Monsieur de Gramont, revenu du Sénat au Palais-Bourbon, prit à son tour la parole : « Au surplus, Messieurs, dit-il, après tout ce que vous venez d’entendre, il suffit de ce fait que le gouvernement prussien a informé tous les cabinets d’Europe qu’il avait refusé de recevoir notre ambassadeur, et de continuer à discuter avec lui. Cela est un affront pour l’Empereur et pour la France. Et si, par impossible, il se trouvait dans mon pays une Chambre pour le supporter ou pour le souffrir, je ne resterais pas cinq minutes ministre des affaires étrangères ». Mais les députés de la gauche ne se tinrent pas pour satisfaits, et monsieur Jules Favre reprit : « La question est réduite à celle de savoir si l’honneur de la France a été engagé. Il faut la préciser d’un mot. Comment l’honneur de la France a-t-il été engagé, et quelle est la preuve qui nous est fournie qu’il le soit ? Où est la dépêche officielle ? Où est le compte-rendu de la conférence dans laquelle notre ambassadeur a vu méconnaître notre dignité nationale ? Voilà ce que nous avons intérêt et devoir d’examiner.

« Eh bien, on n’a rien apporté à cette tribune, si ce n’est un télégramme, et nous savons quel est l’usage coupable qu’on peut faire d’un télégramme… Il faut que la Chambre voit les dépêches, et je dépose sur le bureau de la Chambre une résolution sur laquelle je provoque le vote de la Chambre, car je ne veux pas accepter la responsabilité d’un vote comme celui qu’on nous demande, et qui se passerait dans les ténèbres. « Nous demandons communication des dépêches, et notamment de celles par lesquelles le gouvernement prussien a notifié sa résolution aux gouvernements étrangers ».Monsieur Buffet, qui, jusqu’au plébiscite, avait fait partie du cabinet Ollivier, réclama également communication des pièces, et il ajouta : « Avant d’avoir entendu les explications de l’honorable garde des sceaux, je croyais la communication éminemment utile ; après les avoir entendues, je la considère comme indispensable ».

Mais tous les efforts furent inutiles, l’opinion de la majorité était faite d’avance. La proposition Jules Favre fut repoussée, et les crédits demandés par le gouvernement furent votés par 245 voix contre 10.

Dès le 17 juillet, le service des voyageurs sur le réseau des chemins de fer de l’Est fut en partie supprimé, et la mobilisation des troupes commença. Le 19, le Corps législatif autorisa le gouvernement à émettre des bons sur le Trésor jusqu’à concurrence de 500 millions. Le 20, Emile Ollivier donna lecture à la Chambre de la déclaration suivante : « Messieurs, l’exposé qui vous a été présenté dans la séance du 15, a fait connaître au corps législatif les justes causes de guerre que nous avons contre la Prusse. Conformément aux règles en usage, et par ordre de l’Empereur, j’ai invité le chargé d’affaires de France à notifier au cabinet de Berlin notre ferme résolution de poursuivre par les armes les garanties que nous n’avons pu obtenir par la discussion. Cette démarche a été accomplie, et j’ai l’honneur de faire savoir au corps législatif qu’en conséquence l’état de guerre existe à partir du 19 juillet entre la France et la Prusse. Cette déclaration s’applique également aux alliés de la Prusse qui lui prêtent contre nous le concours de leurs armes ».

Il est facile de se rendre compte par les détails qui précèdent que la guerre aurait pu être évitée en 1870, si le gouvernement impérial l’avait voulu. Toutefois, il est juste de reconnaître que les événements de 1866 avaient créé, entre la France et la Prusse, un état de choses qui ne pouvait se modifier que par les armes. La politique extérieure de Napoléon III avait subi trop d’humiliations, et la Prusse avait acquis un développement qui menaçait de troubler à tout moment la tranquillité de la France.

Mais étant donné qu’il n’a pas su éviter cette situation, le gouvernement impérial est non seulement coupable de ne pas avoir pris, dès 1866, les mesures nécessaires pour assurer la sécurité du pays, mais surtout d’avoir déclaré la guerre alors qu’aucune préparation sérieuse n’avait été faite pour permettre à notre vaillante armée de vaincre un ennemi dont l’organisation militaire formidable n’était un mystère pour personne. L’Empereur lui-même ne l’ignorait pas, et s’il faut en croire le général du Barail, Napoléon III connaissait également l’infériorité militaire de la France.« L’Empereur était malade, dit encore ce général dans ses Souvenirs. Il était tombé, depuis longtemps déjà, dans un état de débilité physique et morale qui ne lui laissait plus ni force ni volonté, et qui l’éloignait, par conséquent, de toute politique agressive et belliqueuse.

