Archives pour la catégorie CONTES ET LEGENDES DE LORRAINE
Le sire de Réchicourt
Légendes et contes lorrains d’autrefois (éditions Mars et Mercure Wettolsheim)
Vers l’an 1230, au cours de la sixième croisade, où les chevaliers chrétiens subirent de si nombreux revers, le valeureux sire de Réchicourt tomba entre les mains des infidèles.
Les Sarrasins le jetèrent, chargés de fers, au fond d’un sinistre cachot.
Les jours, les mois, les années s’écoulèrent…
Amaigri; les rats lui dévorant la plus grosse part du grossier pain noir qu’on lui jetait; la barbe broussailleuse, rongé par la vermine, le chevalier avait perdu toute apparence humaine.
Seuls ses yeux, des yeux pleins de tristesse, marquaient qu’il possédait encore une âme.
Mais le soir, tous les soirs, le prisonnier adressait une fervente prière à Saint Nicolas.
Une nuit, une fraîcheur inaccoutumée l’éveilla. ses yeux contemplèrent alors la voute du ciel, tout emplie d’étoiles.
En un éclair, il comprit. Il comprit que le grand saint de Lorraine l’avait tiré de son obscur cachot pour le transporter devant le porche d’une somptueuse église : la basilique de Saint Nicolas de Port.
Lorsqu’au matin, le sacristain vint ouvrir les portes, il découvrit un vagabond chevelu et barbu, affreusement maigre, avec les pieds et les mains enchaînés.
Le chevalier éprouva moult difficultés pour se faire reconnaitre. Heureusement, il put présenter son sceau et fut accueilli avec les transports que l’on pense.
Au bruit du miracle, les foules accoururent. On célébra immédiatement un office solennel.
Et là, au moment de l’élévation, les chaînes du chevalier se brisèrent et churent sur les dalles du sanctuaire.
Le brochet de Charlemagne
D’après » Lacs, forêts et rivières de Lorraine » – Editions Mars et Mercure
L’Empereur Charles, dans sa maison de Champ, a réuni ses chevaliers. Sous un tilleul, il s’est assis, dans une cathèdre de chêne. Autour de lui, se tiennent ses barons : les douze pairs y sont, avec Roland et Olivier, et Turpin l’archevêque. Il y a aussi le savant Eginnart qui écrit en latin, et tant de valeureux comtes et de preux chevaliers des marches de l’Est. Y sont, avec eux, Guy de Bourgogne et Girard de Roussillon et Ogier le Danois, et tous ceux que Charles aime pour leur vaillance et leur fidélité.
Charles l’Empereur a convoqué tous ses vassaux et leur a dit :
« Francs chevaliers, aiguisez vos épieux et fourbissez vos épées d’acier ; et partons chasser l’ours et l’aurochs et le loup à travers mes forêts de Vosges. Et préparez le fil et l’hameçon ; et allons-nous-en au bord des lacs pêcher la perche et le brochet ».
Tous ont alors répondu : « Cela est bien ainsi ! ». Puis ils s’en sont allés vers leurs armes et leurs chevaux. Ils ont appelé leurs pages et leurs féaux. Et ils sont venus dans la forêt vosgienne. Entre les parois étroites de la montagne, ils ont remonté la rivière de Vologne, en devisant et en chantant.
Mais le comte Roland s’est impatienté, car il n’aime pas les lentes chavauchées et les bavardages qui ralentissent la marche. « Sommes nous des femmes, que nous papotons comme celles qui tournent la quenouille ? » a-t-il demandé.
Charles l’a entendu. Il a dit à son neveu :
« Roland, vous avez l’âme fière et le cœur prompt. Devancez-nous et préparez un lieu où nous pourrons manger. Choisissez l’un des pairs et partez avec lui ». Roland a répondu : « Ce sera Olivier ». Et l’Empereur a souri.
Roland s’est approché d’Olivier et lui a parlé à l’oreille. Puis ils ont dépassé l’avant-garde des barons et se sont enfoncés dans la forêt. Le ruisseau chante parmi les roches et le vent murmure dans les hauts sapins. Ils ont si bien chevauché qu’ils sont parvenus aux gorges où l’eau tourbillonne en grondant entre les roides murs de roche.
Non loin de là, ils ont découvert une large pierre semblable à un lit sarrazin. « Ce sera pour Charles, notre Empereur », dit Roland. Et le sage Olivier lui répond : « Il le mérite bien ! ». Et ils étendent sur la roche une tapisserie où se trouve représentée une scène de chasse.
Puis l’Empereur Charles est arrivé. Il s’est reposé sur la pierre. Avec ses barons, il a mangé et bu. Mais son cheval s’est agité et, d’un violent coup de sabot, il a frappé la roche. Il l’a si fort heurtée que la marque de fer est restée gravée pour toujours. Charles y a vu un signe : il a donné ses ordres pour la chasse. Il a fait sonner les cors, les chevaliers se sont ceints et se sont armés de leur épée. Leurs valets ont pris leurs épieux, tous s’en sont allés plus avant dans la forêt.
Ils ont levé un lourd aurochs rude et méchant. Ils ont découplé tous les chiens et ont chassé la bête à grand’peine et ahan. L’aurochs s’est enfui parmi les bois et les buissons. Les veneurs le suivent en criant et en faisant tapage. Les valets, les écuyers et les chevaliers ont moult difficultés à pousser derrière la bête…
La forêt toute entière, retentit du son des trompes et des cors. Mais l’aurochs est de taille à défendre chèrement sa vie : il les emmène à travers ravins et tourbières. Il met à mal les chiens : il les fouille de ses cornes et plus d’un gît dans le fossé, la patte brisée ou le ventre ouvert, et se tord en hurlant de douleur. Les chevaux sont blessés par les roches et les herbes coupantes. Mais Charlemagne et ses barons poursuivent l’aurochs sans répit. Ils brandissent l’épée d’acier et ils soufflent dans leur olifant.
Girard, qui tient de l’Empereur le fief de Roussillon, l’atteint de son épieu à la pointe de fer. Charles l’achève de la dague merveilleuse que, naguère, la reine de Constantinople, lui a offerte.
Mais l’affaire avait été rude et chaude. L’Empereur a mis pied à terre. Il a posé son épée et ses barons l’ont imité. Il s’est avancé vers une source claire et a bu de son eau fraîche et transparente. Puis il s’est tourné vers ses barons et a dit :
« Nobles seigneurs, descendons vers ce lac qui miroite là-bas dans la vallée comme une longue mer. Lorsque nous y serons, nous tirerons nos hameçons. la pêche nous reposera de la chasse ».
Ils ont tous fait ainsi. Ils ont chevauché à travers bois, ils ont aperçu une blanche cascade, ils ont longé un petit lac rond aux sombres eaux, puis ils sont arrivés au bord du long lac que Charles avait vu du flanc de la montagne. Ils se sont mis à pêcher.