« Qui donc a voulu la guerre ? » se demande le général du Barail, et à cette question il fait une réponse qui, de sa plume, doit être retenue par l’histoire : « Mais je suis bien forcé de reconnaître, dit-il, que l’Impératrice a été sinon l’unique, au moins le principal auteur de la guerre de 1870. Elle voyait arriver avec anxiété le moment où le Prince impérial succéderait à son père… Elle voulait que Napoléon IV, son fils, fût aussi fort et aussi inébranlable que l’avait été Napoléon III, son époux. Elle croyait qu’il ne serait solidement assis sur le trône paternel que lorsque ce trône aurait pour étai la Constitution de 1852, qui avait fait ses preuves. Or, pour ressaisir le pouvoir, tombé des mains défaillantes de l’Empereur, et pour le restaurer par des institutions vigoureuses, il fallait que le règne de Napoléon IV fût inauguré par une ère de succès militaires. Et, pour cela, il lui fallait une guerre contre l’Allemagne, une guerre qu’elle croyait d’avance devoir être aussi glorieuse que la guerre contre la Russie, et aussi courte que la guerre contre l’Autriche. Enfin, elle comprenait quelle faute elle avait commise en 1866, en empêchant l’Empereur d’accepter, par une initiative hardie, les offres que Monsieur de Bismarck était venu lui apporter à Biarritz. Et cette faute, elle voulait la réparer. Elle poussait donc désespérément à la guerre, et son influence était considérable. Elle avait sur l’Empereur un pouvoir à peu près sans limite. Elle le dominait, moins encore par ses charmes que par le souvenir des circonstances trop nombreuses où il les avait méconnus. Longtemps déjà avant la guerre, un familier du Château me disait : « L’Empereur, voyez-vous, a tellement peur des scènes d’intérieur, qu’il serait capable de mettre le feu aux quatre coins de l’Europe, pour se soustraire à une de ces scènes de ménage auxquelles il prête trop souvent le flanc par ses infidélités ».

Le pouvoir de l’Impératrice sur l’Empereur fut même assez fort pour obtenir le changement des dispositions primitives résolues en cas de guerre. D’après ce plan, nos forces étaient réparties en trois armées, confiées, la première au maréchal de Mac-Mahon, la deuxième au maréchal Bazaine, et la troisième au maréchal Canrobert. Dans cette combinaison, l’Empereur restait à Paris, et conservait le pouvoir. Mais l’affaiblissement de ses forces physiques et morales le transformait en obstacle et en gêne, au milieu d’une crise pareille, et c’est parce qu’elle fut plus mère que femme, c’est parce qu’elle croyait le pouvoir plus en sûreté dans ses mains de Régente, que l’Impératrice, d’accord en cela avec ce qu’on appelait le parti militaire, fît partir, pour commander l’armée, un pauvre homme qui n’avait même plus la force de régner (Général du Barail, Mes Souvenirs, tome III) ».

Quel acte d’accusation le général du Barail a, sans le vouloir, dressé, en ces quelques lignes, contre le pouvoir personnel !

L’Impératrice avait trouvé dans la personne du duc de Gramont un puissant auxiliaire. Ennemi de la Prusse, il avait su gagner, pendant son séjour comme ambassadeur à Vienne, les bonnes grâces de l’Empereur d’Autriche, et les relations qu’il avait conservées à la cour de Vienne lui avaient donné l’espoir que la France pouvait sérieusement compter sur la coopération des armées autrichiennes ; il croyait également à une intervention armée de l’Italie. « Du 20 juillet au 3 ou 4 août, dit monsieur de Chaudordy dans sa déposition devant la Commission d’enquête, toutes les stipulations du traité furent arrêtées entre Florence, Vienne et Paris. On y régla la procédure d’après laquelle on passerait de la neutralité armée à l’alliance offensive, dans la supposition que l’armée française réussirait à franchir le Rhin, pénétrerait dans l’Allemagne du Sud, et tendrait la main vers Munich aux troupes autrichiennes et italiennes, qui se porteraient au-devant d’elles. Le gouvernement français n’était pas signataire du traité, conclu entre l’Autriche-Hongrie et l’Italie seules ; mais en réalité, l’empereur Napoléon avait été consulté sur tous les articles dont il se composait, il les avait approuvés ou modifiés suivant les circonstances, et l’instrument qui les contenait devait compter nécessairement comme un point capital dans les perspectives de la guerre qui allait s’engager. Comme je viens de le dire, ce traité supposait que les débuts de la campagne seraient favorables pour nos armes, et que nous suffirions à la tâche entreprise par nous, jusqu’au moment où nos alliés seraient en mesure, politiquement et militairement, d’entrer en lice, c’est-à-dire vers le 15 septembre. Quant à la question de savoir si le traité a été signé, ajouta monsieur de Chaudordy, je ne puis répondre qu’une chose, c’est qu’un exemplaire définitif est parti de Metz, que monsieur le comte Vimercati l’a rapporté à Paris, et que, de Paris, il a été transmis à Florence et à Vienne, et est arrivé à sa destination avant la bataille de Woerth ; puis on n’en a plus entendu parler… ».