Charles sent bientôt son fil trembler. Il veut retirer son hameçon, mais la prise lui semble lourde, car il appelle son page. Mais le page ne suffit pas, il fait venir un écuyer. Ensemble ils tirent et sortent de l’eau un brochet. Jamais personne n’en a vu de semblable.
Les barons se sont approchés. Ils ont admiré la capture de leur Empereur. Roland a dit : « A lui seul, il peut nous rassasier tous ! ». Mais Charles a demandé son forgeron et lui a dit : « Forge un collier d’or, avec une clochette d’or et attache-les au col du poisson ».
Le forgeron a forgé une clochette d’or, puis un anneau d’or, puis un carcan d’or. Il les a assemblés. Il les a fixés au col du brochet. Quand il a fini son travail, Charles le bon Empereur, prend le poisson. Il le pose doucement dans l’eau du lac. Le brochet s’enfuit et les barons le perdent bientôt de vue.
Et par les vallées et par les forêts, l’Empereur Charles et ses chevaliers rentrent au château de Champ. Il y a là Roland et Olivier et les douze pairs, et Turpin l’archevêque. Avec eux, chevauche toute la fleur de chevalerie de France, Ogier le Danois, Guy de Bourgogne, Girard de Roussillon et tous ceux que Charles, l’Empereur, aime pour leur courage et leur fidélité.
Le son de la clochette monte encore parfois des profondeurs du lac de Longemer et glisse comme une aile légère au ras des eaux. Maint pêcheur, au cours des âges, l’a longuement écouté, puis a tendu ses efforts pour reprendre le brochet de Charlemagne, sachant qu’il apportait avec lui la promesse d’une extraordinaire richesse.
Mais jamais personne n’a pu s’en saisir : le carcan d’or de l’Empereur le protège, semble-t-il, éternellement…
Le four des fées
D’après un article de H. Lebrun paru dans la revue « Le Pays Lorrain » en 1912.
C’était au temps où le bon roi Louis, neuvième du nom, régnait sur le beau pays de France. Sa domination, si douce aux Français de France, ne s’étendait pas jusque là-bas, aux confins d’Alsace, de Lorraine et de Franche-Comté, dans ces rudes contrées d’où l’on aperçoit la ligne bleue des Vosges.
Rudes contrées, oui, en vérité, que ces montagnes aux sommets arrondis et ces vallées de la Moselle, de la Moselotte et de la Vologne ! La « houille blanche », fournie par les rivières vosgiennes au cours rapide et aux cascades écumantes, n’avait pas encore été utilisée par notre industrieuse civilisation et le grand empereur Charlemagne aurait pu, comme jadis, faire de longues randonnées de chasse à travers les sombres et noires forêts de sapins descendant en amphithéâtre jusqu’au fond des étroites vallées.
Au bord des rivières, de misérables chaumières entourées de quelques arpents d’un terrain rocailleux où poussaient péniblement le sarrazin, l’orge et l’avoine avec lesquelles serfs et vilains fabriquaient le pain noir et l’épaisse bouillie qui constituaient à peu près leur unique nourriture.
Deux paysans chargés de famille, Diaude et Joson vivaient chichement dans une petite bourgade des bords de la Haute-Moselle, au pied du ballon de Servance, non loin de l’endroit où la chaîne des Faucilles vient rejoindre celle des Vosges. Diaude et Joson n’étaient pas des serfs, mais des vilains. Nous ne voulons point dire par là qu’ils étaient riches, ou tout au moins à leur aise. Non par vilains, nous entendons simplement de pauvres laboureurs, propriétaires de leur chaumière et de quelques bouts de terrain péniblement défrichés, à peine suffisants pour les faire vivoter, eux et leur maisonnée.
Et, quand ils avaient acquitté les impôts dus à Monseigneur le duc Ferri, la dîme prélevée par Messire l’abbé du chapitre de Ramonchamp, les nombreuses corvées exigées par l’intendant du seigneur féodal, le sire du Ménil, il leur restait tout juste de quoi ne pas mourir de faim. Quiches et queugnets n’étaient donc point leur lot. Ils ne connaissaient ces succulentes friandises que par oui-dire, pour en avoir entendu parler par les hommes d’armes de Monseigneur le duc Ferri, les jours de ripaille et grande beuverie.
Or donc, par une matinée de printemps de l’an 12.., Diaude et Joson, pieds nus, vêtus de cottes rapiécées et de chausses trouées, s’en allaient labourer leur champ avant d’y semer l’orgis, mélange d’orge et d’avoine. Ils cheminaient lentement, n’échangeant que de rares paroles, comme il convient à de pauvres vilains accablés de soucis, songeant avec inquiétude si, pendant l’été prochain, une querelle entre Monseigneur le duc Ferri et Monseigneur Thibaut de Champagne n’amènerait point par là quelque bataille, dont le plus clair résultat pour eux serait la destruction de leurs récoltes et, peut-être, l’incendie de leur chaumière.
Arrivés au pied du Haut-de-Lochère, ils se séparèrent et commencerent leur tâche. Le terrain était rocailleux, crevé çà et là d’énormes roches. L’araire, primitif, avec son soc de bois, l’attelage, composé d’une vache étique et d’un âne poussif, n’avançait qu’à grand renfort de cris et de coups d’aiguillon. Néanmoins, les sillons se creusaient, et, de temps en temps, lorsque les hasards du labourage les ramenaient ensemble à l’extrémité du champ, Diaude et Joson s’arrêtaient un instant, s’asseyaient sur les mancherons de l’araire, rabattaient le capuchon de leur cotte, s’essuyaient le front du revers de leur manche, et, tout en considérant la besogne faite, échangeaient quelques réflexions, coupées de longs silences. Puis, chacun se remettait au travail.
Cependant, le beau soleil de printemps, s’élevant sur l’horizon, avait dissipé les brumes matinales et commençait à darder de chauds rayons. Çà et là, sur les flancs des Ballons, on voyait courir des amas de vapeurs blanchâtres, s’élevant, s’abaissant, s’arrêtant, se confondant parfois avec les fumées bleuâtres des chaumières de la vallée. Ce spectacle grandiose, toujours nouveau, laissait indifférents nos laboureurs.
Tout à coup, Diaude, ayant terminé un sillon, s’arrêta et se mit à examiner un endroit précis de la montagne. C’était autant qu’on pouvait en juger à cette distance une excavation assez profonde, creusée en plein rocher, à quelque huit cents mètres d’altitude.
Les gens d’alentour, crédules, prétendaient que cette excavation était hantée, et que fées et sorcières s’y donnaient rendez-vous tous les samedis soirs pour y passer la nuit en sabbats, danses et festins. Personne n’aurait voulu se hasarder dans cet endroit qu’on appelait, en se signant, le « Trou des Fées ».
Notre ami Diaude était convaincu de la toute-puissance des fées, sorcières, diables et sotrés de toute espèce. Qu’y avait-il donc de si remarquable en ce moment au « Trou des Fées » pour occuper si attentivement Diaude et le distraire de son ingrate besogne ?
C’est que, précisément de ce Trou, semblaient s’échapper des flocons de fumée, qui, disons-le, n’étaient que des nuages très bas ou des brouillards montant du fond de la vallée. Mais l’âme simpliste de Diaude préférait leur attribuer une origine surnaturelle.
Il interpella Joson : « Eh ! Compère ! M’est avis que Mesdames les Fées sont à cette heure au Trou ».
Joson : « Oui-da, compère. Et qui te fait causer ainsi ? ».
Diaude : « Ne vois-tu pas la fumée s’échapper du Trou ? Il faut donc que Mesdames les Fées y soient, et comme l’heure du dîner approche, ce doit être leur cuisine qui se fait à cette heure ».
Joson, incrédule : « Mais, grand dadais, les fées ne mangent point. Elles n’ont besoin de cuisine. La fumée que tu vois n’est que du brouillard ».
Diaude : « Non, compère. C’est bien de la fumée, et de la fumée de bois, encore. C’est sûrement Mesdames les Fées qui font cuire leur pain pour leur dîner. Et je leur souhaite de grand coeur un bon appétit ».
Joson, raillant : « Oui, niais que tu es, et elles vont pour sûr t’en envoyer un morceau ». (Il éclate de rire).
Diaude : « Ris tant que tu voudras, Joson. C’est mon idée et on ne me l’ôtera pas de derrière la tête. Si cependant Mesdames les Fées, puisqu’elles ont toute puissance, daignaient m’envoyer mon dîner, je les remercierais humblement et ne les oublierais point dans mes prières du matin et du soir ».
Puis, tous deux se remirent à labourer. Joson, narquois, se moquant intérieurement de la naïveté de Diaude, celui-ci, au contraire, peu rassuré, se demandant avec inquiétude quel présage de nouveaux malheurs pouvait être cette fumée surnaturelle qu’il remarquait pour la première fois.
Ils tracèrent un sillon en silence. Arrivés à l’extrémité de leur champ, ils firent faire demi-tour l’attelage pour continuer leur besogne. Mais, avant que le soc de l’araire eût entamé la terre dans la nouvelle direction, ils s’arrêtèrent, ébaubi. Ah ! C’est qu’il y avait de quoi et combien, même avec l’esprit plus cultivé ou plus pondéré, auraient été aussi ahuris que nos laboureurs.
« Miracle, miracle ». En effet, miracle il y avait. Le souhait exprimé quelques instants auparavant par Diaude était exaucé. Dans le dernier sillon tout frais creusé, Diaude et Joson virent – à chacun le sien, n’est-il pas vrai ? – un magnifique « queugnet » doré, appétissant comme une quiche sortant du four, long comme le brochet servi à la table de Monseigneur Ferri le jour du Vendredi-Saint, un vrai queugnet lorrain, enfin !
Et d’où pouvait venir si belle friandise, sinon de Mesdames les Fées, qui l’avaient cuit en même temps que leur pain et l’offraient gentiment aux pauvres laboureurs ?
Mais que faire de ce queugnet, qui certainement était enchanté, étant pétri par une fée, cuit dans un four chauffé sans bois ni charbon, et apporté sans page ni varlet ? Et Diaude et Joson ne furent encore ici du même avis.
Diaude : « Puisque Mesdames les Fées ont la gentillesse de nous envoyer notre dîner, m’est avis d’en profiter, et de le manger, en leur adressant notre plus grand merci ».
Joson : « N’es-tu point fol, ami Diaude, de vouloir manger du gâteau enchanté ? Tu ne sais donc point que les fées ont accointance avec Messire Satan, et le moindre morceau de ce queugnet va te rendre possédé » ?
Diaude : « Que nenni, Joson. Mesdames les Fées sont trop honnêtes pour vouloir faire misère au pauvre monde que nous sommes. Et s’il leur a plu de nous envoyer le beau queugnet-là, ce n’est point certes pour nous faire arriver malheur. Quant à moi, je vas tout uniment m’asseoir une petite minute et manger un morceau de queugnet. Je prendrai soin de mettre de côté le restant et de le remporter tantôt chez nous, pour que la femme et les petiots en aient leur part ».
Ayant ainsi parlé, Diaude s’assit, tira son couteau de sa poche, se tailla une maîtresse part dans le queugnet et plaça le reste du gâteau sur une roche bien propre, pour en faire goûter le soir à toute sa maisonnée. Et il se mit à manger, lentement, en silence, avec respect, comme il convient lorsqu’on savoure une friandise rare, surtout lorsqu’elle provient d’une source aussi miraculeuse.
Point convaincu, Joson ne se décidait pas à imiter son compère. Que d’idées contradictoires se heurtaient à ce moment dans sa cervelle obtuse ! D’abord, les moqueries qu’il avait adressées à Diaude et à Mesdames les Fées, lui rendaient le queugnet suspect et lui faisaient redouter une vengeance. Ensuite, craignait-il, comme il l’avait dit tout à l’heure, que le gâteau, vu son origine, ne le fit réellement devenir « possédé ». Enfin, la vue de Diaude, mangeant à belles dents et d’un air fort satisfait, l’excitait et aiguisait sa faim. Que faire ? Allait-il se laisser tenter ?
Une idée baroque lui vint. Il coupa deux morceaux du queugnet, en présenta un à sa vache, l’autre à son âne. Les animaux flairèrent longuement cette nouvelle nourriture qu’ils ne connaissaient point, puis, sans se faire prier plus longuement, saisirent les morceaux et les avalèrent goulûment. Mais, à peine avaient-ils terminé ce menu repas, que la vache poussa un long et sourd meuglement, l’âne lança un hi-han désespéré, et vache et âne tombèrent morts à l’endroit même où Joson les avait arrêtés.
A la vue de ce désastre si prompt et si imprévu qui le ruinait completement, Joson se mit à pleurer à chaudes larmes, devant les cadavres de ces animaux qui lui avaient rendu tant de services. Il regrettait amèrement les railleries dont il avait accablé naguère Mesdames les Fées et Diaude lui-même. Mais trop tard, hélas ! Les fées s’étaient cruellement vengées de ses sarcasmes !
Diaude s’approcha, et ne voulut point ajouter à la douleur de Joson par d’inutiles, mais mérités reproches. Cependant, il ne put s’empêcher de lui dire : « Ami Joson, Mesdames les Fées sont personnes fort civiles, mais dont il ne faut se moquer. Elles ont toute puissance et s’en servent parfois pour aider et soulager ceux qui les honorent et les craignent, mais aussi n’entendent mie railleries ni balourdises ».