L’article très intéressant et très documenté (Les alliances de l’Empire en 1869 et 1870 – Revue des deux mondes – 1er avril 1878), publié par le prince Jérôme-Napoléon, après la mort de Victor-Emmanuel, son beau-père, vient heureusement compléter la déposition de monsieur de Chaudordy, en ce qui concerne le traité avec l’Autriche et l’Italie, en cours de négociations à la fin de juillet 1870. La question d’une alliance entre la France, l’Autriche et l’Italie avait déjà fait l’objet d’ouvertures très sérieuses entre les trois souverains, et cela depuis l’année 1869, sans que les conditions du traité à intervenir fussent sérieusement examinées. En 1870, au moment où la France allait s’engager dans une guerre contre la Prusse, les négociations furent reprises par les chancelleries de Paris, de Vienne et de Florence. Victor-Emmanuel avait toujours posé comme condition de son concours l’occupation de Rome par l’Italie ; l’Autriche appuyait la demande de l’Italie et ne voulait pas s’engager à une alliance sans cette puissance. Quant à Napoléon III, il se considérait comme obligé de maintenir le pouvoir temporel du pape et d’empêcher l’entrée des Italiens à Rome au moins du vivant de Pie IX, parrain du prince impérial. C’est à cette cause, à cette seule cause qu’est due la longueur des négociations du traité d’alliance entre la France, l’Autriche et l’Italie, car Napoléon III ne voulait en aucune manière céder sur ce point, de sorte que le traité, signé par l’Italie et l’Autriche ne l’a pas été par la France.

Le 30 juillet, c’est-à-dire dix jours après la déclaration officielle de la guerre, le duc de Gramont qui représentait dans le ministère Ollivier le parti de l’Impératrice, envoya au prince de La Tour d’Auvergne, notre ambassadeur à Vienne où se trouvait alors le général Turr, porteur du traité, la dépêche suivante : « Il nous est impossible de faire la moindre chose pour Rome ; si l’Italie ne veut pas marcher, qu’elle reste ».

Le 3 août, Napoléon III écrivait lui-même au duc de Gramont : « Malgré les efforts de Napoléon (le prince Jérôme) je ne cède pas pour Rome ». C’est là un témoignage irrécusable et que l’histoire doit soigneusement enregistrer.

A la déposition de monsieur de Chaudordy, au témoignage du prince Napoléon, il convient d’ajouter celui de monsieur Emile Ollivier : « La France était assurée de l’alliance de l’Autriche et de l’Italie, explique l’ancien garde des sceaux. Et cette alliance nous l’aurions eue, malgré les premières défaites, sans ce désastre et cette faute impardonnable de Sedan. Oui, nous avions le concours de l’Italie et de l’Autriche, même après Reichsoffen (Cette assertion se trouve contredite par une clause du traité qui devait lier les trois puissances. Les déclarations de M. Emile Ollivier comparées à ce que le prince Jérôme Napoléon nous a appris sur les causes qui ont fait échouer l’alliance de la France avec l’Autriche et l’Italie nous démontrent une fois de plus que M. Emile Ollivier, quoique chef du ministère, n’était pas informé des négociations que M. de Gramont poursuivait avec les chancelleries de Vienne et de Florence. Monsieur Emile Ollivier semble ignorer également que dès nos premières défaites l’Italie pas plus que l’Autriche n’étaient disposées à donner suite au projet d’alliance). Après Sedan, nous devions être abandonnés de tous.  Les alliances, elles étaient si certaines, que ce plan de campagne qu’on a si fort reproché à l’Empereur, cet émiettement de corps d’armée sur la frontière, nous avait été imposé par l’état-major autrichien. Oui, nos troupes ont été placées d’après les plans mêmes de l’archiduc Albert, afin de pouvoir plus facilement lui donner la main, quand il arriverait à la tête de l’armée autrichienne. Eh bien, il y a encore mieux : même les alliances nous manquant, même abandonnés de tous, nous devions être vainqueurs, car la première victoire aurait suffi pour décider les hésitations dernières de l’Autriche et de l’Italie, alors intimidées par l’appui que la Russie donna à l’Allemagne. Nous devions gagner les premières victoires, et les premières victoires c’était le gain définitif de la campagne… La mobilisation allemande ne pouvait être terminée que le 9 août. Nous, nous étions prêts le 30 juillet. Nous avions 280.000 soldats à Metz, prêts à marcher. Nous avions une supériorité incontestable à ce moment sur l’Allemagne. Notre armée sur le pied de paix était de beaucoup supérieure. Nous n’avions qu’à entrer en campagne, à bouleverser.la mobilisation de nos ennemis. C’est ce que voulait faire Leboeuf, ce grand calomnié. Nous n’avions qu’à franchir la Sarre, nous ne trouvions devant nous que le VIIIe corps en formation. Nous passions sur lui comme un torrent, et nous écrasions les premiers corps prussiens sortant des défilés de Kaiserlstein. L’Empereur n’a pas voulu. A Saarbrück, il n’avait pu se tenir à cheval et était tombé à moitié évanoui dans les bras de son aide de camp. L’Empereur avait la pierre, il n’avait pas la force de commander, et il ne voulait pas qu’un autre commandât à sa place. Leboeuf supplia l’Empereur de le laisser ordonner la marche en avant. Si nous devions subir une défaite, il valait mieux tout au moins que ce fût sur le territoire ennemi que sur le nôtre. Mais nous étions sûrs de la victoire, nous tombions sur des troupes en pleine mobilisation, ne pouvant même accepter le combat. Leboeuf supplia, menaça, parla de se brûler la cervelle, l’Empereur fut inflexible. Voilà la première faute, la faute capitale. Nous avions quinze jours d’avance, la victoire assurée, et l’entêtement maladif de l’Empereur nous l’avait fait perdre (Les causes de la défaite, journal Le Gil Blas, du 18 août 1806).