Joson baissa la tête et ne répondit pas. Et, de ce jour, le « Trou des Fées » devint le « Four des Fées ».
La puissance de Mesdames les Fées fut considérablement accrue par cette aventure dans toute la région, leur pouvoir fut reconnu sans conteste, mais personne ne s’avisa jamais plus de leur demander son dîner.
L’oiseau national de la Lorraine
D’après une légende parue dans la revue « Le Pays Lorrain » en 1905.
Quand par les premières brumes d’octobre, un peu avant l’hiver, le pauvre prolétaire s’en vient chercher dans la forêt sa chétive provision de bois mort, un petit oiseau s’approche de lui, attiré par le bruit de la cognée. Il s’ingénie à lui faire fête en lui chantant tout bas ses plus douces chansonnettes.
C’est le rouge-gorge, qu’une fée charitable a député vers le travailleur solitaire pour lui dire qu il y a encore quelqu’un dans la nature qui s’intéresse à lui.
Quand le bûcheron a rapproché l’un de l’autre les tisons de la veille engourdis dans la cendre, quand le copeau et la branche sèche pétillent dans la flamme, le rouge-gorge accourt en chantant pour prendre sa part du feu et des joies du bûcheron.
Quand la nature s’endort enveloppée dans son manteau de neige et n’a plus d’autre voix que celle de la bise qui mugit et s’engouffre au chaume des cabanes, un petit chant flûté, modulé à voix basse, vient protester encore, au nom du travail créateur, contre l’atonie universelle, le deuil et le chômage.
C’est toujours le chant du rouge-gorge disant qu’il n’est pas de saison morte pour l’ouvrier laborieux et que le travail attrayant se rit de la rigueur des frimas. Et l’oiseau frappe de son bec aux vitraux de la pauvre masure, pour lui demander asile, comme la fée des contes, et rappeler à l’homme les devoirs de l’hospitalité.
Toussenel, qui a écrit ces lignes charmantes, connaissait bien l’aimable petit oiseau, auquel elles s’adressent. Il a assez dit et redit que celui que la légende a illustré, était le consolateur du pauvre, l’oiseau du bon Dieu et la plus noble des créatures ailées. Il ajoute que la nature du rouge-gorge l’entraîne vers ceux qui souffrent.
Le récit que le lecteur va lire lui prouvera certainement que, sur ce dernier point notamment, l’auteur de l’ornithologie passionnelle ne s’était pas trompé.
L’origine des armes de la capitale de la Lorraine parait attribuée à la grande victoire que le duc René II remporta, le 5 janvier 1477, sur Charles le Téméraire.
Les armes de Nancy sont : « Coupé : Le chef aux pleines armes de Lorraine, la pointe d’argent à un chardon de sinople ».
En voici la signification en langage « vulgaire » : une ligne horizontale divise l’écusson en deux parties égales. En haut, sur fond d’or, apparait une bande transversale rouge (de gueule) sur laquelle sont étendus trois oiseaux héraldiques aux ailes éployées (alérion). En bas, sur champ d’argent, figure un chardon aux feuilles piquantes et à la fleur purpurine » (Qui s’v frotte s’y pique !). Le tout avec cette fière devise « Non inultus premor ! ».
Il est nécessaire d’ajouter qu’au moment où l’on créa cet écusson, la bande écarlate était absolument unie et ne portait par conséquent pas les trois oisillons qu’on remarque aujourd’hui.
Voici dans quelles circonstances cette lacune fut comblée.
Stanislas le Bienfaisant venait de faire appel au talent d’un des meilleurs artistes de sa capitale pour peindre l’écusson nancéien au-dessous de l’horloge de la cathédrale. Il assistait lui-même à ce travail et guidait l’ouvrier dans sa tâche. Le chef d’œuvre était sur le point d’être terminé, quand un rouge-gorge, que la curiosité avait attiré en cet endroit, se mit à voltiger autour du peintre en poussant ce petit cri métallique que les forestiers appellent « pétillement » et qui dénote l’étonnement chez l’oiseau.
On était au cœur de l’hiver. Le blanc manteau couvrait les campagnes et la ville de Nancy.
Pendant que l’artiste lorrain profitait de quelques rayons de soleil pour mener à bien la tâche qui lui avait été confiée, trois chardonnerets, mourant de faim et exténués, avaient franchi la distance qui sépare les Fonds de Toul des terrains vagues où s’étend aujourd’hui la Pépinière.
Ils avaient bien cherché, par ci par là, quelques chardons ou quelques brins de plantain oubliés, mais en vain. Les infortunés venaient de tomber sur une brindille qui surgissait de l’épaisse couche de neige. On aurait dit de superbes fleurs animées au milieu de cette désolation. Leurs ailes d’or abattues et leurs jolies têtes tournées vers le ciel d’un bleu intense, ils n’attendaient plus que les rigueurs de la nuit glaciale qui allait probablement mettre un terme à leurs souffrances. Aussi poussaient-ils de petits cris plaintifs et argentins.
Soudain, un pétillement semblable au bruit que fait le sarment dans la flamme, se fit entendre. C’était un mignon petit oiseau tout ébouriffé, la poitrine marquée d’un coeur orangé, qui les regardaient avec ses grands yeux sympathiques.
Jean Rouge-Gorge, car c’était lui, s’approcha en faisant sa petite révérence et adressa aux trois pauvrets le dialogue ci-après : « Amis pourquoi désespérez-vous ? Croyez-vous donc que la saison cruelle ne finira jamais ? Ne songez-vous pas que bientôt viendra le moment où le prunier et le cerisier en fleurs abriteront vos petites familles ? C’est alors que vous ne penserez plus aux mauvais jours. Réagissez plutôt et faites comme moi, qui suis toujours en mouvement et qui me réconforte par l’espérance ! Serrez-vous la nuit les uns contre les autres et vous lutterez bien mieux contre le froid qui donne la mort. Allez, écoutez-moi et vous verrez encore les splendeurs du renouveau ! ».
« Mais interrompirent les chardonnerets, nous mourons de faim. Nous arrivons de la forêt de Haye et nous n’avons pas trouvé un seul chardon à éplucher ».
« Eh bien ! Je vais vous donner un conseil, mes pauvres amis, répliqua Jean Rouge-Gorge. Allez donc visiter tous les jardins des faubourgs de Nancy et des villages environnants. Vous y découvrirez bien quelque graine de pavot, de salade ou d’autres végétaux. Et qui vous empêche, comme vos cousins les verdiers et les pinsons, des malins ceux-là, de demander un peu de leur pâtée aux volailles de la fermière et aux chiens du propriétaire ? C’est une charité qui ne vous sera certes pas refusée mais il faut vous secouer ! Et puis cette neige finira bien par disparaître et vous retrouverez de quoi vivoter en attendant le bon temps. Au fait, je vais vous rendre immédiatement un petit service d’ami. En me promenant tout à l’heure du côté de la cathédrale, j’ai aperçu un magnifique chardon qui a poussé par hasard au-dessus du portail ! Courez-y et vous trouverez là, le souper tout préparé pour ce soir ».
Cela dit, maître Rouge-Gorge disparut en faisant entendre : Sisri ! Sisri ! Sisri !
Les trois jolies bestioles, réunissant ce qui leur restait de forces, prirent aussitôt leur envol et réussirent à gagner la basilique, au moment où l’artiste venait de donner une dernière couche de peinture à la bande située au dessus du symbolique chardon.
A la vue de la plante de prédilection, nos trois héros, entraînés par leur élan, qu’ils avaient mal calculé, vinrent précisément se heurter contre ladite bande. Qu’arriva-t-il ? La peinture formant glu, adhéra tellement à leur plumage qu’ils n’eurent pas la force de se dégager. Ils restèrent fixés à l’écusson.
Au comble de l’étonnement, l’artiste en référa séance tenante au Duc. Ce dernier, émerveillé du plumage de nos amis, voulut dès lors, qu’ils fussent représentés, les ailes étendues, sur son écusson.
C’est ainsi que le chardonneret devint l’oiseau national de la Lorraine.
Stanislas prit les étourdis et les mit dans une cage dorée qu’on peut voir encore aujourd’hui, dit-on, au musée lorrain. Ses pensionnaires devinrent familiers en très peu de temps et, oubliant la liberté, ne regrettèrent pas d’avoir suivi l’humain mais malencontreux conseil qui leur avait été donné.
Jean Rouge-Gorge dut être bien étonné, le lendemain matin, quand il vit le portrait de ses obligés fixé, grâce à lui, à la place d’honneur de la capitale de la Lorraine. Il en fut heureux et fier, mais non jaloux. Et pourquoi en aurait-il été jaloux, étant donné la gloire qui rejaillit un jour sur lui et qui sera son éternel titre de noblesse ?
La chasse infernale du comte Hugues de Gombervaux
D’après un texte paru dans “Le pays lorrain” en 1912
Autrefois, il y a bien longtemps de cela, le château de Gombervaux dressait fièrement son donjon flanqué de quatre tours au bord d’un plateau tourné vers le sud et dont la pente abrupte dévalait vers Vaucouleurs. Le comte Hugues en était seigneur et maître. C’était un homme de haute taille, aux traits rudes, à la mine altière, à la main lourde. Les vilains tremblaient en sa présence pour peu que sa voix vint à s’enfler. Il avait cependant bon cœur, mais cette précieuse qualité était en grande partie gâtée par une impétuosité et une violence naturelles que rien ne pouvait arrêter. Il se laissait alors aller au gré de ses passions et ses colères étaient terribles.
Il chérissait tendrement sa femme, une demoiselle de noble maison qu’il avait épousée depuis peu. Dame Harlette, ainsi se nommait-elle, était toute mignonne ; ses traits étaient fins et délicats, ses yeux bleus étaient profonds et rêveurs et ses cheveux blonds encadraient de leurs boucles soyeuses une figure toujours souriante bien qu’un peu pâle, sous son hennin garni de dentelles. Elle était de petite taille, aussi paraissait-elle une enfant près de son gigantesque époux. On la savait bonne et compatissante aux misères des pauvres gens ; aussi pas une âme qui ne bénit son nom dans les chaumières du voisinage. Dès que venait le printemps, sur sa haquenée isabelle, elle allait à travers champs, le long des blés verts, l’aumônière à la ceinture, visitant les manants et laissant çà et là avec de douces paroles qui mettaient du baume dans l’âme, quelque menue monnaie.
Elle excellait aussi à fabriquer de ses blanches mains des onguents et autres remèdes souverains pour toutes sortes de blessures et maladies. Sa présence égayait jusqu’aux salles sombres et tristes du manoir qui n’entendaient le plus souvent que les propos grossiers des gens d’armes.
Le comte Hugues avait à son service un intendant nommé Siegfried, que ses compagnons avaient surnommé « Tête de Loup », à cause de sa mâchoire qu’il avait saillante et garnie de dents longues et pointues, ce qui en vérité le faisait assez ressembler à l’animal dont on lui avait donné le nom. Quand le maître était absent, Siegfried commandait au château. Outre qu’il était laid, c’était bien l’être le plus vil et le plus hypocrite que l’on put voir. Il ne cherchait qu’à satisfaire ses appétits bas et grossiers et ne reculait devant rien pour arriver à ses fins.
Charmé par les grâces de sa maîtresse, il conçut le dessein de la séduire, mais dame Harlette, qui avait son mari en grand respect et grande amitié, repoussa avec colère et mépris les avances de Siegfried. L’intendant tout honteux de sa défaite, redoutant la colère de son seigneur, sollicita son pardon et demanda à ce que le comte ne fut pas instruit de son équipée. La bonne dame lui accorda ce qu’il désirait. Siegfried se retira un sourire de reconnaissance aux lèvres, mais la rage au cœur et il promit de se venger.
Un jour, le comte Hugues de retour au château après une assez longue absence, entra dans une violente colère. On avait trouvé assassiné, le matin même, un homme d’arme qu’il affectionnait tout particulièrement, et qu’il mettait toujours de garde au pont-levis. Sa fureur ne connut plus de bornes quand son intendant survenant lui annonça d’un air hypocrite qu’il avait vu lui-même, à l’aube, un inconnu sortir par la fenêtre de l’appartement de dame Harlette, puis descendre dans la cour à l’aide d’une longue corde fixée à l’appui de la dite fenêtre. D’ailleurs le mur portait encore toutes fraîches des traces d’escalade.
Sans chercher à éclaircir cette étrange aventure, comme une bête fauve, en proie à une fureur inexprimable, il se précipita dans la chambre de dame Harlette, et sans explication, le comte la saisit brutalement, meurtrissant son poignet mignon, et la jeta rudement à terre. Puis, le cœur mordu par le démon de la jalousie, il fouilla les coffres, jeta leur contenu au milieu de la salle, arracha les draperies et brisa quantité de menues et jolies choses.
Tout à coup, il poussa un cri terrible, il venait de découvrir derrière le lit massif une toque de velours grenat ornée d’une plume verte qu’il n’avait jamais vu céans et qui ne pouvait appartenir qu’à un étranger. Certain maintenant de la culpabilité de sa femme, il ordonna à ses soldats d’enchaîner la pauvre dame, qui toute meurtrie et toute suffoquée de peur devant cette violence qu’elle ne comprenait pas, était demeurée évanouie sur le parquet.