Aux affirmations de M. Emile Ollivier, il convient d’opposer l’avis du général Niox, professeur à l’Ecole supérieure de Guerre : « En Allemagne, tout était prêt pour la mobilisation de l’armée. Il suffisait d’un signal pour tout mettre en mouvement.  En France, rien n’était en ordre : ni les troupes, ni le matériel de guerre, ni les places fortes. L’effectif de l’armée n’était pas suffisant, et les réserves n’étaient pas organisées pour entrer rapidement en campagne. Le souvenir des succès obtenus en Crimée, en Italie, en Afrique, au Mexique, nous entretenait dans une dangereuse confiance ; mais ces campagnes ne ressemblaient en rien à celle qui allait s’ouvrir contre l’armée allemande. Dès le début de la guerre, les Allemands mobilisèrent 800.000 hommes, prêts à entrer en campagne ; ils avaient, en outre, comme troupes de remplacement, 400.000 hommes de Landwehr. Les troupes de première ligne, dont l’effectif était de 460.000 hommes avec 1.500 canons, furent réparties en trois armées. La mobilisation et les transports par chemins de fer se firent avec ordre et rapidité. A la fin du mois de juillet, c’est-à-dire quinze jours après la déclaration de la guerre, les armées allemandes se trouvaient sur la frontière. L’armée française comptait alors 375.000 hommes de troupes actives, et 175.000 hommes de réserve (Ces derniers n’ayant reçu aucune instruction militaire). L’effectif des troupes de première ligne ne dépassait pas 250.000 hommes. C’était la moitié de l’effectif des Allemands. Le système de mobilisation en usage en Allemagne, n’avait pas encore été adopté en France. L’appel des réserves fut long et compliqué. Les régiments furent dirigés sur la frontière avec leurs effectifs de paix ; les réserves et le matériel rejoignirent successivement, dans une grande confusion. Comme les réservistes n’étaient pas affectés aux régiments voisins de leurs résidences, les uns devaient traverser la France du nord au sud, les autres du sud au nord. Beaucoup ne purent arriver en temps utile. Les transports par chemin de fer n’avaient pas été préparés avec soin. Il y eut d’incroyables désordres ; une grande quantité de matériel se perdit ou s’égara. Nous espérions être prêts avant l’ennemi, il le fut bien avant nous (La guerre de 1870, par le général Niox).

Et cependant, le manque de tenue des régiments qui partaient pour la frontière, la confusion qui régnait partout dans l’exécution des ordres donnés, trahirent un désordre qui aurait frappé les moins prévenus, si l »exaltation chauvine qui alors s’était emparée de tous, n’avait empêché de voir les choses sous leur aspect réel. On ne pensait déjà qu’aux victoires prochaines. Le maréchal Leboeuf n’avait-il pas solennellement déclaré devant le corps législatif, que nous étions prêts et archiprêts ? « La guerre dût-elle durer deux ans, il ne manquerait pas un bouton de guêtre », avait-il dit, et le pays eût confiance dans l’affirmation du ministre de la guerre. « Le maréchal Leboeuf croyait que l’armée était prête, affirme le géneral Trochu, dans ses Mémoires. Il le croyait avec le haut entourage militaire de l’Empereur, avec les maréchaux, avec les généraux ; car parmi tous ceux-là (le général Trochu excepté) le ministre de la guerre ne rencontra pas de contradicteurs. L’armée était prête dans la mesure que son organisation et sa tradition comportaient, prête comme elle l’avait été pour la guerre d’Orient, pour la guerre d’Italie, pour la guerre du Mexique, pour toutes les entreprises militaires de ce temps, c’est-à dire prête à combattre avec succès, quelquefois avec éclat, les armées constituées et préparées comme elle. Elle ne l’était pas, ne pouvait pas l’être pour entrer en conflit avec la Prusse ». Et le général Trochu donne, comme explication, le dédain que le monde officiel de l’Empire affectait envers les institutions militaires de la Prusse. « La défaite de l’Autriche ne suffit pas à éclairer l’Empereur », ajoute-t-il.  L’Empereur ne voulait pas la guerre, affirme de son côté le général du Barail dans ses Souvenirs. L’Empereur ne pouvait pas la vouloir. Il savait mieux que personne les formidables armements de l’Allemagne, et l’infériorité de la France.

De ces différentes affirmations, plusieurs points surtout sont à retenir :
1° Que le traité d’alliance qui devait être signé entre la France, l’Autriche et l’Italie, peut se résumer en ces termes : « Soyez d’abord vainqueurs, et nous vous aiderons ». C’était la ligne de conduite que Napoléon III avait suivie lui-même vis-à-vis de l’Autriche, en 1866, et qui avait si peu servi à cette puissance ;
2° Que ce traité n’a pas été signé à cause de l’entêtement de Napoléon III à ne pas vouloir laisser Victor-Emmanuel occuper Rome ;
3° Que la guerre de 1870 a été entreprise avec une coupable légèreté et avec la même incurie qui avait déjà signalé les guerres précédentes, et sans aucun souci de l’organisation militaire à laquelle la Prusse s’était consacrée depuis le commencement du siècle, et qui lui avait permis de vaincre, en 1866, les Etats allemands réunis.

Tout concourait par conséquent à précipiter la France dans une aventure où elle a succombé, sans que le gouvernement se fût entouré des garanties morales et matérielles nécessaires pour éviter au pays les affreux désastres qu’il eut à subir.