Puis une idée atroce lui vint à l’esprit. « Qu’on apporte une tonne garnie de clous », cria t’il. L’intendant Siegfried devinant les intentions de son maître se chargea de faire exécuter les ordres. Il descendit aux celliers, choisit une tonne vide et résistante, fit enfoncer dans les douves des clous qu’il choisit longs et acérés, de telle sorte que les pointes après avoir traversé le bois ressortissent de l’autre coté, puis cela fait, il fit ôter un des fonds. Satisfait, il fit conduire la tonne au dehors du château, au bord de la pente dévalant vers Vaucouleurs. Des soldats portaient le corps toujours inanimé de dame Harlette ; la pauvre femme fut introduite dans l’instrument de son supplice, après quoi, à grand coup de marteau, fond ôté fut replacé.
Le comte Hugues regardait ces opérations d’un air sombre et impatient ; il restait sourd aux supplications de ses hommes d’armes et aux prières des paysans qui accouraient de toutes parts pour implorer le pardon de leur seigneur. C’était grand’pitié de les voir, les pauvres gens, tous à genoux, remplissant l’air de leurs lamentations.
Quand tout fut terminé, le comte fit un signe, la tonne fut amenée au bord de la pente, et l’intendant Siegfried lui-même la poussa d’un vigoureux coup de pied. Elle se mit à dévaler la côte avec une rapidité vertigineuse et un bruit formidable, roulant et rebondissant sur les cailloux, brisant tout sur son passage. Enfin elle vint s’écraser sur des roches situées au bas de la pente et qui s’émiettèrent sous le choc. La foule ses manants, accablée de douleur à la vue de ce supplice atroce, se précipita pour ensevelir au moins décemment les chers restes de leur bienfaitrice, qu’ils devinaient innocente et sans reproche. Quand ils arrivèrent en bas de la descente, ils retrouvèrent la tonne en mille pièces, mais de cadavre point ; seulement ils aperçurent, sortant des débris, une mignonne souris blanche qui trottinait si doucement, si gentiment au milieu d’eux qu’on aurait cru qu’elle s’y trouvait en sûreté. Cependant elle finit par pénétrer dans une fissure du sol, de laquelle on vit bientôt jaillir une source abondante et limpide.
Le comte Hugues rentra en son château, et durant de longs jours, il s’y tint enfermé. Il allait, sombre et muet, par les longs corridors ; souvent, à une heure avancée de la nuit, on entendait encore son pas pesant résonner sur le parquet de la haute salle du donjon. Le comte Hugues ne pouvait dormir. Comme il avait profondément aimé sa femme – et, Dieu sait ! peut-être l’aimait-il encore ? – sa colère tomba peu à peu pour faire place à une profonde tristesse. Il en vint à se demander s’il n’avait pas agi trop précipitamment, et surtout trop cruellement, et peu à peu le regret de son action se changea en un cuisant remord. Même il finit par éprouver une sourde rancune contre son intendant, lui reprochant de s’être prêté trop complaisamment au supplice de dame Harlette.
Un soir après toute une journée passée ainsi à songer dans son appartement, le comte était monté sur la plate-forme du donjon, afin de rafraîchir se tête brûlante à la brise montant de la vallée, quand il s’aperçut d’une chose qui le fit frissonner d’épouvante. Il lui sembla que son castel s’affaissait peu à peu, comme si une main invisible mais puissante, l’eut entraîné vers quelque gouffre sans fond. Autrefois, du haut de la maîtresse tour, la vue s’étendait au loin vers la rivière de Meuse, jusqu’à Maxey, jusqu’à Montbras, dont on apercevait distinctement les tourelles aux toits d’ardoises, et voici qu’à présent il voyait à peine Vaucouleurs, dont moins d’une demi-lieue le séparait.
Le comte Hugues pâlit ; il comprit qu’il avait du commettre quelque crime énorme pour que le châtiment survint ainsi, terrible autant que mystérieux ; déjà, l’histoire de la souris blanche sortie de la tonne, ainsi que celle de la source miraculeuse, l’avaient rempli de trouble et d’étonnement. Et, plus que jamais, le comte regretta son crime, ses cheveux blanchirent et son castel continua de s’enfoncer vers un abîme insondable. Les bords du plateau formaient à présent comme une énorme barrière autour du château, qui paraissait bâti au fond d’une gigantesque cuvette. Du haut du donjon, on ne voyait plus que les pentes raides et arides qui en formaient les bords et un peu de ciel bleu.
Depuis ce jour, un air de tristesse et de mort sembla répandu dans tous les coins du manoir ; les soldats, consternés et remplis d’épouvante, ne chantaient et ne riaient plus ; les paysans, qui avaient perdu leur bienfaitrice et qui croyaient le château maudit ne passaient plus le pont-levis. Seul, l’intendant Siegfried, qui savourait sa vengeance, avait conservé sa bonne humeur.
Un jour n’y tenant plus, étant plus que jamais en proie aux reproches de sa conscience, il voulut à tout prix éclaircir les faits qui avaient été cause de la morte de dame Harlette. Il fit venir l’intendant, ainsi que plusieurs soldats, écouta les uns et les autres et ne tarda pas à s’apercevoir que Siegfried lui cachait la vérité. Il eut un soupçon, et le misérable, pressé par le comte, ne tarda pas à avouer que c’était lui-même qui s’était introduit dans l’appartement de dame Harlette, y avait caché la toque compromettante, puis en était sorti par une fenêtre, tuant le soldat de garde qui était accouru au bruit.
Le comte Hugues n’en écouta pas d’avantage, il saisit sa lourde épée et d’un seul coup trancha la tête de l’intendant, qui s’était jeté à genoux pour implorer son pardon. Au même instant, un énorme loup que nul n’avait vu entrer, sortit en bondissant, et traversant comme une flèche le pont-levis, au milieu des soldats ahuris, gagna la forêt toute proche en poussant de longs hurlements.
A partir de ce jour, le comte fut plus triste que jamais. Bien qu’il fut à la fleur de l’âge, ses cheveux blanchirent et son corps se voûta comme celui d’un vieillard. Il songeait sans cesse à dame Harlette, qui lui fut si bonne, si fidèle et qu’il fit si cruellement périr. Son amour pour sa femme se raviva sous le poids du remord, il fit bâtir une chapelle à l’endroit où se brisa la tonne maudite et tous les jours il y vint prier. L’appartement de sa femme demeura clos, lui seul y pénétrait ; il le fit remettre dans l’état où il se trouvait du vivant de dame Harlette, et il se prit à y passer la plus grande partie de ses journées.
Cependant le manoir s’enfonçait toujours, d’une façon lente, mais continue ; quand on arrivait sur le plateau, le sommet du donjon permettait seul de soupçonner l’existence du castel qui se dressait autrefois si orgueilleusement.
Le comte, auparavant si fier du manoir de ses pères, en était fort chagrin. Souvent la nuit, quand il ne pouvait reposer, il montait sur la plate-forme du donjon, et de sentir toute proche la fin de son beau castel, de grosses larmes glissaient sur ses rudes moustaches. Maudissant sa triste destinée, le comte Hugues passait ainsi la majeur partie de ses nuits à se promener au haut de la maîtresse tour, et chaque fois, lorsque minuit sonnait, il apercevait sur le bord du fossé, en face de lui, deux points lumineux qui brillaient dans l’obscurité comme deux charbons ardents. Si la lune masquée par un nuage se montrait soudain, il voyait assis sur son arrière-train un grand loup d’une taille peu commune et qui ressemblait fort à celui qui s’était échappé du château le jour de la mort de l’intendant.
La présence de la bête fauve, toujours à cette même heure de le nuit, lui fut d’abord indifférente, rien de pouvant le distraire de ses pensées, mais la persistance de la bête, son air de défi, finirent par l’intriguer, puis pas l’exaspérer, à tel point qu’il se résolut à lui donner la chasse.
A minuit, alors qu’il faisait grande lune, il sortit du château, monté sur son meilleur coursier, à la tête de ses plus habiles compagnons, armés d’épieux et d’arbalètes, escortés de grands chiens lévriers, rapides comme le vent et féroces comme des loups. La petite troupe gravit la pente, de l’autre coté de la douve, déboucha sur le plateau et se trouva face à face avec la bête. C’était un loup de taille gigantesque et de terrible aspect : ses yeux brillaient comme des escarboucles. Ses dents aiguës et blanches avaient bien un pouce. Ses oreilles, longues et un peu recourbées vers l’arrière, ressemblaient à deux cornes. Ses pattes, hautes et musclées, étaient garnies de griffes d’une longueur démesurée. En outre, il avait sous la mâchoire une étrange petite barbiche qui flottait à la brise nocturne. Tous étaient braves chasseurs, mais il n’en fut pas un qui ne sentit frissonner à la vue de cette bête extraordinaire. A l’approche des cavaliers, elle se leva doucement et, sans se presser, partit au petit trop dans la direction de la forêt.
Alors la chasse commença : sous la morsure des éperons, les chevaux, à bride abattue, volèrent sur les traces de l’animal, précédés par la meute des lévriers qui bondissaient autour de la bête féroce. Ce fut une étrange chevauchée ; comme une trombe, bêtes et cavaliers d’engouffrèrent dans la forêt ; les arbres et les buissons paraissaient s’effacer devant eux pour leur livrer passage. Des forêts inconnues, des champs, des landes, puis des forêts encore défilèrent, traversés à folle allure, sans que la poursuite parut se ralentir. Les chevaux ne semblaient éprouver aucune fatigue, bien qu’il fussent couvert d’écume, et les cavaliers courbés sur l’encolure, l’épieu à la main, demeuraient muets et farouches. A quelques toises en avant, la bête, jamais lasse, entourée des lévriers qu’elle maintenait à distance, bondissait droit devant elle. C’était comme un ouragan qui courait à travers la forêt endormie. Parfois une flèche lancée par l’un des chasseurs partait dans un long sifflement, mais sa pointe acérée n’avait pas de prise sur l’animal, le trait tombait à terre et la bête repartait de plus belle.
Et la chasse continua, furieuse, acharnée, sans que rien ne vint l’arrêter. Elle était si rapide qu’on ne pouvait rien distinguer, sinon une grande rumeur, quelque chose comme un grondement de tonnerre accompagné d’un tourbillon de poussière, puis une plainte vague qui se mourait dans les profondeurs des bois, puis plus rien, sinon un dernier souffle d’air qui faisait frissonner les feuilles. A ce moment, les oiseaux se taisaient, les bêtes sauvages se terraient dans leur repaires ; malheur à qui se trouvait sur le passage de la chasse infernale : on n’en retrouvait miette.
Combien de temps dura cette étrange chevauchée ? Nul ne le saurait dire. Après avoir été, croit-on, jusqu’aux confins de la forêt d’Ardennes, elle se poursuivit en Allemagne, puis, redescendant la vallée du Rhin et les sombres massifs des Vosges, elle revint vers les marches de la Lorraine et de Champagne. Et, après bien des jours et des nuits d’une course enragée, la troupe du comte Hugues déboucha un certain soir, au crépuscule, dans les bois de Gombervaux, toujours chassant devant elle la bête mystérieuse et infatigable.
Le comte arriva près de son manoir qu’il n’avait vu depuis de longues années ; il l’aperçut tout blanc au clair de lune, mais déjà à demi ruiné, au fond d’une combe étroite et solitaire. Ce fut pour lui grande douleur de voir son castel en cet état. Puis il passa près de la fontaine miraculeuse et, au souvenir de sa dame bien-aimée qu’il avait fait trépasser injustement de si méchante façon , il sentit son cœur mollir et de grosses larmes de repentir coulèrent le long de ses joues amaigries. Il descendit de cheval, se baigna le visage d’eau transparente, puis pria bien dévotement sur les marches de la chapelle qu’il avait autrefois fait édifier.
Mais comme le comte remontait à cheval et rejoignait à toute vitesse la chasse qu’on entendait au loin gronder à travers bois, il ne vit pas la porte de la chapelle s’ouvrir toute grande pour livrer passage à une forme indécise, dont le visage et le corps étaient couverts de voiles blancs, mais dont les longs cheveux blonds flottaient épars sur les épaules. Cette mystérieuse apparition tenait, d’une main, un épieu à la pointe longue et acérée, et de l’autre, elle conduisait un destrier revêtu de housses blanches, sur lequel elle sauta légèrement. Comme s’il avait eu des ailes, en quelques minutes d’une course rapide et silencieuse, le coursier mystérieux amena son maître aux cotés du comte qui avait repris sa place en tête de la troupe des chasseurs. Hugues ne s’aperçut pas de la présence d’un nouveau compagnon, tout occupé qu’il était à placer une nouvelle flèche dans son arbalète ; il banda la corde et le trait partit en sifflant. Mais cette fois, la bête, touchée, s’arrêta net en poussant un hurlement terrible et, faisant face aux chasseurs et aux chiens, d’un bond énorme elle se précipita sur le comte et lui planta ses crocs dans la gorge. Alors la forme blanche leva l’épieu qu’elle avait en main et en toucha l’animal qui tomba raide mort.
Quant au comte, il était tombé lourdement à terre, près de la bête, pendant que les chasseurs restaient immobiles sur leurs chevaux. On vit alors le mystérieux personnage écarter les voiles qui cachaient son visage, et tous reconnurent dame Harlette. Elle descendit de cheval, souleva avec précaution la tête du comte, dont les yeux grands ouverts exprimaient en même temps l’effroi et l’amour, puis, doucement, bien doucement, la bonne dame, se penchant sur lui déposa à plusieurs reprises sur son front pali le baiser du pardon. Puis, les yeux du comte se fermèrent pour toujours et il rendit l’âme à Dieu, en poussant un grand soupir. Quant aux homme d’armes, fidèles compagnons de leur maître, ils avaient vieilli, sans soute, durant cette chasse interminable, car, tout d’un coup, homme, chevaux et lévriers s’écroulèrent pêle-mêle, avec un affreux bruit d’os froissés et de ferrailles heurtés.