Le 27 juillet, Napoléon III, accompagné du Prince impérial, quittait Saint-Cloud, se rendant à Metz, pour prendre le commandement en chef de l’Armée du Rhin. La veille, un décret avait conféré à l’Impératrice le titre de Régente.

Marie-Antoinette Lix

Marie Antoinette LixMarie Antoinette Lix 1

 

Marie-Antoinette Lix est née à Colmar (68), le 11 mai 1839. Elle n’avait que quatre ans lorsqu’elle perdit sa mère. Son père, ancien grenadier à cheval sous Louis XVIII et Charles X, résolut de l’élever en garçon.

Jusqu’à l’âge de huit ans, Antoinette porta le costume masculin. A dix ans, elle montait parfaitement à cheval et faisait de l’escrime comme un maître d’armes. A onze ans, Antoinette fut placée au pensionnat des soeurs de la Divine Providence à Ribeauvillé (68). Ce ne fut pas une mince besogne pour les soeurs que de tempérer ce caractère impétueux, de rompre aux travaux de l’aiguille ces doigts endurcis au maniement de la bride et de l’épée, mais la religion leur vint en aide : l’enfant était d’une piété fervente et obéissait sans murmure dès qu’on lui rappelait ses devoirs de chrétienne.

La vertu qui lui coûta le plus à acquérir fut la patience. Un jour que les religieuses avaient emmené leurs élèves en promenade sur une hauteur, la Klausmatt, au pied de laquelle roule un torrent, une des jeunes filles s’approcha de notre pensionnaire, brisa une baguette et lui en jeta au fur et à mesure les morceaux au visage. Antoinette, irritée, bouillonnait ; cependant elle se contint, tout en prévenant sa compagne que, si elle ne cessait ce jeu, elle passerait un mauvais quart d’heure. L’autre ne tint nul compte de l’avertissement : mal lui en prit. Antoinette, pâle de colère, la souleva comme une plume et la lança dans le torrent avant qu’on eût pu intervenir. Mais à peine l’eut-elle vu disparaître sous l’eau qu’elle s’y précipita à son tour et la ramena aux applaudissements des élèves et au grand soulagement des maîtresses.

A dix-sept ans, pourvue du brevet de capacité, douée d’une instruction solide, elle fut appelée en Pologne, où Madame la comtesse Lubienska lui confia l’éducation de sa fille. Elle y était depuis six ans, lorsqu’éclata l’insurrection de 1863.

La nation polonaise se soulevait pour la vingtième fois contre le joug de l’oppression russe, pour la vingtième fois recommençait une lutte sans espoir. L’âme ardente de Mademoiselle Lix ne pouvait rester indifférente devant cet héroïsme. Un ami du comte Lubienski allait être surpris par les Russes avec tout son détachement. Mademoiselle Lix s’habille en homme, monte à cheval, mais n’arrive que pour le voir tomber clans la mêlée. Elle rallie les soldats qui se débandent, ranime leur courage et réussit à battre les Russes.

Ce brillant fait d’armes lui valut le grade de lieutenant qu’elle accepta et elle continua la campagne sous le nom de lieutenant Tony. Ses compagnons d’armes ignorèrent toujours son sexe. Frappée un jour d’un coup de lance à la poitrine, elle fut reconnue par une religieuse félicienne, Mademoiselle Wolowska, avec qui elle s’était trouvée en relations dans le monde et qui la soigna dans sa propre cellule pendant les six semaines que sa blessure mit à se fermer.

A peine convalescente, elle se charge de porter une importante dépêche à un chef de partisans, mais elle tombe aux mains des Russes et ne doit la vie qu’à un passeport au nom de son frère. Reconduite à la frontière, elle rejoint à Dresde la comtesse Lubienska et profite de ses loisirs dans cette ville pour se livrer à des études médicales.

Elle revint en France en 1866. Le choléra sévissait alors dans le Nord. Cette fois, c’est la charité qui parle en elle. Avec le même oubli de soi qu’elle a montré en Pologne, elle va soigner les cholériques indigents et demeure à leur chevet pendant toute la durée de l’épidémie. Sa belle conduite signalée en haut lieu lui valut d’être nommée receveuse des postes de Lamarche (Vosges).

Survint la guerre avec l’Allemagne. Mademoiselle Lix, aussitôt d’aller à la mairie et de s’engager dans une compagnie franche, formée par les frères et les fils de ses amies qui lui offrent le grade de lieutenant, pour lequel la désignait son expérience de la guerre. C’est en cette qualité qu’elle prit part au combat de la Bourgonce, 6 octobre 1870, où les Badois du général Degenfeld perdirent 400 hommes dans une lutte de sept heures. Sa pratique de cette vie de guérillas, où le petit nombre doit, par la ruse, l’emporter sur l’ennemi supérieur en force et mieux armé, sauva de plus d’un péril les francs-tireurs de Lamarche, qui avaient en elle la plus grande confiance et la respectaient tous comme une soeur.

L’Industriel Alsacien  du 14 décembre 1870, contenait une lettre d’un franc-tireur de Neuilly, Monsieur Lesney, témoin oculaire, qui raconte comment ce lieutenant féminin ralliait les mobiles qui se débandaient : « Allons Messieurs, debout, disait-il, c’est la tête haute que les Français doivent saluer les balles », puis elle pansait les blessés qui tombaient autour d’elle et prêchait d’exemple, sans se soucier du danger. Après le combat de la Bourgonce, sa compagnie s’étant fondue dans les troupes garibaldiennes, elle se retira pour se consacrer exclusivement au soin des blessés.

La paix signée, Mademoiselle Lix quitta l’uniforme et revint à son bureau de poste.

En janvier 1872, le gouvernement lui décerna la médaille d’or de première classe en récompense de sa belle conduite pendant la guerre et de son dévouement dans les ambulances. Le 5 mai de la même année, la société nationale d’encouragement au bien lui décernait une médaille de bronze. Des dames alsaciennes lui offrirent une épée d’honneur dont la poignée, en vieil argent massif, représente l’Alsace couronnée des créneaux de Strasbourg et brisant ses chaînes ; au verso la devise pro Deo et patria.

A la suite de violentes douleurs rhumatismales, survenues après la guerre, Mademoiselle Lix a dû demander l’échange de son bureau de poste contre un bureau de tabac. Aujourd’hui elle vit dans la retraite, consacrant à un petit nombre d’amies et à la bienfaisance, les courtes heures de répit que lui laissent ses travaux et les fièvres intermittentes contractées clans les marais de la Pologne.

Ses occupations consistent principalement en traductions dont elle emploie les bénéfices à des oeuvres de charité. Elle est l’auteur d’une traduction française de Johnny Ludlow, parue chez Maurice Dreyfous en 1879. Tout récemment, elle a publié sous le titre de « Tout pour la patrie », un volume rempli de souvenirs alsaciens, dont un grand nombre de journaux ont déjà fait l’éloge et qui vient de lui valoir une nouvelle médaille de la Société d’encouragement.

Biographie extraite du livre « Biographies alsaciennes » Edition A. Meyer (Colmar) Publication 1884

Marie-Antoinette Lix est décédée le 14 janvier 1909 à Saint-Nicolas-de-Port (54).

De plus amples renseignements  sur la vie de Marie-Antoinette Lix.

François-Xavier NIESSEN : le fondateur du Souvenir Français

Nos trois couleursCocarde Souvenir FrançaisFrançois Xavier NiessenInauguration du monument de NoisevilleCortège d'inauguration

C’est le 09 octobre 1846 à  Sarre-Union (Bas-Rhin) qu’est né François-Xavier Niessen. Prématurément orphelin (sa mère décède en 1850, son père en 1859), il est recueilli par son oncle maternel qui l’envoie au collège Saint-Augustin de Bitche (Moselle). Après ses études, il enseigna quelque temps au collège Sainte-Croix de Neuilly-sur-Seine, avant de devenir professeur privé.

A l’issue de la guerre franco-allemande de 1870-1871, François Xavier Niessen s’était fortement ému du sort des sépultures des soldats français hâtivement aménagées à travers la campagne. En liaison avec les municipalités, il décida de leur faire élever des monuments, afin de perpétrer la mémoire de ceux qui avaient versé leur sang pour la France.

A cette fin, il fit adopter en 1877, à la mairie de Neuilly-sur-Seine, le projet d’Association Nationale du « Souvenir Français ». Il s’y consacra totalement et assura, de 1887 à sa mort (29/12/1919), la charge du secrétariat général. Il parcourut inlassablement le France et, en 1905, l’Algérie pour susciter des comités locaux et inaugurer des monuments. Le « Souvenir Français » fut reconnu d’utilité publique par décret du 01/02/1906 et placé sous le haut patronage du président de la République.

En raison de son activité patriotique, Francois-Xavier Niessen fut déclaré indésirable en Alsace-Lorraine et ce, par décision du « Ministerium für Elsass-lothringen » du 07/08/1896. Très attaché à sa petite patrie, il avait fondé dès 1873, année de mariage avec une Lorraine, la société de Prévoyance et de Secours Mutuel des Alsaciens-Lorrains, placée sous la présidence de François de Wendel, député de Meurthe-et-Moselle. François-Xavier Niessen en assumera le secrétariat général jusqu’en 1917.

Avant 1906, le « Souvenir Français » n’eut que peu de rayonnement dans les départements annexés. Il faudra attendre l’impulsion de son premier président, Jean-Paul Jean, futur député de Moselle (1919­-1924), pour qu’un comité, formé le 13/01/1907 en la mairie de Noisseville, définisse comme projet une cérémonie officielle du « Souvenir Français » pour le 01/04/1907 à Vallières-les-metz et l’érection d’un monument national sur le plateau de Noisseville à la mémoire des défenseurs de 1870. Grâce aux dons recueillis dans les 500 communes du département, l’édifice put être inauguré le 04/10/1908 sous les plis du drapeau tricolore, en présence d’une foule estimée à pas moins de 120000 personnes d’après les rapports de la police allemande. Les couleurs françaises flottaient à nouveau pour la première fois depuis 1870 sur la terre lorraine annexée.