Jean-Louis, le bûcheron, témoin de cette scène horrible, l’a raconté ainsi depuis à maints compagnons du pays de Void. Quand à noble dame Harlette – Jean-Louis l’a bien vu aussi – elle est remontée sur son destrier et, ayant en croupe le corps du comte Hugues de Gombervaux, son mari, elle disparut ans le brouillard opaque qui s’était formé en quelques instants.
Depuis ce jour, nul n’a plus jamais entendu parler d’eux : la chasse du comte Hugues était terminée. Et depuis ce jour aussi, le château de Gombervaux a cessé de s’enfoncer vers l’abîme : le pardon était venu effacer la faute, sous le forme d’un baiser.
Paul F. D’ARCEMONT
Situé au creux d’un vallon, à quelques kilomètres de Vaucouleurs, le château de Gombervaux est l’un des rares sites castraux du XIVe siècle à être encore en élévation en Lorraine. Selon une tradition locale, Charlemagne y possédait un pavillon de chasse.
Le premier seigneur de Gombervaux cité dans un ouvrage (publication de Francis de Chanteau en 1883) est Geoffroy de Nancy, qui appartenait presque sûrement à la Maison de Nancy-Lenoncourt, sans qu’on puisse indiquer exactement de quelle manière il s’y rattachait. C’est Geoffroy qui fit construire le château de Gombervaux, qui devient poste frontière entre la France et l’Empire. En 1366, on y donnera un fastueux banquet en l’honneur de la signature du traité de Vaucouleurs, entre Charles V accompagné de Du Guesclin et les Ducs de Lorraine et de Bar.
En 1843, Gombervaux, délaissé, sera vendu à des propriétaires terriens. L’ensemble formait un carré renforcé à chaque angle par une tour ronde, et dominé par un imposant donjon-porche.
Depuis 1989, une association réhabilite ce château-fort. Il a été classé aux Monuments Historiques le 21/03/1994.
La légende du crucifix d’or du château de Darnieulles
D’après un article paru dans la revue « Le pays lorrain » en 1906
Darnieulles possède les ruines de son antique château. Elles se dressent à quelques pas du village, sur la colline qui domine cette vallée de l’Avière rendue célèbre par la catastrophe de Bouzey. Les ruines de la vallée sont réparées, celles du château le seront-elles jamais ?
Cette question a préoccupé nos pères et fait naitre une légende. Or, en attendant l’histoire de l’ancienne seigneurie de Darnieulles, qu’on nous permette de ressusciter, parmi les choses mortes et oubliées la légende du Crucifix d’or. Elle a poussé sur ces vieux murs au souffle des siècles, comme la mousse au souffle des autans. Si elle a été fécondée par l’imagination populaire, elle n’a certainement pas poussé sans un germe plus ou moins historique.
Quelles racines a notre légende dans l’histoire ? Nous l’ignorons, nous l’avons recueillie par bribes et par variantes sur les lèvres de quelques anciens et nous l’avons reconstituée d’après ces divers récits.
Le château de Darnieulles existait bien avant que le duc Charles II en fit le douaire de Jean de Pillepille, son fils naturel. Les ruines qui restent debout accuseraient le Xème ou le XIème siècle. Une tour à moitié démolie, quelques pans de murailles d’enceinte, percées d’ouvertures romanes, c’est tout ce qu’a épargné le temps de l’antique manoir qui abrita les premiers voués d’Epinal, avant d’abriter le bâtard de Charles II et d’Alison du May et dont l’un des descendants fut le héros de la légende du Crucifix d’or.
C’était sans doute vers la fin du XIVème siècle. Le sire de Darnieulles voulait éclipser par son luxe les seigneurs de Ville et de Fontenoy. Les fêtes et les tournois se succédaient et les revenus de la terre de Darnieulles ne suffisaient pas à payer les folies du jeune seigneur, qui dut vendre d’abord une partie de son bien, puis engager des bijoux de famille. Il en vint même à se défaire du grand crucifix en or massif, que quelqu’un convoitait depuis longtemps.
Ce joyau, oeuvre d’art et de foi, ce christ, don, parait-il, d’Alison du May au chef de la maison de Darnieulles, cette relique qu’on se transmettait pieusement de génération en génération, parce qu’elle avait reçu le dernier soupir des ancêtres, fut engagée sans remords.
L’acquéreur était venu lui-même au château de Darnieulles quérir sa proie. Mais, comme il l’emportait, au moment de franchir la cour, le crucifix devint lourd, si lourd qu’il fut impossible à son nouveau possesseur de faire un pas avec un fardeau si écrasant. Il laisse choir l’objet à terre et la terre cède sous son poids. Il le voit s’enfoncer dans le sol, la frayeur s’empare de lui, il croit que la terre va l’engloutir et il prend la fuite. Le seigneur de Darnieulles, à son tour effrayé, sent que l’argent lui brûle ses doigts, il le jette dans la fosse mystérieuse, creusée par le christ et la fosse se referme d’elle-même.Depuis lors, le christ d’or qui est enfoui dans le pourtour du château, plus jamais ne put être retrouvé. Le jeune seigneur était mort, après avoir perdu la raison, sans avoir pu indiquer l’endroit exact de cet enfouissement merveilleux.On creusa, on fouilla en coupes profondes, oncques on ne put mettre à jour, ni le christ d’or, ni l’argent maudit.Et, ajoute la légende, d’accord du reste avec l’histoire, cette noble maison de Darnieulles perdit, avec son joyau, sa fortune, son prestige et sa lignée. Moins d’un siécle plus tard, elle tombait en quenouille. Le fief fit retour au duché de Lorraine, puis fut de nouveau baillé à la famille de Beaufort-Gellenoncourt, qui l’occupa jusqu’au XIXème siècle avec des fortunes diverses.Ainsi, des le Xème siècle, trois illustres maisons se sont succédées à Darnieulles. Ses destinées sont-elles closes définitivement ? Peut-être, reprend la légende, car, ajoute-t-elle, si jamais le crucifix d’or est exhumé, l’antique château de Darnieulles retrouvera en même temps sa vie d’autrefois, son opulence et sa gloire, ses barons, ses valets en livrée et les carrosses dorés, qui firent si longtemps son orgueil.Telle est la légende du Crucifix d’or.
Ne cache-t-elle pas une vérité morale ? N’est-elle pas la preuve, que dans notre vieille Lorraine, la fidélité aux traditions ancestrales fut toujours regardée comme le soutien et la sauvegarde des familles ?
