L’élan donné à Metz se communiqua rapidement à l’Alsace où plus de 400 communes prirent part à la souscription de 60000 francs organisée par Auguste Spinner de Wissembourg, vice-président du « Souvenir Français d’Alsace-Lorraine », pour élever un monument national aux soldats français tombés au champ d’honneur. Ce mémorial fut inauguré le 17/10/1909 sur les hauteurs du Geisberg, près de Wissembourg. Il fut l’occasion d’entendre 90000 Alsaciens-Lorrains entonner une vibrante « Marseillaise » et ce, devant les Allemands. En tant que représentant du gouvernement français, François-Xavier Niessen avait pu se rendre à Metz, puis à Wissembourg, où il prononça même un discours.

Le 17/03/1912 à Metz, le 31/03/1912 à Strasbourg, le « Souvenir Français Alsacien-lorrrain » fut créé en assemblées constitutives. Celui décida d’honorer aussi la mémoire de ceux qui avaient bien mérité de la patrie pour services rendus en d’autres domaines (sciences, arts).

Avant 1914, le « Souvenir Français » totalisait déjà pas moins de 102 comités en Moselle et 38 en Alsace. Mais le pangermanisme et l’hostilité des autorités allemandes interdirent finalement toutes les manifestations et prononcèrent la dissolution de la société le 23/01/1913. Après la 1ère guerre mondiale, il se développa à nouveau jusqu’à la seconde période d’occupation allemande.

D’après un article paru dans la Revue Lorraine Illustrée.

De nos jours, le « Souvenir Français » compte plus de 200000 adhérents répartis sur le territoire métropolitain et en outre-mer, ainsi qu’à l’étranger (96 délégations générales, 1600 comités et 62 représentations à l’étranger).

Le « Souvenir Français » a pour objet : la transmission des valeurs de la République aux générations successives en leur inculquant, par le maintien du souvenir de ces morts, un idéal de liberté et d’amour de la Patrie, la conservation de la mémoire de celles et ceux qui sont morts pour la France, ou qui l’ont servie, dans la gloire ou dans l’ombre, afin de préserver la liberté et les droits de l’homme, l’entretien des tombes (120000) et des monuments élevés à leur mémoire en France et hors de France, qu’ils soient connus ou inconnus.

La transmission de cet héritage de mémoire aux générations plus jeunes se poursuit de façon constante depuis la création de l’association qui organise chaque année expositions, colloques et voyages pour plusieurs milliers de jeunes scolaires sur les lieux de mémoire.

N’ayant aucune attache politique, libre de tout lien confessionnel ou philosophique, le  »Souvenir Français » est ouvert à toutes celles et à tous ceux qui ont « une certaine idée de la France » et de l’idéal de liberté pour lesquels nos anciens se sont sacrifiés depuis la révolution.

Les Chasseurs des Vosges

Carte de FontenoyCarte de la ferme de BoëneLe pont de FontenoyAprès l'incendie de FontenoyMonument de Fontenoy

Au milieu du département des Vosges, sur un plateau boisé dominant les petites villes de Chatenois et Lamarche, s’élève la maison forestière de Boëne. Là, s’était retranché, dans l’hiver de 1870, un petit corps de volontaires français, sous les ordres d’un vieux soldat d’Afrique et d’Italie, le commandant Bernard et d’un ancien élève de l’école militaire, le capitaine Coumès.  C’étaient les Chasseurs des Vosges.

En quelques semaines, ils firent une forteresse de ce petit bâtiment. Les arbres des bois environnants furent abattus et disséminés sur les sentiers, opposant un obstacle infranchissable à la marche de l’ennemi. Des talus, des fossés et une forte enceinte de palissades complétèrent ce système de défense. Jusqu’à la signature de la paix, le drapeau français flotta sur ces ouvrages. Les Prussiens n’osèrent attaquer la position. Les braves militaires ne restèrent pas pour autant inactifs. Ils harcelèrent continuellement l’ennemi. Chaque jour, ils sortaient en petit nombre, attendaient dans les fossés des routes les détachements séparés de l’Armée allemande, les attaquaient à l’improviste et rentraient toujours dans leur camp avec quelque nouvelle prise. Les Prussiens les craignaient autant qu’une armée entière. Mais ces continuelles escarmouches, quoique très meurtrières pour l’ennemi, ne suffisaient pas à ces vaillants chasseurs. Ils voulaient être plus directement utiles et concourir à une action importante.

Dans les premiers jours de 1870, ils formèrent le projet de couper la grande ligne d’approvisionnement des Allemands, en faisant sauter le pont de Fontenoy, à 7 kilomètres à l’est de Toul. Rien ne pouvait être plus funeste pour l’armée prussienne.

« Si vous réussissez dans votre projet, leur dit le ministre de la guerre, vous aurez fait autant pour la défense que si nos armées remportaient deux victoires ».

Les difficultés d’une pareille entreprise étaient énormes. On manquait de poudre, et comment en faire venir à travers un pays occupé de toute part par les ennemis ? Des essais infructueux furent faits pour en fabriquer sur place. Enfin, le commandant de la ville de Langres en fournit une ample provision et la fit parvenir à nos chasseurs à travers les lignes prussiennes.

Ces braves se préparèrent à une périlleuse expédition et, le 18 janvier, à la nuit tombante, ils se mirent en marche au nombre de 300. La route de Mirecourt à Neufchateau s’offrait à eux, mais tous les villages étaient pleins d’ennemis. Les chasseurs prirent à travers champs pour éviter les troupes allemandes. Ils marchèrent toute la nuit et n’arrivèrent qu’à 9 heures du matin après avoir fait 40 kilomètres. Jamais marche militaire ne s’accomplit dans des conditions plus difficiles.

Il fallut user de précautions inouïes pour tromper la vigilance des Prussiens ; le bataillon ne marcha que la nuit, franchissant en quelques heures d’énormes distances dans des chemins couverts d’une épaisse couche de neige, se réfugiant le jour dans des fermes isolées, déjà saccagées par l’ennemi, et où l’on ne pouvait se procurer aucune nourriture. Pour traverser les villages, les chasseurs, craignant l’indiscrétion des habitants, se déguisèrent avec des manteaux et des casques, pris précédemment aux ennemis. Les Alsaciens qui étaient parmi eux, menaçaient en allemand les curieux qui mettaient le nez aux fenêtres. Ils parvinrent ainsi à donner le change aux paysans, qui demeuraient persuadés qu’une troupe prussienne avait passé chez eux.

Enfin, la colonne atteignit les bords de la Moselle dans la nuit du 21 au 22 janvier. Il fallut alors franchir la rivière, contourner la forteresse de Toul, et cela sans voitures, le moindre bruit pouvant donner l’éveil. Les hommes se chargèrent de sacs de poudre, de pelles et de pioches, pour le travail de la mine. A minuit, la petite colonne franchit la Moselle au bas du village de la Breiche, après avoir débarassé les eaux des glaces qui les obstruaient. Il leur fallut entrer dans la rivière par un froid de 5 degrés pour attaquer les glaçons à coups de pioches. Rien n’était impossible à ces intrépides volontaires.

A peine sont-ils passés que le canon se fait entendre en direction de Toul. Craignant d’être surpris avant d’avoir accompli leur œuvre, ils précipitent encore leur marche et arrivent à Fontenoy le 22 janvier à 5 heures du matin. Un poste prussien occupait la gare. Il fallait le réduire à l’impuissance avant de rien tenter. Une sentinelle qui tentait de résister, est tuée par le capitaine Coumès. Les chasseurs s’élancent la baïonnette en avant, sur le poste. En quelques instants, ils font tomber sous leurs coups les ennemis qui veulent se défendre, les autres se rendent à merci et la gare reste en notre pouvoir.

Ils se dirigent alors vers le pont et le travail commence. On creuse d’abord sans trouver la chambre de mine. Enfin, on la découvre et les sacs de poudre y sont descendus. Un train arrive de Toul à toute vapeur. « Nous sommes trahis » s’écrient les soldats et tous s’apprêtent à vendre chèrement leurs vies. Mais les Prussiens les ont aperçus. Arrivé à un kilomètre de la gare, le train, qui devait inévitablement dérailler, s’arrête tout à coup et rebrousse chemin.

Dans la précipitation que cause cette alerte, un des travailleurs laisse tomber sa lanterne sur les sacs de poudre. Un instant encore et l’explosion va ensevelir tous ces braves. Mais un mineur, Tissot, voit le danger. Prompt comme l’éclair, il s’élance sur les sacs, au risque d’être broyé, et a le bonheur d’arriver à temps pour conjurer le péril. On pose les mêches, on y met le feu, et la petite troupe s’éloigne en toute hâte.

A peine les chasseurs sont-ils rentrés dans le village, qu’une formidable détonation ébranle la terre, c’est le pont qui saute. Les héroïques volontaires ont atteint leur but. « Vive la France » s’écrient-ils avec enthousiasme. Les paysans répètent cette acclamation. Ils s’empressent autour des soldats. Mais il faut partir. Le bataillon quitte Fontenoy avec les 7 prisonniers du poste. Pas un seul homme ne manquait à l’appel et pourtant, nulle troupe ne courut de plus grands dangers.

Le village de Fontenoy devait expier cruellement cette action héroïque, à laquelle cependant sa population était restée étrangère. « Nous sommes perdus » avaient dit les villageois au départ des chasseurs. Ils n’avaient que trop prévu ce que leur réservait la vengeance prussienne. Ce fut une véritable armée qui se rua sur le pauvre hameau. Les Allemands commencèrent par dévaliser les habitants. Après le pillage, vint l’incendie. Défense fut faite de porter aucun secours, et une pauvre malade fut brûlée vive dans son lit, sans qu’on pût l’arracher à cette mort affreuse. L’église seule et quelques bâtiments réservés par l’ennemi pour son usage restèrent debout.Heureusement, la générosité française est à la hauteur de pareils désastres.

L’héroïque dévouement des chasseurs des Vosges et la terrible exécution militaire contre Fontenoy avaient ému tous les cœurs. De toutes parts, des souscriptions s’organisèrent. Des vêtements, des vivres, de l’argent arrivèrent bientôt de toutes les villes environnantes pour soulager tant de misères. Les nations étrangères aussi voulurent contribuer à cet acte de charité : des Anglais, des Suisses, des Belges envoyèrent d’importants secours.

Aujourd’hui, Fontenoy s’est relevé de ses ruines. Il a repris un air de gaieté et de jeunesse, avec ses constructions neuves. De la terrible journée, il ne lui est resté que le souvenir glorieux des chasseurs des Vosges.

D’après les écrits d’Alfred Mézières. Parution dans « Le livre du bon soldat » de Jules Maurie (1893)